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Jusqu’au 13 décembre 2026, la Maison de Victor Hugo expose les cathédrales, les burgs et les maisons de rêve que le poète dessinait comme il écrivait, pierre à pierre. Le regard maçonnique y retrouve ses mots les plus anciens, le chantier, l’échafaudage, le plan que nul n’achève.

En 1832, l’édition définitive de Notre-Dame de Paris rend au roman le chapitre « Ceci tuera cela », où Victor Hugo compte les maisons de brique de la place Royale parmi les maigreurs d’un art qui s’éteint. La même année, il s’installe au numéro 6 de cette place, que nous nommons aujourd’hui place des Vosges. Il y demeurera seize ans. Rien n’est plus hugolien que cette ironie de pierre, qui loge l’écrivain dans ce qu’il vient de ranger parmi les déclins, et c’est entre ces murs que s’ouvre, depuis le 11 juin, une exposition où l’architecture est partout, dans les carnets, dans les romans, dans les rêves.
Le parcours se déploie en cinq parties sur les deux étages. Il s’ouvre avec les « choses vues » des carnets de voyage, de la Belgique en 1837 aux bords du Rhin en 1840 puis à l’Espagne en 1843. Viennent ensuite l’édifice devenu écriture, le réel que l’exil altère en imaginaire, les architectures visionnaires et, au deuxième étage, l’architecture de l’intime.

Deux testaments, la pierre et le papier
Notre-Dame de Paris fait de la cathédrale le personnage principal du roman et lui rend, du même coup, des défenseurs. Hugo menait ce combat de longue date. L’ode La Bande noire, écrite en 1824, dénonçait déjà le vandalisme révolutionnaire, et Guerre aux démolisseurs, commencé en 1825 et publié en 1832, fustigea les destructions autant que les restaurations hasardeuses.
Le chapitre « Ceci tuera cela » en livre la clef. L’architecture, écrit Hugo, fut jusqu’à Johannes Gutenberg « le grand livre de l’humanité », avant que le plomb des presses ne détrône la pierre des porches. Pourtant il se garde d’opposer les deux âges, puisque le genre humain, dit-il, a deux livres, « la maçonnerie et l’imprimerie, la bible de pierre et la bible de papier ».

Le franc-maçon entend sonner deux fois le même mot. La maçonnerie de Hugo est d’abord l’art de bâtir, la truelle, le fil à plomb, le tailleur de pierre sur son chantier, mais elle désigne aussi, pour l’oreille maçonnique, une tradition qui a conservé de cet art ses outils, ses degrés et son vocabulaire. Quand le livre triomphe, Hugo ne congédie pas le maçon, il le déplace. Sur l’édifice immense que les presses élèvent désormais, « le genre humain tout entier est sur l’échafaudage. Chaque esprit est maçon. »
Le pilier est une lettre

Ce que le roman énonce, les dessins l’éprouvent. Hugo avait écrit que, dans les grands âges de pierre, « le pilier qui est une lettre, l’arcade qui est une syllabe » composaient des livres qui étaient aussi des édifices. À partir de l’exil à Jersey, en 1852, il fait entrer l’écriture dans ses compositions graphiques. Des mots, des initiales, des noms propres s’inscrivent dans les murs des châteaux et des maisons qu’il invente, et les lettres deviennent parfois les supports mêmes de la construction. Les ruines et les burgs qu’il avait croqués sur le vif en Belgique, sur le Rhin, en Espagne, il les rebâtit de mémoire, et l’exil achève de convertir le réel en vision.
Le Burg à la croix, composition monumentale et peu montrée, dresse dans la nuit les contours d’une cité imaginaire et mystique. Ville au pont rompu, dessinée dès 1847, noie ses tours et ses clochetons dans l’encre brune.
Le maçon reconnaît ici la grammaire du symbole, et Hugo la justifie sans détour. Au Moyen Âge, la pensée libre n’avait d’autre voie que la pierre, puisque sous la forme d’un manuscrit elle aurait fini brûlée en place publique. Hugo nomme cela la liberté de l’architecture. Le franc-maçon connaît ce refuge, lui qui pratique un langage où le symbole garde ce que la parole nue ne saurait porter.
La maison, dernier chantier

En 1856, le succès des Contemplations permet à Hugo d’acheter Hauteville House, à Guernesey, qu’il aménage tout entière jusqu’à en faire son propre portrait. Les photographies d’Olivier Mériel, en noir et blanc, prises en 1998, et celles de Jean-Baptiste Hugo, son arrière-arrière-petit-fils, en couleur, prises en 2015 et en 2024, conduisent le visiteur à travers des pièces de pénombre jusqu’au look-out de verre ouvert sur la mer. Le visiteur maçon y reconnaît, sans que nul ne le lui souffle, une montée de l’ombre vers la lumière.
L’exposition montre aussi, pour la première fois, les plans originaux d’une demeure parisienne que Hugo souhaita vers la fin de sa vie et qui ne fut jamais élevée. L’architecte Philippe Leidenfrost la concevait d’inspiration néo-gothique, en pierre et en brique, pour abriter la famille du poète et ses petits-enfants, Georges et Jeanne. Cette maison restée plan, ce temple de papier, rappelle au maçon ce qu’il sait de son art, que l’ouvrage n’y est jamais qu’en cours.
Un maçon sans tablier
Victor Hugo ne fut jamais initié. À la Grande Loge symbolique du Portugal, qui sollicitait son autorisation pour une loge nouvelle, il fit répondre le 20 mars 1883 qu’il était étranger à la franc-maçonnerie et ne faisait partie d’aucune réunion. Son père, le général Léopold Hugo, avait pourtant fréquenté des loges sous l’Empire, et dès 1869 une loge de La Havane le nommait membre honoraire. Les ateliers l’ont volontiers adopté, et l’expression consacrée fait de lui un « maçon sans tablier ».
La parenté la plus sûre se lit pourtant dans les mots. Dans les loges, le registre où se consigne chaque tenue s’appelle le Livre d’architecture, et le travail écrit qu’un frère ou une sœur soumet à l’atelier se nomme une planche. La pierre a prêté son vocabulaire à la plume, et De la pierre à la plume, titre de l’exposition, pourrait servir de devise à tous les secrétaires de loge.
Pourquoi la Fraternité y a rendez-vous
La première raison tient à la matière. Les mots que la Fraternité prononce en loge, la pierre, le plan, le chantier, l’ouvrage, restent des abstractions tant que le regard ne les a pas rencontrés dans une œuvre d’homme. L’exposition les donne à voir à la plume, à l’encre et au lavis, dans la main d’un écrivain qui bâtissait des mondes avec la ferveur d’un maître d’œuvre.

La deuxième est la transmission, souci premier de tout atelier. Le chapitre « Ceci tuera cela » médite sur ce qui permet à une pensée de survivre à ceux qui l’ont portée, la pierre, le manuscrit, l’imprimé. Le franc-maçon, qui confie la trace de ses travaux au Livre d’architecture et à la mémoire de ses frères et sœurs, y reconnaît sa propre question, que garder, comment le garder et pour qui.
La troisième est le patrimoine. Hugo a mené sa guerre aux démolisseurs quand il fallait encore expliquer à un pays qu’un monument n’est pas une carrière. Les obédiences de la Fraternité possèdent des temples, des archives et des bibliothèques, et certaines les ouvrent à la cité lors des Journées européennes du patrimoine. Elles trouveront chez Hugo de quoi défendre ce qu’elles gardent.
La quatrième est une leçon d’humilité. Hugo célèbre ces grandes œuvres « sans nom d’auteur » où l’individu s’efface, et sa maison parisienne restée sur le papier rappelle qu’un ouvrage peut occuper toute une vie sans jamais se clore. Le maçon, qui dégrossit sa pierre brute sans jamais la dire achevée, y reconnaît son propre labeur.

La dernière est d’usage. L’exposition nourrit une planche, avec la pierre et le papier, le temple de papier de Philippe Leidenfrost, le « maçon sans tablier ». Elle se prête aussi à une sortie d’atelier, entre frères et sœurs, qui prolongera la visite en conversation, et mieux vaut prévenir le musée pour un groupe. Elle ferme le 13 décembre 2026, ce qui laisse à la Fraternité quelques semaines pour s’y donner rendez-vous.
Hugo craignait que le livre tuât l’édifice. Le feu de 2019 a rappelé que la pierre elle-même est mortelle, et que des mains, celles des tailleurs de pierre et des charpentiers, la relèvent sans signer la nef. « Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon. » Tablier ou non, la consigne demeure, tenir sa truelle ou sa plume sans réclamer le mur.

Informations pratiques
Hugo et l’architecture. De la pierre à la plume, Maison de Victor Hugo, 6 place des Vosges, 75004 Paris, jusqu’au 13 décembre 2026 après prolongation. Le musée ouvre du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h, et ferme le lundi. Tarif plein à 11 euros, tarif réduit à 9 euros.
Commissariat d’Alexandrine Achille, conservatrice à la Maison de Victor Hugo, avec la participation de la Bibliothèque nationale de France. Catalogue publié par Paris Musées, 104 pages et une centaine d’illustrations, avec une préface de Gérard Audinet et des essais de Thomas Cazentre et d’Alexandrine Achille.
Informations et réservation sur le site des Maisons de Victor Hugo.

Photos Maison Victor Hugo © Yonnel Ghernaouti, YG / Pour les frères et sœurs amateurs d’expositions, à lire aussi sur 450.fm. De Tombouctou à Odessa, les pierres qui refusent de se taire


