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Il existe des livres qui naissent d’une fracture et qui préfèrent, plutôt que de la refermer, en faire une porte. Édith Lafargue a connu la sienne au milieu d’une carrière accomplie, à l’instant où les responsabilités et les réussites cessent de nourrir celle qui les porte. De cette traversée est né un ouvrage qui met en présence deux traditions que presque tout paraît séparer, l’astrologie et la Franc-Maçonnerie, et qui refuse aussi bien de les confondre que de les opposer. Le pari est risqué, la démonstration parfois discutable, mais le livre tient debout parce qu’il ne promet rien de plus que ce que son auteure a réellement éprouvé, une manière de se tenir droit dans une époque où le soin de choisir se délègue chaque jour davantage à des algorithmes.

Une question restée sans réponse pendant des années
Le livre s’ouvre sur un aveu désarmant, l’idée que tout ouvrage commence par une question à laquelle nul n’a su répondre. Celle d’Édith Lafargue tient en peu de mots et concerne la joie perdue, le sentiment de n’être plus à sa place, le manque de ce qui ne porte pas encore de nom. Après une carrière de directrice des ressources humaines menée dans des groupes français et internationaux, elle a choisi le coaching, puis l’astrologie, et aujourd’hui l’écriture, avec un fil demeuré intact, accompagner l’humain vers sa juste place, dans l’entreprise, dans la société, dans l’univers. Cette continuité éclaire le livre autant qu’elle l’expose, et il faudra y revenir.
La traversée s’ouvre par un inventaire loyal de ce que notre temps propose à celles et ceux qui cherchent, les limites de la religion héritée, les apports de la psychologie et de la philosophie, le développement personnel et le coaching de vie, les spiritualités venues d’ailleurs. Aucune de ces propositions n’est caricaturée, aucune ne reçoit non plus de blanc-seing, et le mérite de ces pages tient tout entier dans cette retenue. Édith Lafargue ne règle aucun compte avec ce qu’elle a quitté. Elle rappelle seulement l’adage selon lequel le maître apparaît lorsque l’élève est prêt, et tient pour acquis qu’aucune rencontre décisive ne relève du hasard, ni en astrologie ni en Loge.
Le récit personnel occupe pourtant moins d’espace que la traversée didactique qui le prolonge, et celles et ceux qui viendraient chercher une confession y trouveront surtout un seuil. La crise est nommée avec pudeur davantage qu’elle n’est racontée, la bascule évoquée sans complaisance. Le choix se défend, car un témoignage qui s’appesantit sur lui-même cesse vite d’être utile à autrui, mais il prive le livre d’une épaisseur que ses premières pages laissaient espérer. L’écriture d’Édith Lafargue est franche, dépourvue d’afféterie, portée par un « je » qui ne cherche jamais à se mettre en avant. Elle vient d’une femme habituée à écouter et à reformuler, et cet ouvrage marque exactement l’instant où l’accompagnement devient écriture.
Le ciel intérieur n’est pas un oracle

La deuxième partie, la plus ample, expose tour à tour les deux disciplines avec une clarté pédagogique qui n’appauvrit jamais son objet. L’astrologie y est définie sans équivoque, non comme un art divinatoire, mais comme une cartographie symbolique du ciel intérieur, une lecture des potentiels, des zones d’ombre et des ressources, une boussole pour traverser les grands cycles de l’existence. Édith Lafargue prend soin de rappeler qu’il n’existe pas d’astrologie sans astronomie et distingue nettement les deux savoirs. Viennent ensuite les quatre piliers, les douze signes répartis en quatre éléments et trois modes, les douze maisons, les aspects entendus comme des dialogues entre les planètes. La lectrice et le lecteur qui ignorent tout de cette langue disposent là d’un abécédaire fiable.

Demeure la question que l’ouvrage effleure sans la trancher. Si le thème natal n’est qu’un miroir de la psyché, le ciel devient un support commode et interchangeable. S’il dit en revanche quelque chose du cosmos lui-même, l’objection des astronomes revient intacte. Édith Lafargue répond à la diabolisation qui frappe ses deux approches, ce qui est légitime, mais répondre à une caricature n’équivaut pas à répondre à une objection. Une Franc-Maçonnerie largement héritière du libre examen posera cette question sans agressivité, et attendra davantage qu’un renvoi aux clichés. Le livre gagne en générosité ce qu’il perd en démonstration.
Le symbole, lorsqu’il est entendu, agit

Le versant maçonnique s’ouvre par une démystification qui ne cède rien. Ni religion ni secte, la Franc-Maçonnerie est présentée comme une voie initiatique, et le secret rendu à sa vérité, l’impossibilité de transmettre par la parole ce qui n’a pas été vécu. La question de la mixité est abordée avec une aisance qui laisse chaque obédience à sa règle, position confortable qui évitera les querelles mais laissera insatisfaits celles et ceux qui tiennent ce débat pour essentiel. Suivent l’initiation, la progression, la transmission, la tenue, le fonctionnement de l’atelier, exposés avec la réserve qui convient à qui écrit pour des profanes sans trahir ses engagements.
C’est ici que se trouve la formule la plus juste du livre. « Et lorsque ce langage est entendu, il agit. » Le symbole réveille ce qui dormait, met au jour les dynamiques inconscientes, éclaire les tensions profondes et rend leur légitimité aux désirs de métamorphose. L’insistance de l’auteure sur le fait que la Loge n’impose rien constitue la clef de voûte de l’ouvrage, car la liberté de conscience n’est pas ici une précaution oratoire. Elle est la condition même de l’efficacité symbolique. Un symbole imposé cesse d’être un symbole et devient une consigne.

« Mourir au Couchant et renaître à l’Orient »
Le cœur du livre tient dans les correspondances. Le thème natal y répond à la pierre cachée, le Soleil et la Lune aux deux Saint-Jean, la course céleste au cheminement de l’initié, la géométrie des aspects à celle des outils. Les quatre astres personnels dessinent l’Apprenti qui se découvre, les trois planètes d’intégration sociale le Compagnon qui voyage, les trois planètes collectives le Maître qui transmet et élève la conscience. Les douze maisons deviennent les stations d’un chemin de l’âme, les six axes de dualité un pavé mosaïque. Philippe Benhamou, qui préface le volume, observe avec raison que bien peu d’ouvrages prennent le temps de faire dialoguer ces deux traditions sans les confondre ni les opposer.

De cet ensemble se dégage une conception de l’être humain qui mérite d’être relevée. Le thème natal n’y décide de rien, pas davantage que la pierre brute ne contient déjà sa forme achevée. L’un et l’autre énoncent une promesse et non une sentence, et la liberté demeure entière de tailler ou de laisser en l’état. Cette anthropologie de la potentialité place Édith Lafargue du côté des Lumières bien plus qu’elle ne le mesure elle-même, car un ciel qui n’oblige à rien est un ciel désarmé, et la responsabilité retombe tout entière sur celle ou celui qui tient le maillet.
Le plus beau titre de ces pages dit tout le reste, « Mourir au Couchant et renaître à l’Orient ». Il y a là davantage qu’une image commode. L’axe qui va du Couchant à l’Orient n’indique pas une progression, il commande un retournement. L’initié ne se contente pas d’avancer, il se retourne, et le cabinet de réflexion précède toujours le premier pas. Édith Lafargue rejoint ainsi une intuition très ancienne, celle qui fait du temps un maître plutôt qu’un décompte, et la lectrice familière des cycles reconnaîtra dans les grands retours planétaires une temporalité de l’épreuve bien plus qu’une mécanique du destin.
Là où l’analogie se fait tentation
L’exercice a sa beauté et son danger. L’analogie possède ceci de redoutable qu’elle finit toujours par trouver ce qu’elle cherche, et la répartition des planètes en quatre, trois et trois épouse les trois grades avec une commodité qui mérite d’être interrogée. Édith Lafargue a eu la lucidité de consacrer un développement entier aux différences notables, et cette précaution honore sa démarche. Il faut pourtant aller plus loin qu’elle ne le fait. La divergence décisive n’est pas de doctrine, elle est d’engagement. Le thème natal n’oblige que celle ou celui qui le lit. La Loge repose sur une parole donnée devant d’autres, sur un serment, sur une fraternité qui contraint et qui survit à chacun. L’astrologie ne prête pas serment. Elle demeure, selon le mot même de l’auteure, une « navigation solitaire », quand la Franc-Maçonnerie ne se conçoit que dans le regard des autres et dans le travail commun. Cette asymétrie, davantage que les convergences, rend leur dialogue fécond. La collection qui accueille le livre porte d’ailleurs un nom que tout initié reconnaîtra, « La parole circule », et la parole ne circule qu’entre plusieurs.

Mozart pour dernière planche
La troisième partie quitte l’exposition pour l’usage. Pourquoi s’engager, ce que chaque voie apporte réellement, comment elles transforment un quotidien ordinaire, pourquoi le silence tenu et la vie intérieure valent comme un acte de conscience, d’ancrage et peut-être de résistance. La conclusion ouverte interroge la possibilité d’une spiritualité de notre temps, dans un monde où les liens humains se distendent. Puis l’auteure achève par le déchiffrement du thème natal de Mozart.

Le choix est élégant, puisque le musicien de La Flûte enchantée fut aussi un frère, et qu’il noue en une seule figure les deux fils du livre. Il demeure néanmoins le plus complaisant qui soit, car un thème lu après coup confirme toujours ce que la biographie a déjà établi, et un génie réputé chaotique se laisse déchiffrer d’autant mieux que son œuvre entière est là pour en témoigner. Cette démonstration finale ne convaincra que les convaincus. Elle a du moins le mérite de refermer le parcours sur une musique plutôt que sur une doctrine.
La juste place, un mot qui vient d’ailleurs
La difficulté véritable de l’ouvrage tient à sa langue. Le vocabulaire de la juste place, de l’accompagnement et de l’équilibre vient tout droit du métier que son auteure a exercé, et il expose parfois l’initiatique à se laisser absorber par le développement de soi. Édith Lafargue connaît ce risque, puisqu’elle examine le coaching de vie parmi les offres de notre époque, et ce qui la préserve tient à trois choses, le silence, le rituel et la gratuité du lien fraternel. L’initiation ne s’achète pas, ne se mesure pas et ne rend aucun compte. Le livre le sait, même lorsque ses mots trahissent l’ancienne habitude.
La carte du ciel et la pierre brute ont ceci de commun qu’elles ne disent rien tant que la main n’a pas travaillé.
Ni l’une ni l’autre ne dispensent de choisir, et telle est sans doute la seule leçon que cet ouvrage transmet vraiment. Nous vivons pourtant un moment où des machines apprennent à nous dire qui nous sommes, avec une assurance que ni les astrologues ni les initiés n’ont jamais osé revendiquer. La question n’est donc plus de savoir laquelle de ces deux langues dit vrai. Elle est de savoir ce que nous ferons du silence qu’elles ouvrent, et à qui nous laisserons le soin de le remplir.

Astrologie et Franc-Maçonnerie – Deux voies pour être Soi
Édith Lafargue, préface de Philippe Benhamou – Le Compas dans l’œil, coll. « La parole circule », 2026, 204 pages, 22 €
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