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Rome sentait la poussière et la grandeur défunte.
C’était une ville immense et à moitié vide avec moins de cinquante mille habitants dans un espace qui en avait contenu un million au temps des Empereurs, une lacune humaine dans des ruines qui débordaient de toutes parts, des thermes et des temples et des arcs de triomphe qui avaient perdu la moitié de leurs pierres dans la construction des palais médiévaux et des églises chrétiennes. Les chèvres paissaient dans le Forum. Les couvents s’étaient installés dans les cryptoportiques. Et par-dessus tout cela, la Roma del papa, la Rome du pape, s’était construite en superposant ses propres couches de marbre et de fresque et de bureaucratie ecclésiastique sur les ruines de l’empire antique.
Giovanni arriva en octobre 1486.
La ville était en rumeur.
La rumeur se répandait depuis deux semaines déjà : un jeune philosophe florentin proposait de défendre neuf cents thèses couvrant l’ensemble des traditions intellectuelles de l’humanité, et payait les frais de voyage de tous les érudits qui viendraient l’affronter. La chose était sans précédent. Les uns trouvaient cela admirable ; les autres, scandaleux ; d’autres encore, simplement absurde. Mais tout le monde en parlait.
Flavius Mithridate était déjà à Rome quand Giovanni arriva, comme promis.
Il avait trouvé un logement dans le quartier du Trastevere, chez un imprimeur qu’il connaissait depuis des années, et il était venu accueillir Giovanni à l’entrée de la ville avec un grand sourire et une bouteille de vin de Frascati.
— Vous avez l’air d’un homme qui a vécu des aventures, dit-il en regardant l’épaule bandée de Giovanni.
— Arezzo, dit Giovanni.
— Je sais. Toute la Toscane sait. Une femme mariée ?
— Une femme intelligente dans un mauvais mariage.
— C’est souvent la même chose.
Ils burent le vin de Frascati sur les marches d’une fontaine, dans la nuit romaine qui sentait la pierre chaude et les arbres du Janicule.
— Les thèses sont imprimées ? demanda Giovanni.
— Le typographe, Érasme da Correggio, la meilleure boutique de Rome, les termine cette semaine, grâce à une innovation technique récente d’un certain Gutenberg. J’ai vérifié les sections hébraïques moi-même, il y avait quelques coquilles dans les translittérations, je les ai corrigées.
— Et l’accueil ?
Mithridate but une longue gorgée de vin avant de répondre.
— Ambigu. Il y a ceux qui sont fascinés. Il y a ceux qui sont scandalisés. Et il y a les conseillers du pape qui lisent tout ça et cherchent les hérésies.
— Il y en a ?
— Ça dépend de ce qu’on appelle hérésie. Selon la définition large que l’Inquisition utilise en ce moment, probablement oui. Selon une définition plus raisonnée… non. Mais vous savez que l’Inquisition n’est pas renommée pour sa définition raisonnée.
Giovanni resta silencieux un moment, regardant la fontaine qui murmurait dans la nuit.
— Je ne retire rien, dit-il enfin.
— Je sais, dit Mithridate. C’est ce que j’aurais répondu à votre place. Et c’est ce qui va vous causer des ennuis.
Les thèses furent publiées en décembre 1486, sous le titre Conclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae. Neuf cents propositions en latin, précédées d’un préambule où Giovanni expliquait son projet et invitait tous les érudits d’Europe à venir les discuter à Rome en janvier, aux frais du comte de la Mirandole.
L’effet fut immédiat et violent.
Les libelles commencèrent à circuler dans les premiers jours de janvier 1487.
Des théologiens que Giovanni n’avait jamais rencontrés rédigeaient des réfutations de ses thèses kabbalistiques, l’accusant de mélanger impurement le christianisme et le judaïsme.
Des dominicains romains affirmaient que le nom de Kabbale était celui d’un ennemi du Christ.
Des pamphlets anonymes, on apprit plus tard qu’ils avaient été rédigés par un théologien espagnol en relation avec l’Inquisition, le traitaient d’hérétique, de sorcier, d’introducteur d’erreurs judaïques dans la sainte foi.

Et le pape lut les thèses.
Innocent VIII, Giovanni Battista Cybo, un homme déjà vieux et malade, peu intéressé par la philosophie mais très soucieux de son autorité, convoqua une commission de six théologiens chargés d’examiner les conclusions de la Mirandole et de rendre un verdict sur leur orthodoxie.
Giovanni demanda à être entendu.
On lui accorda une audience en février 1487.
La salle du Consistoire sentait la cire froide et l’encens vieux, une odeur qui était, songea Giovanni en entrant, le parfum du pouvoir ecclésiastique : durable, légèrement rance, impossible à ignorer.

Six théologiens étaient assis en demi-cercle derrière une longue table de noyer sombre. Ils étaient tous d’âge mûr ou avancé, tous vêtus du noir et du blanc des Dominicains ou du rouge cardinalice, tous porteurs de cette expression particulière que donnent des années d’exercice de l’autorité : un mélange de certitude et de méfiance, de componction et de dureté.
Au centre du demi-cercle, légèrement en retrait, le représentant du pape, un cardinal napolitain du nom de Carafa, présidait avec l’expression d’un homme qui préférerait être ailleurs.
Giovanni s’avança seul.
Il avait vingt-quatre ans. Il portait une tunique de velours bordeaux sur une chemise de soie blanche, ses cheveux châtains soigneusement coiffés, son allure de comte nord-italien qui n’avait jamais appris à se faire plus petit qu’il n’était.
Il fit une révérence appropriée.
— Révérend éminent cardinal, révérends pères, dit-il en latin. Je vous remercie de m’accorder cet entretien. J’entends ici répondre à toutes les questions que vous voudrez bien me poser touchant mes Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, et démontrer, s’il en est besoin, que pas une de ces conclusions ne contredit la foi catholique.
— Nous allons voir cela, dit l’un des théologiens, un vieux Dominicain au visage aussi creusé qu’une falaise. Thèse numéro soixante-douze. Vous affirmez que la Kabbale démontre la divinité du Christ avec plus de force que n’importe quel argument philosophique ordinaire. Expliquez.
Giovanni s’y attendait. Il avait préparé sa réponse pendant des semaines.
— Révérend père, dit-il, la Kabbale est la tradition de l’exégèse mystique des Écritures hébraïques transmise par les plus anciens docteurs d’Israël. Loin d’être étrangère à la révélation chrétienne, elle en est, ainsi que je le démontre dans mes Conclusions, une préfiguration. Les dix sephirot de l’arbre kabbalistique, qui sont les dix attributs ou émanations de Dieu, correspondent terme à terme aux hypostases néoplatoniciennes que nos propres théologiens utilisent pour penser la Trinité. La troisième sephira, Binah, l’Intelligence divine, correspond précisément au Fils dans la Trinité, au Logos que saint Jean appelle le Verbe. Ce n’est pas moi qui force une correspondance artificielle : c’est la structure même de la Kabbale qui, lue correctement, pointe vers la doctrine chrétienne de l’Incarnation.
Et il répéta ce qu’il avait déjà dit à Ficin.
— Les trois noms de Dieu en quatre lettres qui se trouvent dans les mystères des cabalistes doivent être attribués par une admirable proportion aux trois personnes de la Trinité, le nom Ehie au Père, le nom YHWH au Fils, et Adonai au Saint-Esprit. Nul cabaliste hébreu ne peut nier que le nom Jésus, si nous l’interprétons selon les principes et la manière de la cabale, signifie autre chose que Dieu Fils de Dieu et Sagesse du Père par la troisième personne de la divinité qui est le feu d’amour très ardent et est uni à la nature humaine dans l’unité de son suppôt.
— Et le tétragramme ? dit un autre théologien. Vous prétendez que l’insertion d’une lettre dans le nom divin révèle le nom de Jésus. Cela ne vous semble-t-il pas une manipulation ?
— Non, révérend père. C’est une tradition ancienne dans l’exégèse hébraïque que certaines lettres ajoutées ou permutées dans un mot révèlent des sens cachés. Le nom de Dieu en hébreu Yod, Hé, Vav, Hé, contient, si l’on y insère le shin qui est la lettre du feu divin, le nom Yeshua, Jésus. Ce n’est pas une invention de ma part. C’est une observation des kabbalistes eux-mêmes, que j’applique à son terme logique en montrant qu’elle annonce l’Incarnation.
Le vieux Dominicain plissa les yeux.
— Vous semblez beaucoup vous fier à des traditions juives pour expliquer des vérités chrétiennes.
— Je me fie à toutes les traditions où la vérité se trouve, révérend père. Saint Augustin ne disait-il pas que toute vérité, où qu’elle soit trouvée, appartient au Seigneur ? Si la vérité du Christ est inscrite dans les textes juifs, ce n’est pas un déshonneur pour le christianisme, c’est une confirmation de sa profondeur et de son universalité.
La kabbale et la magie naturelle sont les sciences qui permettent à l’homme de retrouver sa dignité adamique. Par elles, nous ne commandons pas aux démons, mais nous participons à l’œuvre divine. N’est-ce pas là, révérend père, la plus pure forme de piété ?
Le dominicain ricana, un rire amer et menaçant.
— Piété ? Orgueil luciférien, oui ! Vous osez dire que les Juifs possèdent une sagesse supérieure à celle des Pères de l’Église ?
— Ces lettres IHVH ne sont pas un secret obscur. Elles sont le pont entre toutes les traditions. Quand on les unit au nom du Christ, elles deviennent IHShVH, le Verbe qui fait des merveilles
Il y eut un silence. Les théologiens se regardèrent. Giovanni sentit que ses arguments faisaient impression, non pas au sens où ils les convainquaient, mais au sens où ils n’étaient pas aussi facilement réfutables que certains l’avaient espéré.

Le cardinal Carafa prit la parole pour la première fois.
— Jeune homme, dit-il de sa voix fatiguée. Je ne doute pas de votre bonne foi ni de votre érudition. L’une et l’autre sont évidentes. Mais certaines de vos thèses ont alarmé des esprits prudents et respectables. La prudence n’est pas toujours la vertu du génie, je le sais. Elle est cependant la vertu de l’Église. Accepteriez-vous de retirer provisoirement les thèses que nous identifions comme potentiellement problématiques, le temps que la commission en achève l’examen ?
— Révérend éminence, dit Giovanni avec une égalité de ton qui lui coûta un effort considérable, je suis tout à fait prêt à répondre à toutes les objections, à expliquer, à clarifier. Mais retirer des thèses que je tiens pour vraies sans que leurs contradicteurs aient pu démontrer qu’elles étaient fausses, c’est une chose que ma conscience ne peut pas accepter.
Ce fut le point de rupture.
Il sortit de la salle du Consistoire une heure plus tard, sans avoir cédé sur l’essentiel, avec la conviction que la commission trancherait contre lui. Ce qui se produisit en mars : treize de ses thèses furent déclarées hérétiques ou suspectes d’hérésie. Il signa une rétractation formelle des formes mais sans changer d’opinion sur le fond, et en commençant immédiatement à rédiger une Apologia pour défendre les thèses condamnées.
Ce fut une grave erreur tactique, ou peut-être la chose la plus courageuse qu’il ait faite de sa vie. Il ne sut jamais très bien laquelle.
Quand le pape apprit l’existence de l’Apologia, il signa un mandat d’arrestation.
Et Giovanni prit la fuite.
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