Il prit donc l’homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.» » Giovanni Pico della Mirandola, Discours sur la Dignité de l’Homme, 1486
Mirandola, 24 février 1463.

L’hiver avait étendu sur l’Émilie-Romagne un linceul de neige si blanc qu’il semblait absorber les sons, les pas, les souffles. Les plaines, les bois, les toits de Mirandola disparaissaient sous ce silence cotonneux, comme si le monde retenait son souffle.
Depuis trois jours, la comtesse Giulia Boiardo gémissait dans sa chambre haute, celle de la tour principale du château de Mirandole. Les matrones et les sages-femmes allaient et venaient en chuchotant, portant des linges chauds, des herbes infusées, des cierges allumés devant la petite Vierge d’argent clouée au chevet du lit.
Le château tremblait d’une attente plus lourde que la pierre. Dans la tour principale, la comtesse Giulia Boiardo se tordait entre les draps de lin, ses gémissements étouffés par les murmures des sages-femmes. Les matrones allaient et venaient, les mains pleines de linges tièdes, d’herbes amères, de cierges dont la flamme dansait devant la Vierge d’argent clouée au mur. Leurs ombres s’allongeaient sur les pierres froides, comme des présages qu’elles n’osaient pas déchiffrer.
Au rez-de-chaussée, le comte Gianfrancesco I Pico arpentait la salle d’armes, les poings serrés dans le dos, les yeux fixés sur un point invisible. Les courtisans, habitués à ses silences, se faisaient discrets. Il avait déjà deux fils, Galeotto et Antonio, robustes et bruyants comme des loups en cage, qui couraient dans les cours en brandissant des épées de bois. Un troisième enfant ? Peu lui importait. Son esprit était ailleurs, du côté de Ferrare, où un différend avec les Este menaçait de s’embraser.
Les terres, les alliances, les épées : voilà ce qui comptait. Pas ce nouveau cri qui allait s’ajouter aux autres.
Mais à l’aube du vingt-quatre, quelque chose d’étrange se produisit.
Un seul cri fendit le silence de la chambre de la comtesse. Un cri si pur, si net, qu’il sembla moins humain qu’un appel lancé aux dieux oubliés. Puis plus rien. Un silence si dense qu’il en devint oppressant.
Et soudain, une étincelle. Elle jaillit du néant, au-dessus du lit, comme une étoile filante captée dans l’instant. Elle dansa, vivante, éclatante, avant de s’éteindre dans un parfum mêlé de soufre et de myrrhe. La sage-femme recula, le visage déformé par une terreur sacrée. Giulia, épuisée, les lèvres gercées, murmura d’une voix qui semblait venir d’ailleurs
— Cet enfant… il portera le feu du ciel. Ou il le consumera.
Une servante, Fiora, la plus vieille, celle qui avait servi la mère de la comtesse et sa grand-mère avant elle, descendit l’escalier de pierre en courant, les joues inondées de larmes qui semblaient mêlées à la fois d’effroi et d’émerveillement. Elle traversa la salle d’armes, saisit le bras du comte sans même demander permission, et lui dit dans un souffle :
— Monseigneur. Il est né. Un garçon.
— Encore un, grommela le comte.
— Monseigneur. Vous devriez monter.
Il y avait dans la voix de Fiora quelque chose qui fit taire la réponse cinglante sur les lèvres du comte. Il la suivit dans l’escalier.
La chambre sentait la cire chaude, les herbes brûlées sur les braises, et quelque chose d’autre, une odeur douce et presque florale, comme si l’on avait répandu des essences de rose dans la pièce. La comtesse Giulia était assise dans son lit, les cheveux défaits sur les épaules, le visage d’une pâleur de marbre mais étrangement serein, et dans ses bras elle tenait un nourrisson qui ne pleurait pas.
C’était là le premier prodige.
Tous les enfants pleurent à la naissance. Celui-là ne pleurait pas. Il regardait. Ses yeux, d’un bleu si sombre qu’ils paraissaient presque violets, étaient grands ouverts, et ils semblaient voir. Voir vraiment, non avec le regard aveugle et flottant des nouveau-nés, mais avec quelque chose d’attentif, de concentré, presque d’interrogatif. Comme si le monde qu’il venait d’entrer était un problème intéressant qu’il se proposait d’élucider.
Le comte s’arrêta au pied du lit. Le silence était complet, à peine troublé par le crépitement des bougies.
— Il ne pleure pas, dit-il enfin, bêtement.
— Non, dit la comtesse. Et il tient déjà sa tête. Regarde, Gianfrancesco. Il tient déjà sa tête.
C’était vrai. Une toison de cheveux châtains, presque roux dans la lumière des flambeaux, couronnait ce crâne minuscule qui se tenait droit avec une assurance déconcertante pour un être de quelques heures.
On l’appela Giovanni. Giovanni Pico, comte de la Mirandole.
Les jours qui suivirent furent une suite de miracles discrets.
À dix jours, il suivait des yeux chaque lumière, chaque ombre, avec une précision qui défiait l’entendement.
À trois mois, il prononça des syllabes claires, presque des mots. La nourrice recula, horrifiée.
À deux ans, il récita, sans une hésitation, une prière en latin qu’il n’avait entendue qu’une fois, comme si les mots s’étaient gravés en lui au premier contact.
Giulia pleurait de joie. Gianfrancesco, lui, fronçait les sourcils. Il y avait dans le regard de cet enfant quelque chose qui le dérangeait. Une intelligence trop vive, une curiosité trop avide. Comme si Giovanni savait déjà que ce château, ces murs, ces terres, n’étaient qu’un berceau trop étroit pour ce qu’il était destiné à devenir.
Les premières années de Giovanni se déroulèrent dans la bibliothèque du château.
Ce n’était pas une grande bibliothèque, rien à voir avec les collections que possédaient les Este à Ferrare ou les Visconti à Milan.Mais elle contenait, sur ses rayonnages de chêne sombre, quelques centaines de volumes, la plupart en latin, quelques-uns en grec, et trois ou quatre roulements de parchemin en une écriture hébraïque que personne, dans la maison, ne savait lire. C’est vers ces derniers que le petit Giovanni se tournait avec une fascination particulière, passant ses petits doigts sur les lettres mystérieuses comme s’il tentait d’en déchiffrer la forme par le toucher.

Son précepteur, un certain Fra Benedetto da Imola, dominicain gris et cassé comme une branche morte, avait d’abord tenté d’enseigner à Giovanni la grammaire latine selon la méthode habituelle : répétition, mémorisation, châtiment corporel pour les erreurs. Il avait rapidement dû abandonner cette approche.
L’enfant ne commettait pas d’erreurs.
— Il apprend trop vite, dit un soir Fra Benedetto au comte, l’air légèrement apeuré. Je lui enseigne une règle une fois, et il la sait. Je lui lis un texte une fois, et il le récite mot pour mot. Ce n’est pas… naturel, Monseigneur.
— Êtes-vous en train de me dire que mon fils est possédé du diable ? demanda le comte avec un sarcasme qu’il n’éprouvait qu’à moitié.
— Je dis seulement… que sa mémoire est prodigieuse. Et que son intelligence… elle me dépasse déjà, Monseigneur, et il n’a que six ans.
Le comte congédia Fra Benedetto peu après sans colère parce qu’il avait compris qu’il fallait à Giovanni un autre maître.
Il fit venir de Bologne un humaniste laïque, un certain Matteo Colonna, qui avait fréquenté les cercles de Nicolas de Cues et connaissait le grec, l’hébreu et même quelques mots d’arabe. C’est l’introduction par Nicolas de Cues de la vision positive de l’homme qui aurait suscité en partie la Renaissance.
Colonna, quand il vit l’enfant pour la première fois, resta muet une longue minute, puis dit simplement :
— Je ferai ce que je pourrai. Mais dans quelques années, c’est lui qui m’enseignera.
Ce fut vrai, et plus tôt que prévu.

Giovanni avait sept ans quand sa mère lui lut pour la première fois le Banquet de Platon, en latin, dans la traduction élégante de Leonardo Bruni. Elle appréciait la théorie et la pratique manière de ses traductions. D’ailleurs, il fut le premier à utiliser le terme traductio, au lieu de translatio dans le sens de traduction et non dans sa signification traditionnelle de « transfert ». Bruni se concentrait sur le sens, non sur les mots, s’efforçant d’éviter les anachronismes et d’imiter le style personnel de l’auteur.
Giovanni l’écoutait en silence, assis sur un tabouret bas à ses pieds, le menton posé sur ses genoux repliés, les yeux fermés. Quand elle eut fini, il dit :
— Pourquoi Socrate dit-il qu’il ne sait rien, puisqu’il sait que les autres ne savent rien ? Ce n’est pas ne rien savoir. C’est savoir le plus important.
Giulia Boiardo le regarda longtemps, cet enfant aux yeux sombres qui lui ressemblait si peu, et elle pensa, avec une fierté mêlée d’une étrange mélancolie, que cette âme n’était pas faite pour la Mirandole, ni pour les terres des plaines padanes, ni pour les querelles de succession et les mariages dynastiques qui attendaient ses frères aînés.
Cette âme était faite pour quelque chose d’autre.
Pour quoi, précisément ? Elle ne le savait pas encore. Elle prit l’enfant dans ses bras et le serra contre elle avec une tendresse désespérée, comme si elle pressentait que le temps où elle pouvait le tenir ainsi était compté.
Elle mourut deux ans plus tard, d’une fièvre soudaine, en trois jours. Giovanni avait neuf ans.
La mort de sa mère creusa en lui un abîme qu’aucun savoir ne combla jamais complétement.
Elle avait été sa première maîtresse, au sens le plus noble du terme, celle qui lui avait appris que les livres n’étaient pas de simples dépositoires de mots, mais des portes vers d’autres mondes, d’autres esprits, d’autres façons d’être humain.
Elle lui avait lu Virgile et Ovide, Cicéron et Boèce, avec une voix douce et assurée qui donnait vie aux phrases latines, les arrachait à leur fixité de pierre pour leur rendre la chair et le souffle. Avec elle, les mots vivaient.
Sans elle, Giovanni travailla encore plus. Comme si chaque page tournée était une façon de la rejoindre dans ce monde des idées où les corps ne meurent pas.
À dix ans, sur la décision de son père et de ses tuteurs, il fut nommé protonotaire apostolique, un titre purement honorifique qui ne l’obligeait à rien mais ouvrait des portes dans le monde ecclésiastique. Sa mère l’avait destiné à l’Église. Il accepta ce titre sans enthousiasme mais sans résistance, et continua de lire.
Il lisait tout. Les théologiens scolastiques, Thomas d’Aquin, Duns Scot, Guillaume d’Occam, avec la même avidité que les poètes, les géomètres, les naturalistes.
Il apprit le grec à douze ans, à partir d’un manuel qu’il avait trouvé dans la bibliothèque de son père, en trois mois, tout seul.
À treize ans, il correspondait en grec avec un érudit de Venise qui, dans sa première lettre, lui avait demandé quel était son maître et à qui, en réponse, il n’avait pu s’empêcher de répondre :
— Les livres et Dieu.
En 1477, à quatorze ans, Giovanni Pico della Mirandola quitta le château familial pour aller étudier le droit canonique à Bologne.
Son père mourut pendant qu’il était en route.
Le dernier lien avec l’enfance se rompit sans bruit.
Et le monde, sans le savoir, venait de perdre un enfant pour gagner un génie.
