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J’ai eu une idée. Une très mauvaise idée, donc forcément une idée de Vénérable Maître : faire un sondage dans ma Loge. Une enquête simple, fraternelle, sans intention inquisitoriale, sans urne truquée et sans cabinet de conseil payé avec les troncs de bienfaisance. La question était pourtant d’une clarté biblique :
« Combien d’entre vous ont lu un livre, en entier, récemment, pour s’instruire ? »

J’avais naïvement imaginé une forêt de mains levées. Je voyais déjà mes Frères et mes Sœurs répondre avec la modestie qui les caractérise : « Oh, trois ou quatre ouvrages seulement : un peu de Platon, un soupçon de Bachelard, les Constitutions d’Anderson entre le fromage et le dessert, et, pour me détendre, une étude comparée des rituels du XVIIIe siècle. »
J’ai vu trois mains. Dont une qui demandait si les conditions générales de vente d’Amazon comptaient comme un livre.
« Je ne sais ni lire ni écrire » : enfin une formule prise au pied de la lettre

En Franc-maçonnerie, chacun connaît cette phrase étrange : « Je ne sais ni lire ni écrire. » Elle est prononcée dans un contexte initiatique, avec un sens symbolique que les Frères apprennent peu à peu à explorer.
C’est une formule d’humilité. Elle suggère que l’Apprenti, devant ce qu’il a encore à comprendre, accepte de reconnaître son ignorance. Il ne sait pas encore lire le langage des symboles. Il ne sait pas encore écrire sa propre construction intérieure. Il entre dans un monde où les évidences profanes ne suffisent plus. C’est beau. C’était beau. Car j’ai découvert que, dans ma Loge, certains avaient décidé de vivre cette phrase avec une fidélité littérale qui force le respect. Ils ne savent ni lire ni écrire… et surtout ils ne veulent plus commencer.
L’un m’a confié : « Moi, Vénérable, je lis beaucoup. Tous les jours. » J’ai retrouvé l’espoir. « Ah ! Et quoi donc ? » Il m’a répondu : « Les notifications. » Un autre m’a assuré qu’il avait récemment « dévoré » un livre. Après enquête, il s’agissait d’un livre audio écouté en accéléré, pendant qu’il répondait à des messages, surveillait une cuisson et regardait une série. La culture, aujourd’hui, c’est formidable : on peut ne pas écouter un livre à une vitesse prodigieuse.
Le classement PISA entre en Loge

Nous parlions récemment des résultats PISA et de la baisse préoccupante des compétences des élèves français. Les résultats PISA 2022 avaient déjà montré un recul sensible de la France en compréhension de l’écrit, passée de 493 à 474 points depuis 2018, soit une baisse plus forte que la moyenne de l’OCDE. Les données plus récentes publiées en septembre 2026 font encore état d’une chute de 18 points en lecture par rapport à 2022, avec un score de 456, sous la moyenne de l’OCDE. Mais pourquoi s’inquiéter seulement des enfants ?
Il suffit de regarder les adultes, les parents, les grands-parents et parfois les arrière-grands-parents qui donnent les conseils. « Lis donc un peu, mon enfant ! » dit le père, le regard fixé sur une vidéo de onze secondes intitulée : Un professeur démonte tout ce que vous croyez savoir en 23 secondes.
« Travaille à l’école ! » ajoute le grand-père, qui confond désormais Molière avec une marque d’aspirateur et croit que Montesquieu est le nom d’un rond-point dans le Loiret. Il faut dire que nous avons inventé une civilisation remarquable : l’enfant doit apprendre à lire pendant que l’adulte lui prouve quotidiennement que la lecture est une activité dangereuse, fatigante et inutile, sauf si le texte commence par « Vous ne devinerez jamais ce qui arrive ensuite ». La transmission culturelle, c’est devenu un peu comme le sport : tout le monde est pour, mais personne ne veut pratiquer.
L’élite maçonnique, version sous-titrée

Autrefois — du moins dans l’image idéalisée que nous aimons entretenir — le Franc-maçon était censé être cultivé. Pas obligatoirement bardé de diplômes, pas nécessairement professeur de philosophie ou collectionneur de livres rares, mais curieux. Il lisait. Il discutait. Il s’informait. Il confrontait les idées. Il pouvait avoir un métier manuel, être artisan, ouvrier, commerçant, militaire, employé, médecin, avocat ou cheminot, mais il voulait agrandir son monde intérieur. Il avait compris que le tablier ne rend pas intelligent par contact. Il faut encore, parfois, ouvrir autre chose que la porte du Temple.
Aujourd’hui, nous avons gardé l’apparence de l’exigence. Nous avons les colonnes, les mots, les grades, les décors, les convocations de tenue, les mails de rappel, les comptes rendus, les règlements généraux, les commissions, les sous-commissions et même les réunions pour préparer les réunions. Mais le livre ? Le vrai livre, celui qui vous impose de rester seul avec une pensée plus longue que votre fil d’actualité ? Il semble avoir été placé sous la garde du Frère Terrible. J’ai demandé à un Frère : « Tu lis quoi en ce moment ? » Il m’a répondu, très sérieusement : « Ma planche. » C’est déjà bien, me direz-vous. Certes. Mais il l’a lue parce qu’il devait la présenter le soir même. Et parce que je l’avais menacé de lui retirer le droit au dessert de l’agape.
Des planches prêtes à l’emploi

Le problème, ce n’est pas que chacun ne lise pas le même genre de livres. On peut s’instruire avec des romans, des essais, des biographies, de l’histoire, de la poésie, des ouvrages scientifiques, de la philosophie, des bandes dessinées exigeantes, des récits de voyage ou même, dans des circonstances extrêmes, avec un bon polar. Le problème est ailleurs : nous voulons donner notre avis sur tout sans avoir pris le temps de nous nourrir de quoi que ce soit.
Nous avons désormais des planches à thème « clés en main ». Il suffit de saisir : « Symbolique de la pierre brute, 1 200 mots, avec une citation de Jung, une phrase en latin, trois occurrences du mot “initiatique” et une conclusion sur la Lumière. » En trois secondes, vous avez un texte. En cinq secondes, vous avez l’impression d’avoir pensé. C’est merveilleux. L’outil est plus rapide que la conscience.
La planche est lue en tenue avec une belle assurance. À la fin, l’auteur déclare : « J’ai beaucoup travaillé sur ce sujet. » C’est exact : il a beaucoup travaillé à choisir entre « générer », « régénérer » et « rendre plus profond ». Et lorsque quelqu’un demande : « Quel ouvrage vous a le plus inspiré ? », un grand silence tombe sur les colonnes. Un silence si dense que même le pavé mosaïque commence à consulter Wikipédia.
La bibliothèque, ce lieu mystique

Il y a dans chaque Loge une bibliothèque, ou du moins un meuble qui ressemble à une bibliothèque. On y trouve généralement :
- Trois volumes poussiéreux sur le Rite écossais, reliés en cuir et ouverts pour la dernière fois sous Giscard d’Estaing.
- Un dictionnaire maçonnique dont personne ne connaît l’existence, mais dont tout le monde jure qu’il faut absolument le consulter.
- Des actes de convent datant d’une époque où les Frères rédigeaient encore leurs comptes rendus à la plume.
- Un exemplaire de L’Alchimiste, abandonné là par un Frère qui pensait avoir découvert l’ésotérisme en achetant un livre à la gare.
- Une brochure intitulée La symbolique du compas, empruntée en 2009 et jamais rendue, probablement parce que son emprunteur cherche toujours comment l’ouvrir.
La bibliothèque maçonnique est devenue un espace sacré, non parce qu’on y vient souvent, mais précisément parce qu’on n’ose plus y toucher. Là encore, nous avons gagné en modernité. Jadis, il fallait lire pour savoir. Aujourd’hui, il suffit de posséder une étagère derrière soi pendant une visioconférence. L’érudition se pratique en arrière-plan.
Les Frères, les Sœurs et les résumés de résumés
Attention : je ne suis pas injuste. Dans ma Loge, certains lisent beaucoup. Ils sont faciles à reconnaître : ils commencent leurs phrases par « Je ne suis pas certain, mais… », « J’ai été frappé par une idée dans tel ouvrage… », ou encore « Je n’ai pas compris tout de suite, il faudrait y revenir. » Les autres commencent par : « Moi, je vais vous dire la vérité. »
Le lecteur doute.
Le non-lecteur tranche.
C’est une règle presque aussi fiable que le niveau à bulle.
Le premier a rencontré des auteurs qui ne pensent pas comme lui. Il a appris que les mots ont une histoire, que les problèmes sont plus complexes qu’ils n’en ont l’air, que l’on peut être intelligent et se tromper, que l’on peut changer d’avis sans perdre son tablier. Le second a regardé deux vidéos, lu quatre commentaires et possède maintenant une vision définitive de la géopolitique mondiale, de l’IA, de la laïcité, de l’éducation nationale, du conflit israélo-palestinien, de la physique quantique et du symbolisme du nombre trois. Il n’a pas besoin de lire : il sait déjà. Et c’est précisément là que l’Apprenti devrait frapper trois coups sur sa pierre.
L’abandon de l’excellence
Le mot « élite » fait peur. Il est devenu presque aussi dangereux que « tradition », « mérite » ou « grammaire ». Pourtant, l’excellence ne consiste pas à mépriser ceux qui savent moins. Elle consiste à refuser de s’installer dans ce que l’on sait déjà. Une Loge ne devrait pas être une élite sociale. Encore moins un club de diplômés, de notables ou de professionnels de la parole. Mais elle peut et doit être une élite d’effort : un lieu où l’on s’efforce de mieux comprendre, de mieux lire, de mieux écouter, de mieux parler et de mieux agir.

La véritable aristocratie maçonnique ne dépend ni du salaire, ni de la profession, ni du quartier où l’on habite, ni de la taille de sa bibliothèque. Elle dépend de la curiosité.
On peut être mécanicien et lire Spinoza.
On peut être infirmière et aimer l’histoire de l’art.
On peut être artisan et s’intéresser à l’astronomie.
On peut être cadre supérieur et n’avoir jamais lu autre chose qu’un PowerPoint — mais, dans ce cas, évitons de parler d’élévation spirituelle avec l’assurance d’un Nobel de littérature.
La Franc-maçonnerie a longtemps offert à des hommes et à des femmes de tous milieux un lieu pour apprendre. C’est là une de ses forces. Elle permettait d’échanger, de lire, de débattre, de découvrir des idées et des savoirs auxquels l’école, la famille ou le métier ne donnaient pas toujours accès. Si nous perdons cette ambition, nous garderons les symboles, mais nous perdrons peut-être leur substance.
Plan de redressement de la Loge

Après mon sondage, j’ai donc décidé d’agir. Dès le mois prochain, chaque Frère et chaque Sœur devra présenter, en tenue, le dernier livre lu en entier. Pas le titre aperçu dans une librairie. Pas la vidéo qui « résume très bien ». Pas le podcast de douze minutes. Pas le livre audio lancé pendant un embouteillage. Un livre. Afin de ne vexer personne, j’ai prévu une gradation initiatique :
- L’Apprenti lira un livre de moins de 150 pages, avec des phrases complètes.
- Le Compagnon passera à un ouvrage ne contenant pas de coloriages.
- Le Maître devra identifier l’auteur sans utiliser un moteur de recherche.
- Les dignitaires, eux, liront le règlement général. Intégralement. Sans s’endormir. C’est une épreuve réservée aux plus avancés.
Pour les Frères qui protesteraient en expliquant qu’ils n’ont pas le temps, nous ouvrirons une tenue spéciale, entre deux agapes, intitulée : « La lecture : cette activité étrange consistant à regarder des lignes sans faire défiler son pouce. » Et pour ceux qui assurent ne plus réussir à se concentrer, nous organiserons une chaîne d’union autour d’un livre de poche. Une minute de silence. Puis deux pages. Pas davantage : nous ne sommes pas des bourreaux.
Retrouver le goût de chercher

Au fond, cette chronique ne reproche pas aux Frères et aux Sœurs de ne pas être des encyclopédies vivantes. Elle leur reproche seulement, avec la tendresse féroce qui sied à un Vénérable Maître, de renoncer trop facilement au plaisir de chercher. Lire n’est pas une décoration intellectuelle. Ce n’est pas une manière de faire savant à l’agape, entre le fromage et le café. C’est une école de liberté. Un livre apprend à ralentir. Il oblige à suivre une pensée qui n’est pas la nôtre. Il nous met en contact avec des êtres disparus, lointains ou radicalement différents. Il révèle ce que nous ignorons. Il nous donne parfois le bonheur très maçonnique de découvrir que nous avions tort.
Alors, mes Bien-Aimés Frères et Sœurs, la prochaine fois que nous prononcerons : « Je ne sais ni lire ni écrire », souvenons-nous qu’il ne s’agit pas d’un programme culturel pour le XXIe siècle. C’est une porte d’entrée.
Il serait peut-être temps de la franchir — et d’ouvrir un livre.
