« Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons » de Jean-Paul Delahaye : quand la Loge préparait le chantier de l’École

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Avec Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons, Jean-Paul Delahaye ne cède ni au roman doré d’une République entièrement sortie des Loges, ni au fantasme antimaçonnique d’un pouvoir occulte tirant les ficelles de l’histoire. Il entreprend quelque chose de beaucoup plus précieux : regarder comment une idée devient débat, comment le débat devient réseau, comment le réseau accompagne l’action, et comment, dans la France du Second Empire puis des débuts de la Troisième République, la franc-maçonnerie a constitué l’un des ateliers où s’est préparée la grande transformation scolaire.

Pour le lecteur franc-maçon, le livre touche alors à une question essentielle : à quoi sert réellement une Loge lorsqu’elle travaille sur la cité ?

Jules Ferry

Il est des livres dont le titre semble annoncer une démonstration déjà écrite. Jules Ferry, les francs-maçons, l’École républicaine : tous les ingrédients seraient réunis pour raconter une histoire connue d’avance, celle d’une République dont les architectes auraient travaillé sous le bandeau avant de porter leurs projets au grand jour. Jean-Paul Delahaye prend précisément le chemin inverse. Historien des politiques scolaires, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, il revient ici sur une recherche universitaire ancienne et considérable : l’ouvrage constitue une version remaniée de sa thèse, La Franc-Maçonnerie et l’Instruction publique de 1861 à 1882, soutenue en 2003 sous la direction de Claude Lelièvre. 

Son ambition n’est donc pas de célébrer une généalogie mais d’en éprouver les mécanismes

Les lois scolaires de 1881 et 1882 ont inscrit durablement dans l’histoire française la gratuité de l’école publique puis l’obligation de l’instruction et la laïcisation de l’enseignement primaire. Les Archives nationales rappellent ainsi que la loi du 16 juin 1881 établit la gratuité, tandis que la loi de 1882 rend l’instruction primaire obligatoire. Mais comment ces transformations ont-elles été préparées ? Quelle part les Loges ont-elles réellement prise à leur maturation ? Et surtout, peut-on parler d’une pensée maçonnique de l’École comme on parlerait d’un programme constitué ?

La Loge n’est pas un cabinet secret : elle est un lieu où l’idée apprend à devenir commune.

Version 1.0.0

C’est probablement là que se trouve l’apport le plus intéressant du livre

Jean-Paul Delahaye ne cherche pas à prouver que les francs-maçons auraient inventé la gratuité, la laïcité ou l’obligation scolaire. Sa conclusion, telle que la résume l’éditeur, est plus subtile : l’influence maçonnique résiderait moins dans l’originalité absolue des idées défendues ou dans l’action d’une franc-maçonnerie considérée comme un « corps constitué » que dans son mode de fonctionnement – présence de militants engagés, confrontation des opinions, circulation des propositions entre les Loges et capacité d’un réseau national à donner un écho à certaines initiatives. 

Cette nuance change presque tout. Elle fait sortir l’histoire maçonnique de deux caricatures qui, curieusement, se répondent : celle des francs-maçons qui voudraient s’attribuer les grandes avancées républicaines et celle de leurs adversaires imaginant une organisation centralisée dictant dans l’ombre la conduite des gouvernements.

Ce que montre le livre est autrement plus intéressant pour qui connaît la vie d’une Loge

Une Loge n’est pas nécessairement l’endroit où naît une idée ; elle peut être l’endroit où celle-ci est mise à l’épreuve. On l’examine, on la contredit, on l’amende, on la transmet. Elle passe d’un Frère à un autre, d’un Atelier à un autre, du local au national. Il n’y a pas là quelque mystérieuse alchimie politique, mais une alchimie de la parole. L’idée brute entre dans l’Atelier ; le débat lui donne forme ; la confrontation en éprouve les angles ; la circulation lui permet éventuellement de rejoindre la cité.

Jean-Paul-Delahaye

En ce sens, l’histoire décrite par Jean-Paul Delahaye est profondément maçonnique, peut-être davantage encore que ne le serait le récit d’un « grand complot » réussi. La méthode importe davantage que la possession d’une vérité préalable.

Une franc-maçonnerie beaucoup moins unanime qu’on ne l’imagine

La construction même du livre est révélatrice. L’auteur étudie le renouveau de l’activité maçonnique, l’évolution du recrutement des Loges, leurs méthodes de travail et leurs moyens d’influence, puis les questions scolaires qui mobilisent les francs-maçons. Mais il consacre aussi des développements aux sujets qui font consensus et, plus significativement encore, à ceux qui provoquent débats et désaccords.

L’un des chapitres s’intitule ainsi « Des francs-maçons partagés sur l’instruction des filles ». Voilà qui suffit à fissurer l’image confortable d’une Maçonnerie progressiste parlant d’une seule voix et toujours située, par une sorte de prescience initiatique, du bon côté de l’Histoire. L’histoire réelle n’a pas cette netteté. Les francs-maçons sont des hommes de leur époque, porteurs de ses avancées mais aussi parfois de ses pesanteurs, de ses contradictions et de ses préjugés.

Camille Sée

Le ministère de l’Éducation nationale rappelle d’ailleurs que la question de l’éducation féminine demeure alors un enjeu majeur et que l’ouverture de l’enseignement secondaire aux filles par la loi Camille Sée de 1880 ne produit pas encore une égalité scolaire comparable à celle que nous entendons aujourd’hui par ce terme. 

Pour le franc-maçon contemporain, cette partie du livre possède une vertu salutaire : elle rappelle qu’entrer dans un Temple ne débarrasse personne instantanément de son siècle. L’initiation ne confère aucune infaillibilité. Elle propose une méthode permettant précisément de travailler ce qui, en nous, demeure inachevé.

Écoles, bibliothèques et prix : lorsque la fraternité quitte le domaine des principes

Jean-Paul Delahaye accorde également une place importante à ce qu’il nomme « une philanthropie au service de l’instruction ». Fondation de cours et d’écoles, création de bibliothèques, distribution de prix afin d’encourager la fréquentation scolaire, soutien à diverses associations : nous quittons ici l’histoire des seules idées pour entrer dans celle des réalisations.

La formule retenue pour l’un des chapitres mérite attention : « La création de bibliothèques pour séparer le Livre et l’Église ». Elle dit, avec les mots et les combats d’une époque, combien le contrôle de la connaissance constituait un enjeu majeur. Le Livre devient alors plus qu’un objet. Il représente l’accès direct au savoir, la possibilité de lire sans médiation imposée, de comparer, de douter, de se former un jugement.

Il y a là une résonance maçonnique particulièrement forte. Qu’est-ce qu’une démarche initiatique qui ne conduirait pas progressivement l’individu vers l’autonomie du jugement ? Le franc-maçon ne quitte pas symboliquement les ténèbres pour recevoir une nouvelle vérité toute faite. Il reçoit des outils. De même, l’École républicaine telle qu’elle se construit à la fin du XIXe siècle ne peut être réduite à l’apprentissage de contenus : elle participe d’un projet d’émancipation civique dans lequel savoir lire signifie également pouvoir exercer plus librement sa conscience.

Du Temple au Parlement : une circulation plutôt qu’une chaîne de commandement

La dernière grande partie consacrée à « l’intervention des francs-maçons dans le débat politique » est sans doute celle qui intéressera le plus directement nos lecteurs. L’auteur suit le passage de la prudence à l’engagement, étudie la présence de députés et de sénateurs dans les Loges, interroge le « poids politique » des francs-maçons et examine leur attitude au cours des premiers débats législatifs.

Là encore, il convient de résister aux simplifications. Que des parlementaires soient francs-maçons n’implique pas qu’ils obéissent collectivement à une direction maçonnique. La table des matières du livre donne elle-même une indication éloquente en évoquant « des francs-maçons qui entrent en politique en ordre dispersé ». Nous sommes loin d’une armée marchant au commandement.

C’est même l’un des enseignements les plus féconds de cette étude : l’influence peut être réelle sans être hiérarchiquement organisée. Des hommes fréquentent les mêmes lieux, partagent certains questionnements, débattent, s’opposent, élaborent des convictions puis agissent dans des champs différents. La Loge constitue alors un espace de sociabilité intellectuelle et civique, un lieu de formation du jugement et parfois un amplificateur. Elle n’est pas pour autant le gouvernement caché de la République.

Cette distinction devrait intéresser autant les francs-maçons que leurs critiques. Elle permet de parler sérieusement d’influence sans sombrer dans l’imaginaire de la manipulation.

Gratuité, laïcité, obligation : trois pierres qui ne furent jamais déposées d’un seul geste

Le livre conduit finalement au triptyque devenu presque inséparable dans notre mémoire collective : gratuité, laïcité, obligation. Ces trois principes paraissent aujourd’hui si étroitement associés qu’on pourrait croire qu’ils surgirent ensemble, parfaitement dessinés, d’un même projet. L’histoire racontée ici rappelle au contraire qu’ils résultent d’une longue maturation, commencée avant la Troisième République, nourrie de combats philosophiques, religieux, sociaux et politiques.

L’école gratuite est instaurée en 1881 ; l’année suivante, l’instruction primaire devient obligatoire, dans le cadre d’une législation qui contribue également à la laïcisation scolaire. Ces textes n’apparaissent donc pas ex nihilo sous la plume de Jules Ferry. Ils arrivent au terme provisoire d’un chemin où se croisent républicains, pédagogues, associations, parlementaires, militants de l’instruction populaire et francs-maçons.

Le mérite de Jean-Paul Delahaye est précisément de restituer cette pluralité sans dissoudre pour autant la contribution maçonnique.

Construire des hommes libres plutôt que fabriquer des disciples

Pour un lecteur maçon, Au commencement de l’École républicaine possède ainsi une portée qui dépasse largement l’histoire de l’enseignement. Il pose, sans nécessairement le formuler en ces termes, la question du rapport entre initiation et citoyenneté.

L’École et la Loge appartiennent évidemment à deux ordres différents et toute confusion serait absurde. Pourtant elles partagent, dans l’imaginaire républicain et initiatique, quelque chose d’une même confiance dans la perfectibilité humaine. L’une donne à l’enfant des instruments pour comprendre le monde ; l’autre remet symboliquement des outils entre les mains de l’initié afin qu’il travaille sur lui-même et, par extension, sur la cité. Toutes deux supposent qu’un être humain peut devenir davantage acteur de son destin par la connaissance, l’exercice du jugement et l’apprentissage de la liberté.

Voilà peut-être pourquoi cette histoire nous parle encore.

Le Temple maçonnique ne vaut pas par les solutions qu’il dicterait au monde extérieur mais par la qualité du travail qu’il rend possible en son sein. Lorsque ce travail est véritable, la parole entendue en Loge ne sort pas sous forme d’ordre : elle sort transformée en conscience individuelle. Les francs-maçons étudiés par Delahaye semblent avoir pesé sur l’histoire moins parce qu’une institution leur aurait commandé de bâtir l’École républicaine que parce qu’ils appartenaient à un réseau où l’on pouvait réfléchir, argumenter, diffuser et agir.

Et cette distinction n’est pas mince.

Car le véritable enseignement initiatique du livre pourrait tenir dans cette idée : on ne bâtit durablement la cité ni par décret venu d’un Temple, ni par la seule proclamation de grands principes. On la bâtit lorsque des femmes et des hommes acceptent de mettre leurs convictions sur l’établi, de les confronter à celles des autres, puis de transformer la parole en œuvre.

C’est peut-être cela, finalement, « commencer l’École républicaine » : entreprendre de construire non des élèves soumis à une vérité, mais des consciences capables un jour de chercher la leur.

Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons

Jean-Paul Delahaye – Le Bord de l’Eau, coll. « Nouvelle bibliothèque républicaine », 2026, 312 pages, 18 € / L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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