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La Reine rouge, de Lewis Carroll au filtre de la franc-maçonnerie
Dans De l’autre côté du miroir (1871), suite d’Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll fait courir Alice aux côtés de la Reine rouge dans une course effrénée qui ne les fait pas avancer d’un pouce. « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » Cette scène, à la fois absurde et lumineuse, a donné naissance à un concept scientifique et managérial : l’hypothèse, le syndrome ou la théorie de la Reine rouge. Elle décrit une situation où il faut évoluer sans cesse, non pas pour progresser, mais simplement pour ne pas régresser dans un environnement lui-même en mouvement.

Transposée à la franc-maçonnerie, cette métaphore ouvre une lecture philosophique et spirituelle particulièrement féconde. Car la loge, elle aussi, est un lieu où l’on « court » : on travaille sur soi, on répète des rituels, on étudie des symboles, on affronte ses propres limites. Et pourtant, il n’est pas rare d’avoir le sentiment de « rester au même endroit ». La Reine rouge permet alors de penser cette dynamique non comme un échec, mais comme la condition même d’une transformation profonde : courir pour ne pas reculer, et parfois, à force de courir, découvrir qu’un autre lieu est devenu accessible.
La Reine rouge chez Lewis Carroll : une course dans un monde qui bouge avec vous
Dans De l’autre côté du miroir, le monde est structuré comme un jeu d’échecs. Alice, partie en tant que pion, aspire à devenir reine en traversant le plateau. La Reine rouge, elle, se déplace avec une rapidité déconcertante. Au chapitre 2, les deux personnages se lancent dans une course folle à travers un paysage qui semble se déplacer avec elles.
Alice, essoufflée, constate : « On arriverait généralement à un autre endroit si on courait très vite pendant longtemps, comme nous venons de le faire. » La Reine lui répond alors la célèbre formule : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! »
Cette scène condense plusieurs idées :
- Un monde où les règles de la physique ordinaire ne s’appliquent plus.
- Une course qui n’est pas un moyen de transport, mais une condition de maintien.
- L’idée que l’environnement évolue en même temps que le coureur, annulant l’effet apparent du mouvement.wikipedia+1
La Reine rouge incarne ainsi une logique de compétition et d’adaptation permanente, où le statu quo n’est déjà plus un acquis, mais le résultat d’un effort constant.
Le syndrome de la Reine rouge en biologie évolutive : une course aux armements entre espèces

Dans les années 1970, le biologiste Leigh Van Valen s’empare de cette image pour formuler l’« hypothèse de la Reine rouge » en biologie évolutive. Il observe que la biodiversité actuelle résulte d’interactions incessantes entre organismes qui luttent dans des « courses évolutives » permanentes.
L’idée centrale est la suivante :
- Une espèce doit constamment s’adapter et évoluer pour survivre face aux changements de son environnement ou de ses rivaux (prédateurs, proies, parasites, compétiteurs).
- Elle doit le faire non pas pour « progresser » en absolu, mais simplement pour maintenir sa position relative et ne pas disparaître.
Un exemple classique est la « course aux armements » entre prédateurs et proies :
- Si la sélection naturelle favorise les prédateurs les plus rapides, elle favorise aussi les proies les plus rapides.
- Chaque avancée d’un côté appelle une contre-adaptation de l’autre.
- Le résultat est une évolution continue sans « victoire » définitive : chacun court pour ne pas être éliminé.
Les spécialistes surnomment parfois cette dynamique le « paradoxe de l’évolution » : on évolue sans cesse, mais souvent pour conserver un équilibre précaire plutôt que pour atteindre un état supérieur stable.
Cette hypothèse a été popularisée par des auteurs comme Matt Ridley, qui l’a appliquée à la sélection sexuelle et à l’évolution de la nature humaine. Elle est aujourd’hui un outil conceptuel majeur en écologie, en génétique et en théorie de l’évolution.
Du vivant à l’entreprise : la Reine rouge dans le monde de l’IT et des organisations
Le concept a rapidement essaimé hors de la biologie. Dans le monde de l’entreprise et des technologies de l’information, la « théorie de la Reine rouge » décrit une situation où les organisations doivent innover en permanence, non pas pour croître, mais simplement pour survivre.
Quelques illustrations :
- Dans le jeu vidéo, des titres de plus en plus exigeants poussent les fabricants de processeurs et de cartes graphiques à produire du matériel toujours plus puissant. Les joueurs doivent régulièrement changer de machine pour « rester à niveau ».
- Dans l’IT d’entreprise, la croissance exponentielle des systèmes d’information, la course aux CPU, la guerre entre outils de Business Intelligence (Qlik, Tableau, Power BI) créent une dynamique où chaque acteur doit ajouter des fonctionnalités, de la puissance, de l’expérience utilisateur… sous peine d’être dépassé.
- Dans les organisations, l’adaptation face à la concurrence historique, aux nouveaux entrants et aux bouleversements du marché devient vitale. Kodak, Nokia : les exemples d’échecs cuisants pour défaut d’adaptation ne manquent pas. La pandémie de COVID a accéléré cette logique, éliminant rapidement les entreprises incapables d’évoluer.
Le « marketing Red Queen » désigne même une pratique où une marque lance sans cesse de nouveaux produits pour remplacer les échecs passés, tandis que les ventes globales restent statiques ou ne croissent que marginalement. On court pour ne pas perdre de terrain.wikipedia+1
Trois clés sont souvent proposées pour appliquer cette théorie au quotidien :
- Adopter une mentalité d’amélioration continue.
- Rester à l’écoute des tendances du marché.
- Encourager la flexibilité et l’adaptabilité au sein des équipes.
Être un « théoricien rouge », c’est accepter que la transformation soit un marathon couru à la vitesse d’un sprinter, et que la résilience passe par l’embracement du changement, même exténuant.
La franc-maçonnerie comme course de la Reine rouge : courir sur soi pour ne pas reculer

Transposons maintenant cette grille à la franc-maçonnerie. La loge n’est pas une entreprise, ni une espèce biologique. Mais elle est un milieu humain où s’articulent transmission, transformation intérieure et vie collective. La métaphore de la Reine rouge y résonne à plusieurs niveaux.
1. Le travail sur soi : courir pour ne pas retomber
En loge, le franc-maçon « travaille sur lui-même ». Il revient régulièrement, participe aux tenues, écoute les travaux, médite les symboles, confronte ses propres certitudes. Et pourtant, il n’est pas rare de ressentir une forme de stagnation : « Je fais le même rituel, j’entends les mêmes paroles, je pose les mêmes questions… Est-ce que j’avance vraiment ? »
La Reine rouge offre une réponse : dans un monde intérieur lui-même mouvant (émotions, habitudes, contextes de vie, nouvelles épreuves), « rester au même endroit » spirituel est déjà un exploit. Ce qui semblait acquis hier (patience, humilité, maîtrise de soi) peut être perdu demain si l’on cesse de « courir ».
- Le rituel répété n’est pas une simple redite : il est un dispositif de maintien et de réajustement.
- La régularité des tenues n’est pas un luxe : elle est la condition pour ne pas laisser le « moi profane » reprendre le dessus.
- Le sentiment de stagnation n’est pas nécessairement un signe d’échec, mais la marque d’un environnement intérieur et extérieur qui évolue en même temps que le travail maçonnique.
Courir pour ne pas reculer, c’est accepter que la transformation intérieure n’est pas linéaire, mais exige une discipline continue.
2. La transmission : une course entre générations
La franc-maçonnerie est une tradition vivante. Chaque génération reçoit un héritage (rituels, symboles, usages, textes) et doit le transmettre à son tour. Mais le monde change : langages, sensibilités, rapports à l’autorité, à la spiritualité, à la société.
La Reine rouge décrit bien cette dynamique :
- Si la loge ne fait que « conserver » sans adapter, elle risque de devenir un musée : les formes restent, mais le sens se perd.
- Si elle adapte trop vite, sans enracinement, elle risque de se diluer dans l’air du temps.
- La juste posture est une course permanente : réinterpréter sans trahir, transmettre sans figer, innover sans rompre.
Les anciens « courent » pour transmettre un héritage vivant ; les nouveaux « courent » pour s’approprier un langage symbolique qui les précède. La transmission réussie n’est pas un état, mais un mouvement continu.
3. La loge face au monde : adapter sans se dissoudre
La franc-maçonnerie n’est pas un monde clos. Elle est traversée par les évolutions sociales, politiques, culturelles. Questions de genre, place du sacré, rapport à la science, engagement citoyen, diversité des profils : autant de défis qui obligent la loge à « courir ».
- Les loges qui refusent toute évolution risquent de se marginaliser, de devenir des cercles fermés, déconnectés des réalités contemporaines.
- Celles qui épousent toutes les modes risquent de perdre leur spécificité, de se dissoudre dans un spiritualisme indifférencié ou un activisme sans profondeur.
- La voie de la Reine rouge est celle d’une adaptation constante, mais ancrée dans un noyau dur : rituel, symboles, exigence éthique, travail sur soi.
Courir pour ne pas reculer, c’est ici accepter que la fidélité à la tradition passe par une réinvention permanente.
La Reine rouge et les degrés maçonniques : une initiation en mouvement perpétuel
La structure graduelle de la franc-maçonnerie (apprenti, compagnon, maître, puis hauts grades selon les rites) peut elle aussi être lue à travers la lentille de la Reine rouge.
Apprenti : apprendre à courir
L’apprenti découvre un univers symbolique nouveau. Il doit apprendre un langage, des gestes, des postures, des silences. Il court pour « rester au niveau » :
- Comprendre les bases sans se décourager.
- Accepter de ne pas tout saisir immédiatement.
- Trouver sa place dans un groupe dont il ne maîtrise pas encore les codes.
Sa course est celle de l’assimilation : il court pour ne pas être submergé par la richesse du système.
Compagnon : courir plus vite pour aller ailleurs

Le compagnon approfondit, voyage, explore. Il ne s’agit plus seulement de « rester au même endroit », mais de commencer à « aller ailleurs ». La formule de la Reine rouge prend alors tout son sens : « Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! »
- Approfondissement des symboles.
- Travail sur les voyages, les métiers, les sciences.
- Ouverture sur le monde extérieur, les autres loges, les autres rites.
La course s’accélère : il ne suffit plus de suivre, il faut devancer son propre rythme.
Maître : courir face à la mort symbolique
Au grade de maître, la question n’est plus seulement d’apprendre ou d’approfondir, mais d’affronter la mort symbolique, la perte, la limite. La Reine rouge prend ici une dimension existentielle :
- Courir pour ne pas se laisser engloutir par le sens de la finitude.
- Courir pour transformer la perte en travail, le deuil en création.
- Courir pour que la « résurrection » symbolique ne soit pas un mythe lointain, mais une expérience intérieure vivante.
Le maître sait que « rester au même endroit » spirituel est déjà une victoire, tant les forces de dispersion, de doute, de lassitude sont grandes.
Hauts grades : courir dans la complexité
Dans les hauts grades (écossisme, templier, etc.), la complexité symbolique et philosophique s’accroît. Le risque est double :
- Se perdre dans l’accumulation de grades sans transformation réelle.
- Se figer dans un ésotérisme de cabinet, déconnecté de la vie.
La Reine rouge invite à une course lucide : accepter que chaque nouveau grade n’est pas un « niveau supérieur » garanti, mais une nouvelle exigence de travail, de réinterprétation, d’incarnation.
Enracinement et mouvement : la Reine rouge contre le traditionalisme stérile
La métaphore de la Reine rouge permet aussi de penser la tension entre tradition et innovation en franc-maçonnerie.
Un traditionalisme stérile dirait :
- « Nous avons toujours fait ainsi, donc nous devons continuer. »
- « Toute modification est une trahison. »
- « Restons immobiles, nous serons fidèles. »
La logique de la Reine rouge répond :
- « Rester immobile, c’est déjà reculer, car le monde autour de vous bouge. »
- « La fidélité n’est pas la répétition, mais la transmission vivante. »
- « Courir pour ne pas perdre le sens, c’est déjà être fidèle. »
Une loge qui refuse toute évolution peut croire qu’elle « conserve », alors qu’elle perd peu à peu sa capacité à parler aux nouvelles générations, à intégrer les questions contemporaines, à rester un lieu de transformation réelle.
À l’inverse, une loge qui court sans enracinement risque de devenir une coquille vide, un spiritualisme de surface, un réseau social déguisé. La Reine rouge maçonnique est celle qui court en sachant d’où elle vient, et pourquoi elle court.
La Reine rouge et la fraternité : courir ensemble, pas seul
Un dernier aspect, essentiel : la Reine rouge, chez Carroll, ne court pas seule. Elle court avec Alice. Dans la loge, on ne court pas seul non plus.
- Le rituel est une course collective : mêmes paroles, mêmes gestes, mêmes silences.
- Le travail sur soi est soutenu par le regard des autres, leur écoute, leurs questions.
- La fraternité n’est pas un luxe : elle est la condition pour que la course ne devienne pas une épreuve solitaire et décourageante.
Courir ensemble, c’est :
- Accepter que chacun ait son rythme.
- Se soutenir quand l’un d’entre eux faiblit.
- Se rappeler que la loge n’est pas une compétition, mais une communauté de marche.
La Reine rouge maçonnique n’est pas une course contre les autres, mais une course avec les autres, contre les forces de dispersion, de lassitude, de repli.
« Mieux vaut être une Reine rouge bien chaussée qu’un roi paresseux sur son trône »
L’article cité conclut par une formule savoureuse : « Dans cette course, mieux vaut être une Reine rouge bien chaussée qu’un roi paresseux sur son trône ! »
Transposée à la franc-maçonnerie, cette image dit quelque chose de profond :
- Le « roi paresseux » est celui qui croit que son grade, son titre, son ancienneté suffisent.
- La « Reine rouge bien chaussée » est celle ou celui qui accepte de lacer ses souliers, de sortir, de courir, même si la course semble ne pas faire avancer.
Être franc-maçon, c’est accepter cette logique :
- On ne « possède » pas la sagesse, on la travaille.
- On ne « détient » pas la tradition, on la traverse.
- On ne « repose » pas sur ses acquis, on les remet en mouvement.
Pour terminer : la loge comme espace de la course juste
La Reine rouge de Lewis Carroll n’est pas seulement un personnage de roman, ni un concept biologique ou managérial. C’est une clé de lecture pour penser la franc-maçonnerie comme un espace de « course juste » :
- Ni immobilisme traditionaliste, ni agitation sans racines.
- Ni illusion de progrès linéaire, ni découragement face à la répétition.
- Mais un mouvement conscient, où l’on court pour ne pas reculer, et où, parfois, à force de courir, on découvre qu’un autre lieu est devenu accessible.
Dans ce monde du miroir qu’est la loge, où les symboles se reflètent et se transforment, la leçon de la Reine rouge résonne comme un avertissement et une promesse : « Ici, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. » Mais c’est précisément dans cette course, exigeante et parfois ingrate, que se joue la possibilité d’« aller ailleurs » : plus loin en soi, plus loin avec les autres, plus loin dans la tradition vivante.
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