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À Odessa, un appartement soufflé par une frappe russe en juin 2025 est devenu le Musée de la franc-maçonnerie ukrainienne contemporaine. À quelques mètres des ruines de la célèbre « Maison maçonnique », des centaines d’objets de loges y racontent, à la lueur des bougies, deux siècles d’histoire de l’Ordre dans la grande ville portuaire de la mer Noire.
Cet article s’appuie sur le reportage publié le 24 octobre 2026 par le média odessite Dumskaya (en russe). Nous remercions chaleureusement sa rédaction pour ses informations et pour les photographies qui illustrent ces lignes.
Odessa, ville de liberté et de symboles
Dès sa fondation à la fin du XVIIIe siècle, sur le site de l’ancienne forteresse de Hadjibey, Odessa attire négociants, aventuriers et esprits libres venus de toute l’Europe. Les premières loges y apparaissent au début du XIXe siècle, et la ville s’entoure depuis de légendes sur les signes secrets qui orneraient ses façades. Ces mystères ont désormais une adresse : le Musée de la franc-maçonnerie ukrainienne contemporaine.

Le lieu se trouve à quelques mètres des ruines de la « Maison maçonnique », l’édifice de la rue Kniajeskaïa qui abrita jadis la section odessite de la Société technique impériale russe. Le musée occupe le rez-de-chaussée d’un ancien immeuble de rapport, la maison Chvaïkevitch.
D’un appartement bombardé à un lieu de mémoire
À l’origine du projet, Sergueï Sarafaniouk, journaliste et figure de la vie associative d’Odessa. L’appartement avait été dévasté en juin 2025 par une frappe russe, dont le souffle avait arraché portes et fenêtres. Démobilisé, il a entrepris de le remettre en état. « J’aurais pu le rénover et le louer, raconte-t-il. Mais j’ai choisi d’en faire un musée, un lieu où l’on puisse parler non seulement de destructions et d’angoisse, mais aussi d’histoire, de philosophie, d’art et du sens de la vie humaine. »
La collection est née bien avant le musée. Dans les années 2000, une connaissance lui propose d’entrer en franc-maçonnerie ; il décline, mais les échanges se poursuivent et on lui confie bientôt la garde du mobilier d’une loge. « Beaucoup de loges n’avaient pas de local permanent et se réunissaient dans des salles louées, explique-t-il. Il fallait donc entreposer leurs objets ailleurs. Avec le temps, ils se sont multipliés et une partie a pu rejoindre l’exposition. » Interrogé sur sa propre appartenance, Sergueï Sarafaniouk répond par la négative : pour lui, la franc-maçonnerie est d’abord une tradition philosophique, une manière de parler de l’homme et de sa place dans le monde.
Une salle ronde éclairée à la bougie

Passé un petit vestibule, le visiteur découvre une salle parfaitement circulaire, éclairée à la bougie. Un grand lustre pourrait l’inonder de lumière, mais il resterait alors bien peu du charme des lieux : ici, on observe, on déchiffre, on bâtit ses propres interprétations. Aux murs, des reproductions des œuvres du peintre et mystique Konstantin Skoptsov consacrées à la symbolique des 33 degrés. « Chaque signe a son sens et son explication, souligne le fondateur. Aucun musée d’Ukraine ne possède une telle collection. »
Sur les vitrines et les tables, des centaines d’objets : tabliers, truelles, compas et équerres couverts de signes énigmatiques. Au centre, une portion de pavé mosaïque est entourée de trois colonnes, figurant Sagesse, Force et Beauté. « Ce n’est pas un simple décor, insiste Sergueï Sarafaniouk. C’est le symbole du chemin de l’homme de l’ignorance vers la compréhension, de l’obscurité vers la lumière. Pas à pas. Case après case. »

Face à l’entrée, au-dessus d’une large table de chêne, une grande tenture noire porte le Soleil, la Lune et, au centre, la pyramide surmontée de l’œil, familière à quiconque a déjà tenu un billet d’un dollar. « En franc-maçonnerie, la loge est dans l’âme de chacun, résume le fondateur. Si une loge ne dispose pas de certains objets, on peut les remplacer par ce que l’on a sous la main. L’essentiel n’est pas le décor, mais le contenu intérieur. »
La Bible, le Coran et la Torah côte à côte
Sur la table principale reposent ensemble la Bible, le Coran et la Torah. Un voisinage voulu : la franc-maçonnerie ne se réduit pas à une seule tradition religieuse, explique Sergueï Sarafaniouk, même si la foi en Dieu y tient une place essentielle. Ces volumes de la Loi sacrée rappellent que l’on peut chercher des réponses aux questions éternelles tout en appartenant à des confessions différentes.

Non loin des Écritures, une épée flamboyante, objet rituel singulier, et un crâne de plâtre, qui rappelle la condition mortelle de l’homme et la fuite du temps.
Un cabinet consacré à la franc-maçonnerie ukrainienne
Derrière une porte, un cabinet consacré à la franc-maçonnerie ukrainienne laisse moins de place au mystère et davantage à l’histoire : photographies, documents, médailles commémoratives et décorations de loges. On y découvre notamment un « passeport maçonnique » qui permet, selon le fondateur, de visiter des loges à l’étranger, ainsi qu’une section sur l’aide reçue des Frères d’autres pays.

L’histoire maçonnique d’Odessa remonte au début du XIXe siècle : la loge « Pont-Euxin » y est fondée en 1817. Suivent des périodes d’interdiction et de renaissance. Le directeur du musée évoque des hommes liés au mouvement culturel ukrainien, notamment à la société Prosvita, qui appartenaient formellement à des structures maçonniques russes tout en se consacrant à l’éducation ukrainienne, à l’édition de manuels et à l’instruction des enfants. Il y voit l’un des paradoxes de l’époque : l’appartenance formelle ne reflétait pas toujours les engagements culturels et sociaux.
Trois loges sous l’égide de la Grande Loge d’Ukraine
La franc-maçonnerie ukrainienne contemporaine s’est reconstituée après la chute de l’URSS. Selon Sergueï Sarafaniouk, la première loge moderne d’Odessa est « L’Acacia d’Or » (Zolotaïa Akatsia), fondée en 2000. Parmi les pièces exposées figure d’ailleurs sa patente, rédigée en français et signée par Claude Charbonnaud, Grand Maître de la Grande Loge Nationale Française. Aujourd’hui, trois loges travaillent dans la ville sous la juridiction de la Grande Loge d’Ukraine : « L’Acacia d’Or », « Langeron » et « Pont-Euxin ».

Une visite sur rendez-vous
Le musée ne fonctionne pas comme une exposition classique où l’on entre depuis la rue. Les visites se font sur réservation, par petits groupes de trois à cinq personnes, le plus souvent le dimanche. On y débat de livres, de symbolisme et de mystères antiques, autour de conférences thématiques et même de jeux de piste symboliques. Une autre formule propose une expérience artistique immersive : plongés dans la pénombre et la lumière des bougies, les visiteurs tentent ensuite de traduire leurs impressions sur la toile ou le papier.
En pleine guerre, ce musée né d’un appartement meurtri fait le pari de la transmission : rappeler, à la lueur d’une bougie, que la quête de la lumière ne s’interrompt pas sous les bombes.
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Source : « Путь человека от незнания к пониманию » : в Одессе открылся музей украинского масонства (« Le chemin de l’homme de l’ignorance vers la compréhension » : un musée de la franc-maçonnerie ukrainienne ouvre à Odessa), Dumskaya.net, 24 octobre 2026. Toutes les photographies : © Dumskaya.net. Merci à la rédaction de Dumskaya.
