Le mot du lundi du Vénérable Maître : « Et si on obligeait les maçons de plus de 70 ans à repasser leurs grades ? »

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Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,

Depuis quelque temps, les discussions vont bon train autour d’une idée qui fait frémir les automobilistes : faudrait-il demander aux conducteurs de plus de 70 ans de repasser régulièrement un examen, une visite médicale, voire le permis de conduire ? Les débats sont passionnés. Les uns évoquent la sécurité routière, les réflexes, la vue de nuit, l’attention et la capacité à réagir lorsqu’un vélo électrique déboule à 35 km/h entre un bus, une trottinette et une poussette. Les autres rappellent, avec une certaine justesse, que l’âge ne suffit pas à résumer une personne et que certains jeunes conducteurs ont déjà prouvé qu’ils pouvaient transformer un rond-point en reconstitution de Mad Max.

Mais cette controverse a donné une idée à certains Frères. Et comme toutes les bonnes idées maçonniques, elle est née après l’agape, autour d’un café, à un moment où personne ne se rappelle exactement qui a commencé.

« Et si l’on obligeait les Maçons de plus de 70 ans à repasser leurs grades ? »

Une proposition audacieuse. Progressiste. Fraternelle. Et surtout parfaitement susceptible de vider le Temple plus vite qu’une hausse de capitation.

Un contrôle technique initiatique

Soyons clairs : il ne s’agirait pas de faire passer aux septuagénaires un test de réflexes. Personne ne leur demanderait d’attraper un maillet qui tombe de l’Orient avant qu’il ne touche le pavé mosaïque. Personne ne vérifierait leur vision nocturne en éteignant soudainement les Lumières du Temple pour voir s’ils reconnaissent encore le Frère Couvreur. Et il ne serait pas question de les obliger à répondre, en moins de trois secondes, à la question :

« Quel est le mot de semestre déjà ? »

Non. Le permis de grade serait beaucoup plus subtil. Il comporterait deux épreuves.

Première épreuve : comprendre la planche que l’on lit

Le premier test serait un simple contrôle de compréhension. Il ne suffirait plus de lire une planche d’une voix solennelle pendant quarante-sept minutes, en prononçant « symbolique » onze fois, « initiatique » dix-sept fois et « Lumière » vingt-trois fois. À la fin, un examinateur demanderait gentiment :

« Mon Frère/Ma Soeur, pouvez-vous nous expliquer ce que vous venez de lire ? »

Et là, la difficulté commence.

Car certaines planches ont été écrites à une époque si lointaine qu’elles semblent avoir été dictées directement par un druide à un notaire sous sédatif. Elles sont riches de références, de mots rares, de citations en latin, en grec ou en vieux français, et contiennent surtout une idée centrale soigneusement dissimulée quelque part entre deux paragraphes sur les mystères de l’Orient. Le candidat devrait répondre à trois questions :

  • Quel était le sujet de votre planche ?
  • Quelle idée vouliez-vous partager ?
  • Êtes-vous certain que ce n’est pas simplement une compilation de tout ce que vous avez lu depuis 1984 ?

En cas de réponse positive à la troisième question, le Frère obtiendrait un certificat de « Maîtrise documentaire », mais devrait repasser l’épreuve de la pensée personnelle.

Deuxième épreuve : le dépistage de l’ego

La seconde partie serait plus délicate. Elle viserait à déterminer si, au fil des décennies, le travail symbolique a produit davantage de lumière intérieure… ou seulement une hypertrophie du moi. Car il faut l’avouer : dans certaines Loges, on croise des Frères ou des Soeurs initiés au siècle dernier qui étaient certainement, dans leur jeunesse, des hommes charmants, curieux, chaleureux et parfaitement fréquentables. Puis les années ont passé.

Ils ont reçu trois cordons, quatre décors, huit diplômes, douze accolades officielles et une quantité de titres suffisamment longue pour remplir la moitié d’un annuaire téléphonique. Et, lentement, imperceptiblement, ils se sont mis à croire qu’ils étaient le Grand Architecte de l’Univers en personne, mais avec davantage d’expérience administrative. Ils ne donnent plus leur avis. Ils donnent une orientation cosmique. Ils ne racontent plus un souvenir. Ils témoignent d’une époque où la vraie Maçonnerie existait encore, avant que les jeunes, les femmes, les écrans, les téléphones, les nouvelles générations, les agapes végétariennes et les mails de convocation ne viennent tout détruire.

Ils ne disent plus :

« À mon époque… »

Ils disent :

« Lorsque la Tradition était encore la Tradition… »

Ce qui signifie généralement : lorsque personne n’osait les contredire.

Le test du GADLU caché

Le contrôle de l’ego prendrait donc la forme d’un exercice très simple. On placerait le candidat devant un miroir, sans tablier, sans sautoir, sans cordon, sans maillet et, surtout, sans public. Puis on lui poserait la question suivante :

« Mon Frère/Ma Soeur, qui êtes-vous lorsque personne ne vous appelle Vénérable, Très Sage, Très Illustre ou Passé Quelque Chose ? »

Si le candidat répond :

« Un Maçon parmi les Maçons, encore en travail sur lui-même »,

il obtiendra immédiatement son permis de grade pour cinq années supplémentaires.

S’il répond :

« Je vais vous expliquer »,

la commission ouvrira une procédure renforcée.

S’il répond :

« Vous savez à qui vous parlez ? »,

il sera orienté vers un stage de désintoxication au cordon. On pourrait même inventer un néologisme pour cette action : « Décratophilisation »  (nous en parlions déjà hier dans le PS d’un de nos articles de fin de journée)

Le stage comportera plusieurs ateliers :

  • S’asseoir ailleurs qu’à l’Orient.
  • Laisser parler un Apprenti jusqu’au bout durant l’agape.
  • Entendre une opinion différente sans dire « cela n’a jamais été comme cela ».
  • Ne pas citer son propre mandat à chaque phrase.
  • Assister à une Tenue sans expliquer comment on présidait mieux avant.
  • Supporter qu’un Frère de 35 ans puisse avoir une idée pertinente sans avoir connu les années 1970.
  • Promettre de ne plus jamais rappeler qu’on est maçon depuis 40 ans au moins.

Cette dernière épreuve est considérée comme particulièrement éprouvante.

Les symptômes à surveiller

Afin de faciliter le dépistage, le Conseil National publiera un petit guide pratique : Reconnaître l’ancien Maçon devenu divinité locale.

Quelques signes ne trompent pas :

  • Il connaît le rituel mieux que le rituel lui-même.
  • Il corrige les mots du Vénérable, parfois avant même qu’ils soient prononcés.
  • Il annonce qu’il ne veut plus exercer de fonction, puis critique chaque fonction depuis trente ans.
  • Il commence tous ses propos par : « J’ai connu René, Pierre, Jacques, les vrais… »
  • Il considère qu’un événement ayant eu lieu après 1998 mérite une étude approfondie avant d’être reconnu comme réel.
  • Il affirme que les jeunes ne lisent plus, tout en ayant lui-même cessé d’ouvrir un livre depuis que son dernier titre a été imprimé.
  • Il parle de fraternité avec beaucoup d’émotion, mais n’a pas adressé la parole au nouveau Frère depuis son initiation.
  • Il dit : « Je n’ai rien contre le changement », avant de détailler pendant vingt minutes pourquoi tout changement est un effondrement civilisationnel.

Attention : un seul symptôme ne suffit pas. Chacun peut avoir une mauvaise soirée, une mauvaise humeur ou un mauvais repas d’agape. Mais à partir de six symptômes, le Frère devra déposer ses cordons pendant trois mois et participer à une cure de silence sur la colonne du Nord.

La contre-visite à la colonne du Nord

Car il ne faut pas confondre ancienneté et supériorité. L’ancienneté est une richesse lorsqu’elle transmet, accompagne, encourage et éclaire sans écraser. Elle devient un poids lorsqu’elle se transforme en droit de propriété sur la Loge, le rituel, les jeunes générations, la vérité et, parfois, la température du Temple. Le Maçon âgé peut être un trésor. Il a connu des générations, traversé des crises, vu des Loges se construire, se déchirer puis se retrouver. Il connaît les visages absents, les traditions locales, les erreurs déjà commises et les raccourcis à éviter. Son expérience n’a pas de prix. Mais encore faut-il qu’elle soit offerte, et non imposée.

C’est pourquoi le nouveau permis de grade prévoirait une contre-visite obligatoire à la colonne du Nord. Une fois tous les cinq ans, le Frère ou la Sœur de plus de 70 ans devrait s’asseoir au Nord, bavette relevée, sans intervenir pendant une Tenue entière. Non pas comme une humiliation. Comme une cure de jouvence. Il ou elle pourrait alors redécouvrir ce plaisir oublié : écouter sans préparer sa réponse, observer sans corriger, accueillir sans comparer, apprendre sans avoir besoin d’enseigner. Le silence n’est pas une perte de pouvoir. Il est parfois la dernière forme de liberté.

Et les jeunes, alors ?

Naturellement, les Frères âgés ont immédiatement demandé :

« Et les jeunes ? Ils devront aussi repasser quelque chose ? »

Excellente question.

Les moins de 40 ans devront effectivement passer un examen, mais différent. Ils devront prouver qu’ils savent :

  • Poser leur téléphone pendant une Tenue entière.
  • Lire une planche de plus de 2 000 signes sans demander un résumé vidéo.
  • Ne pas confondre « chemin initiatique » et « développement personnel premium ».
  • Attendre plus de six mois avant de se demander pourquoi ils ne sont pas encore Vénérables.
  • Supporter une phrase contenant un subjonctif sans la considérer comme une agression générationnelle.
  • Comprendre que l’agape n’est pas une application de livraison de tapas.
  • Et enfin, promettre de ne jamais rajouter dans une planche des mots parasites (ex : Du coup, en fait, de base, Euh, genre, Yo, Wesh…)

La justice exige que tout le monde soit contrôlé. Les jeunes pour leur impatience. Les anciens pour leur certitude. Les uns parce qu’ils veulent tout, tout de suite. Les autres parce qu’ils savent déjà tout, depuis toujours.

Repasser ses grades, ou les revivre ?

Au fond, derrière cette idée scandaleuse, se cache peut-être une question moins drôle. Et si nous devions tous, quel que soit notre âge, repasser nos grades de temps à autre ? Pas pour vérifier si nous connaissons encore parfaitement les mots, les signes ou les batteries. Pas pour distribuer des notes, établir un classement ou retirer des tabliers.

Mais pour nous demander :

  • Suis-je encore capable d’apprendre ?
  • Suis-je encore capable d’écouter ?
  • Suis-je encore capable de douter ?
  • Suis-je encore capable de servir sans me mettre en scène ?
  • Suis-je encore capable de voir dans un nouvel initié non pas un concurrent ou un spectateur, mais un Frère ou une Sœur qui apporte un regard neuf ?

Car le plus beau grade ne vaut rien s’il nous éloigne de l’humilité qui devrait l’accompagner. Il n’y a pas de péremption pour la fraternité. Il n’y a pas d’âge limite pour la curiosité. Il n’y a pas de retraite du travail intérieur. Alors, mes très chères Sœurs, mes très chers Frères de plus de 70 ans, rassurez-vous : personne ne vous demandera de repasser votre permis de Maçon. Enfin, pas tout de suite. Mais si, un jour, la commission vous convoque pour vérifier que vous n’êtes pas devenu le GADLU, n’y voyez pas une sanction. Voyez-y une invitation à redevenir Apprenti. Et, entre nous, c’est peut-être le plus haut degré qui existe.

Votre Vénérable qui vous aime

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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