Sommes-nous perdus sans spiritualité ?

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Nous avions tué Dieu, ou du moins nous le pensions. Nietzsche avait annoncé sa mort. La modernité devait faire le reste. La science expliquerait le monde. La consommation apporterait le bonheur et les réseaux sociaux offriraient enfin cette grande fraternité universelle. Étrange résultat : nous n’avons jamais autant communiqué et pourtant tant de personnes semblent désespérément chercher quelqu’un à qui parler.

Alors, elles viennent voir le pape par milliers. Et ce spectacle mérite mieux que le sourire supérieur de ceux qui pensent avoir définitivement relégué Dieu au rang des antiquités.

Que viennent donc chercher ces foules ?

La foi, évidemment, pour beaucoup. Le successeur de Pierre, une bénédiction, une parole, la permanence d’une tradition vieille de deux millénaires. Mais peut-être cherchent-elles aussi autre chose : un lien, dans nos sociétés fragmentées. Chacun possède son écran, son opinion, son algorithme et bientôt sa vérité personnelle. Nous sommes devenus les minuscules souverains de royaumes peuplés d’un seul habitant : nous-mêmes.

La foule religieuse accomplit exactement le mouvement inverse. Elle se rassemble, elle chante, elle attend, elle regarde dans la même direction, elle espère. Un crime suprême contre l’individualisme contemporain. Pendant quelques heures, le moi cesse d’être le centre du monde.

Jung avait compris combien l’homme avait besoin de symboles pour donner une architecture à son existence. Pourtant, notre époque détruit volontiers les symboles sans toujours savoir par quoi les remplacer. Nous retirons le sacré, puis découvrons le vide qu’il laisse derrière lui.

Netflix peut distraire le temps d’une soirée. Il explique beaucoup moins bien pourquoi nous devons mourir. Amazon peut livrer demain, mais il ne livre toujours ni l’espérance, ni le pardon, ni le sens de l’existence. Et c’est peut-être pour cela que le pape demeure une figure singulière. Non parce que tous ceux qui viennent l’écouter adhèrent à chacun des dogmes de l’Église. Certainement pas. Mais parce qu’au milieu du vacarme, cet homme vêtu de blanc continue d’incarner quelque chose devenu presque incongru : la verticalité.

Donc, quelque chose serait plus grand que nous. Voilà l’idée scandaleuse.

Malraux avait beaucoup réfléchi au retour du religieux et au besoin de transcendance dans les sociétés modernes. Quelles que soient les phrases parfois attribuées à tort à son nom, l’intuition demeure fascinante : une civilisation peut devenir technologiquement gigantesque et spirituellement minuscule. Elle peut conquérir Mars sans plus savoir pourquoi elle habite la Terre. Alors, peut-être devrions-nous regarder ces foules autrement. Certains viennent chercher Dieu. D’autres une communauté. D’autres encore leurs racines. D’autres enfin ce sentiment presque oublié d’appartenir à une histoire qui les précède et leur survivra.

Nous pensions avoir tué Dieu. Peut-être avons-nous seulement découvert que l’homme peine à vivre dans une maison dont il a lui-même arraché le plafond. Car lorsqu’il ne reste plus rien au-dessus de lui, il finit toujours par chercher le ciel.

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Alexandre Rosada
Alexandre Rosada
Alexandre Rosada est journaliste, écrivain et essayiste. Grand reporter durant près de quarante ans au sein de l'audiovisuel public français (France Télévisions – RFO/Outre-mer 1ère), il a couvert de nombreux événements politiques, sociaux et culturels en France, en Outre-mer et à l'étranger, avant d'exercer les fonctions de rédacteur en chef. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la spiritualité, à la philosophie et à la tradition initiatique, parmi lesquels Aimer – Prières pour soi et les autres, L'Amour révélé, Nouméa Karma et La Loi du Monde, il poursuit également une œuvre romanesque où se rencontrent symbolisme, ésotérisme et quête intérieure, notamment avec les séries Uriel et les Pierres descellées, Le Moine et le Soldat et Les Larmes de l'Indulgence. À travers ses chroniques, il propose une lecture des grands symboles à la lumière des défis du monde contemporain, convaincu que la Tradition n'éclaire véritablement que lorsqu'elle dialogue avec son époque.

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