La réalisation de soi

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Le concept de réalisation de soi – ou d’entéléchie – occupe une place centrale dans la philosophie d’Aristote.
Il constitue l’une des clés de voûte de sa métaphysique, de sa physique et de sa psychologie. Le terme grec ἐντελέχεια (entelecheia), que l’on traduit habituellement par « entéléchie », est forgé à partir de trois éléments : en (dans), telos (fin, but, achèvement) et echein (avoir, posséder). Littéralement, l’entéléchie désigne donc « ce qui a sa fin en soi », ce qui est pleinement réalisé, accompli, en acte. Contrairement à une simple « actualité » statique, elle implique une réalisation dynamique, une perfection immanente qui ne cesse de s’actualiser tout en restant elle-même. Aristote l’emploie pour résoudre les apories de la pensée présocratique et platonicienne, en proposant une vision du monde où les êtres ne sont pas des copies imparfaites d’Idées transcendantes, mais des réalités concrètes qui portent en elles leur propre principe d’accomplissement.

Pour bien saisir l’entéléchie, il faut d’abord la situer dans le couple fondamental que forme Aristote entre puissance (δύναμις, dynamis) et acte (ἐνέργεια, energeia, et son corollaire entéléchique). La puissance est la capacité d’être ou de devenir quelque chose ; l’acte est le passage à l’existence réelle de cette capacité.
Aristote distingue cependant soigneusement l’energeia, qui désigne l’activité en cours (comme voir, penser, marcher), de l’entelecheia, qui marque l’état achevé, la possession stable de la fin.
En particulier, dans la Métaphysique,Livre IX • Θ (p. 185/298) , il affirme que l’acte est antérieur à la puissance à la fois logiquement, ontologiquement et chronologiquement. Un être en entéléchie n’est pas seulement « en train de » ; il est pleinement ce qu’il est destiné à être. Ainsi, le chêne adulte est l’entéléchie du gland : il n’est plus en puissance de devenir chêne, il l’est effectivement, et cette actualisation complète révèle la forme (μορφή, morphè) qui organise la matière (ὕλη, hylè) depuis le début.

Cette distinction imprègne toute la cosmologie aristotélicienne. Dans la Physique (livre III, chapitre 1), Aristote définit le mouvement lui-même comme « l’entéléchie de ce qui est en puissance en tant que tel ». Le mouvement n’est donc pas un simple passage d’un état à un autre, comme chez les atomistes ou les platoniciens. Il est l’actualisation progressive et continue d’une potentialité qui tend vers sa fin naturelle.
Une pierre qui tombe n’est pas « en train de » tomber par hasard ; elle actualise son entéléchie gravitationnelle, sa tendance immanente vers le centre de l’univers (le lieu naturel des corps lourds). Cette téléologie immanente – la fin est inscrite dans l’être lui-même – contraste radicalement avec une vision mécaniste. Chez Aristote, rien n’est purement passif : tout être porte en lui le principe de son propre achèvement.

C’est dans le traité De l’âme (De Anima, livre II, chapitre 1) que le concept d’entéléchie trouve son expression la plus célèbre et la plus féconde. Aristote y définit l’âme (psychè) comme « la première entéléchie d’un corps naturel organisé, ayant la vie en puissance ». Cette formule condense toute la doctrine hylémorphique (union de matière et de forme) appliquée au vivant. Le corps est la matière ; l’âme en est la forme substantielle, c’est-à-dire l’organisation qui fait que ce corps est ce corps vivant et non un amas de chair inerte. L’entéléchie n’est pas une substance séparée, comme l’âme platonicienne prisonnière du corps ; elle est inséparable de l’organisme, tout comme la vision est inséparable de l’œil sain. L’âme végétative (nutrition, croissance, reproduction) est l’entéléchie la plus élémentaire ; l’âme sensitive (sensation, désir, mouvement local) la complète chez l’animal ; l’âme intellective (pensée, raison) couronne l’homme. Dans chaque cas, l’entéléchie n’est pas une force ajoutée de l’extérieur : elle est l’actualisation même de ce que le corps peut être lorsqu’il est pleinement vivant.

« L’âme est comme la vue et comme la puissance de l’instrument. Le corps n’est que ce qui est en puissance; et de même que l’œil est à la fois la pupille et la vue, de même aussi l’âme et le corps sont ici l’animal  ».

Cette conception a des conséquences immenses pour la biologie aristotélicienne. L’entéléchie explique pourquoi un embryon se développe selon un plan précis : il n’y a pas de hasard, ni d’intervention divine ponctuelle, mais une finalité interne qui guide chaque organe vers sa fonction. Le cœur, par exemple, n’est pas un simple muscle ; il est l’entéléchie du principe vital chez les animaux sanguins, le siège de la chaleur innée qui anime tout l’organisme. Aristote observe, dissèque, compare ; il voit dans la nature une immense hiérarchie d’entéléchies, du minéral (qui possède une entéléchie minimale de mouvement local) jusqu’à l’homme, capable de contempler les formes éternelles par son intellect et de donner une éloquence à la pierre. Cette vision est profondément optimiste : le monde n’est pas un chaos, mais un cosmos où chaque être tend naturellement vers sa perfection.

Il faut cependant éviter deux contresens fréquents. D’abord, l’entéléchie n’est pas une « force vitale » mystérieuse au sens vitaliste du XIXe siècle.
Aristote reste un penseur rationnel : l’entéléchie est connaissable par la raison, elle se manifeste dans la structure observable des êtres. Ensuite, elle n’est pas non plus une simple « réalisation » mécanique.
Aristote insiste sur le caractère premier de l’entéléchie : elle est antérieure à la matière qu’elle informe. Sans forme (c’est-à-dire sans entéléchie), la matière reste indéterminée, pure potentialité. C’est pourquoi, dans la Métaphysique, Dieu lui-même est pensé comme « acte pur », entéléchie sans mélange de puissance, pensée de la pensée, moteur immobile qui meut le monde par le désir qu’il inspire sans se mouvoir lui-même.

L’influence de ce concept dépasse largement l’Antiquité. Les commentateurs arabes (Averroès) et latins (Thomas d’Aquin) en feront le pilier de leur anthropologie chrétienne : l’âme humaine, entéléchie du corps, est immortelle parce qu’elle participe à l’acte pur divin par son intellect.
Leibniz, au XVIIe siècle, reprendra explicitement le terme pour désigner l’« entéléchie » ou « monade » : substance simple, indivisible, qui porte en elle son propre principe d’action et de perception.
Même la biologie moderne, bien qu’elle ait rejeté le finalisme aristotélicien au profit du mécanisme darwinien, conserve inconsciemment des échos de l’entéléchie dans les concepts d’auto-organisation, de régulation génétique ou de programme développemental.

Pourtant, Aristote lui-même reste prudent. Il ne prétend pas avoir tout expliqué. L’entéléchie est un outil conceptuel puissant, mais elle pose aussi des questions : comment passe-t-on de la puissance à l’acte ? Quelle est la cause première de cette actualisation ? Aristote, le Stagirite, répond par la causalité finale, mais il reconnaît que, dans le cas de l’intellect agent (celui qui « fait » penser), nous touchons à une entéléchie presque divine, séparée, immortelle. Ainsi, le concept, loin d’être une réponse close, ouvre sur le mystère du vivant et de la pensée.

En définitive, l’entéléchie aristotélicienne incarne une philosophie de la plénitude et de l’immanence. Le monde n’est pas un théâtre d’illusions ni un champ de forces aveugles ; il est le lieu où chaque être, du plus humble au plus élevé, actualise sa nature propre, réalise sa fin inscrite en lui. Comprendre l’entéléchie, c’est donc comprendre pourquoi Aristote peut affirmer, avec une sérénité rare, que « la nature ne fait rien en vain » et que vivre, pour un être vivant, c’est précisément être en acte ce qu’il est en puissance. C’est cette vision organique, téléologique et profondément humaine qui continue, vingt-quatre siècles plus tard, de nourrir la réflexion sur ce qui fait qu’un être est pleinement vivant, pleinement lui-même.

Devenir Franc-maçon par une cérémonie de naissance s’oppose au geste de répétition. L’homme (ou la femme) maçonnique est un « éternel » naissant à lui-même.

Le franc-maçon est un être « pour-sa-naissance ».

Il est vertueux de toutes ses naissances à venir. Le rituel d’initiation par la naissance nous permet de dire que la Franc-maçonnerie envisage le monde, non pas dans ce qu’il est, mais dans ce qu’il a à être. Avec André Néher, nous disons que « la perfection de l’homme est sa perfectibilité ».

Par l’avènement de sa mise au monde rituel, le franc-maçon porte en lui la promesse d’un avoir à être et comprendre qu’il n’est pas seulement un « je suis ce que je suis », mais « un je suis ce que je deviens ».

Dans la plupart des rites, « ni nu ni vêtu » est l’état dans lequel est mis l’impétrant au début de sa cérémonie d’initiation. C’est l’état typique de la phase «marge» intermédiaire dans tout rite de passage : plus dans le monde ancien (dépouillé des vêtements, des métaux) ; pas encore dans le monde nouveau (pas encore revêtu des insignes du grade ou de la nouvelle identité).
Plutôt que «Ni nu, ni vêtu», «Mi-nu, mi-vêtu» serait une bonne expression car si l’initié doit abandonner le vieil homme, il n’en reste pas moins lui-même. Dans le sens de « mi-nu mi-vêtu », on peut voir, avec à la sortie du cabinet de réflexion, que les vêtements profanes du récipiendaire se sont déchirés comme dans une germination de graine à partir d’elle-même.
Lui-même donc, non pas comme un nourrisson, mais comme une conscience organisée par sa vie profane, avec ce qui fait de lui une personne unique et le constitue comme autre.

Philosophiquement parlant, Mircéa Eliade confirme que « l’initiation est équivalent à une mutation ontologique du régime existentiel » (Initiation, rites, sociétés secrètes) 

La réussite aux épreuves va redéfinir l’impétrant comme franc-maçon, un homme ou une femme dont les nouveaux rôles et la nouvelle identité justifieront qu’il ose proclamer une existence rénovée, non plus celle que lui imposaient les filiations charnelles et les hasards destinaux, mais celle de la libre déclaration de son origine et l’aveu de sa filiation découverte par lui seul qui le rend Frère ou Sœur de l’humanité depuis les origines.

Le vieil homme meurt à sa vie profane, libéré de ses chaînes, il renaît dans un monde nouveau qui lui est révélé par les mystères initiatiques où les symboles vivent et entrent en action car travailler sur les symboles c’est faire que les symboles nous travaillent.

Lekh-lekha dit D. à Avram ( לֶךְ-לְךָ, Gen., 12,1 : c’est un datif éthique.), ce qui signifie  « Éloigne-toi » et de rajouter « de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle ». Cet ordre ne se réduit pas à son sens géographique, il est moral et spirituel. Avram devait sortir de ses enveloppes telles qu’il les avait reçues de sa vie babylonienne : les enveloppes politiques (quitte ton pays), spirituelles (quitte ton lieu natal polythéiste) et familiale (la maison de ton père).
C’est dire que par une distanciation par rapport à ses références, par l’abandon du vieil homme dirions-nous, on peut accéder à quelque chose d’authentique qui est le moi profond, le soi, l’être universel en nous, promesse d’un être centré sur la générosité, sur la tendresse et sur l’amour.

« Dire le Graal est vain», écrit Richard Wagner, «aucun chemin ne conduit vers lui et nul ne peut s’en frayer un s’il n’est guidé par lui-même… Tu vois mon fils, ici, le temps devient espace. »  (Gurnemanz, chevalier du Graal, Parcifal, acte 1)      

Alors, le franc-maçon sera un éclat existentiel, une brisure, séparé mais aussi une brillance. L’initié maçonnique est ce lieu de lumière qui se retire et rayonne à la fois ;  qui existe au sens étymologique (ex sistere, placer hors de) dans cette capacité à sortir de soi, de se dépasser et de d’inscrire dans un mouvement de création.

C’est là, où l’homme se trouve, qu’il doit faire briller la vie cachée de l’absolu.

L’homme en quête de sagesse est un homme qui marche, qui est voyageur, vers le pays promis, vers la terre édénique, vers son Amérique, vers ses sources ou vers lui-même.

Mais, rappelons-nous ! Il n’est d’accès à aucune vérité qui ne comporte un renoncement. Le sacrifice verticalise l’être humain. Le supplément maçonnique ou alchimique ou initiatique ne sera donné qu’en échange d’une offrande sacrificielle. Sacrifier ne signifie-t-il pas faire du sacré ?

Sans sacrifice, pas de passage vers la transcendance, pas d’initiation ni d’affrontement avec la mort, pas d’accès à la phase suivante et cette phase qui suit se traduit par l’appropriation de nouveaux états de conscience.

Après le dépouillement, après la saison automnale du cabinet de réflexion, de nos esprits d’où tombent les pensées mortes, renaîtront de vivaces intentions d’ajouter de la valeur humaine. Dans ce lieu de rencontre qu’est la Loge-mère, une aventure se termine, une autre commence.  Une ère a pris fin, une autre s’inaugure où, par les épreuves, il y a accès à la connaissance réservée au voyageur rescapé.
Entre le départ et l’arrivée, entre l’initiation et l’accomplissement, le désert, l’océan, le chemin, des solitudes, des épreuves et le voyageur se transforme en pèlerin et l’errance devient traversée du monde orientée du moi vers soi, de soi vers l’autre, traversée de miroirs, qui menée à bien ouvre à l’itinérant l’accès de toutes les portes basses.
Par le passage de l’entre-deux des colonnes, il peut alors se faire connaître comme le fils de la veuve, de la putréfaction, de D., de l’Univers ; fils de …, comme un esprit détaché de son ego pour enfin accéder à son être universel.
La fonction symbolique de la naissance par l’initiation est donc aussi un universel, mais diurne et masculin, lié à la station debout, au héros, à la séparation d’avec le sol, d’avec la prégnance de l’héritage culturel.

Voilà tout nous est donné le jour de l’initiation. Il reste à répéter, pour nous-mêmes l’apprentissage de notre naissance, de notre vie, de notre mort.

– Mort et renaissance avec la descente au cœur de la terre, la caverne, la nuit obscure des gestations, la terre fécondée, la matrice aveugle et la grotte protectrice, l’eau purificatrice et fertilisatrice, la source, les profondeurs d’où surgit l’être revivifié par le bandeau enlevé.
– Et puis l’ascension, le dépassement, l’élargissement, la montée vers l’au-delà avec tout ce qui exprime l’élan invincible et toujours recommencé vers l’inaccessible, avec la justice, l’égalité, la tempérance, l’amitié, l’Amour qui promeuvent la vie.
– Et encore, les mouvements d’ordre transversal, les voyages, les migrations, les passages, la poursuite méthodique de l’exploration du réel, de l’imaginaire et de l’imaginal, la marche du connu vers l’inconnu, en un mot, la quête, condition de l’errance féconde.
– Et surtout, ce qui a trait au dépouillement, à l’abandon progressif, au renoncement de ce qu’il faut quitter pour laisser place à ce qui compensera la perte de tout le reste.

La Franc-maçonnerie nous accueille pour permettre à l’esprit de sortir de la confusion. De chaque mort rituelle à la lumière jaillissante, chaque pas devient  une genèse ; chaque épreuve, un éclat de l’absolu. On peut parler de palingénésie itérative.

La porte à franchir est un seuil pour accéder à notre temple intérieur et en faire un lieu d’accueil de l’autre, fut-il nous-même, avec l’expérience vécue par une intention lumineuse en soi et au monde, dans une réalité augmentée du sensible non visible, du subtil, de l’essence.

Alors, être initié par une naissance, ouvrira la quête infinie d’un monde où le franc-maçon osera être une flamme unique pour servir, partager et transmettre, en somme pour exister en tant qu’être.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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