Aux origines de « L’Étoile d’Orient » : une loge maçonnique entre Martigues et Port-de-Bouc, des Lumières à la Restauration

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Écrire l’histoire d’une loge maçonnique locale, c’est souvent porter le poids des vieux frères ignorés par l’histoire. Ceux qui composèrent la loge de Saint-Jean sous le titre distinctif de « L’Étoile d’Orient » à l’Orient du Port-de-Bouc ont vécu la même initiation, connu les mêmes doutes, affronté les mêmes bouleversements historiques que leurs contemporains. L’Histoire, martelée de sang, de guerres et de complots, ne s’écrit jamais qu’avec des hommes ordinaires pris dans son courant … et les maçons n’ont pas échappé à cette course.

 L’ont-ils suivie ? L’ont-ils, parfois, précédée ? La vérité, ici comme ailleurs, se tient rarement dans un simple manichéisme. Nos frères de l’Étoile d’Orient, maillons discrets mais indispensables de la Chaîne d’Union, furent de ceux-là.

 Le terreau régional : l’implantation maçonnique avant la Révolution

La franc-maçonnerie se développe véritablement dans notre région provençale à partir des années 1750. Sa présence à Marseille est déjà évoquée en 1737 par l’évêque de Belsunce, qui s’en inquiète auprès de ses correspondants, jugeant ces sociétés « pernicieuses à la religion et à l’État » …un jugement qui, pour sévère qu’il soit, atteste combien l’Ordre était alors perçu comme une force à surveiller.

Deux courants structurent ce paysage naissant.

D’une part, l’obédience écossaise, qui s’implante principalement à partir de la Loge-mère Écossaise Saint-Jean d’Écosse à Marseille, active jusqu’en 1814-1815. D’autre part, la Grande Loge de France qui essaime elle aussi : « L’Étroite Persévérance » à Aix, puis « La Parfaite Sincérité » à Marseille en 1766.

Cette même décennie voit se cristalliser les tensions entre monarchie et parlements : en 1766, le parlement de Paris prend fait et cause pour le parlement de Bretagne, frondeur vis-à-vis de l’autorité royale, provoquant le fameux discours de la Flagellation, où Louis XV rappelle sèchement que « c’est en [sa] personne seule que réside la puissance souveraine ». Le climat politique du royaume, déjà, se tend et et la maçonnerie régionale grandit dans son ombre.

En 1773, au terme de près de six années de luttes d’influence, la Grande Loge de France devient le Grand Orient de France, non sans susciter l’hostilité de la Grande Loge dite de Clermont, ce qui conduira à l’instauration d’un mot de semestre en 1777.

À la veille de la Révolution, en 1789, la région compte 17 loges affiliées, le plus souvent par filiation de « La Parfaite Sincérité », au Grand Orient de France de Marseille. C’est dans cette filiation que s’inscrit L’Étoile d’Orient. Ces loges travaillent presque toutes au Rite Français Moderne, créé vers 1786 et encore pratiqué aujourd’hui dans certaines loges, telle « Occultum Lapidem » à l’Orient d’Aix-en-Provence.

Il faut souligner qu’à cette époque, les deux courants écossais et GODF ne s’opposent pas farouchement : on relève par exemple, sur les tracés de La Parfaite Sincérité, la présence de visiteurs venus de la Triple Unité de Salon, loge écossaise, tout comme le frère Straforrello, affilié au « Nouveau Peuple Éclairé » de Marseille (GODF) en 1788, rejoindra ensuite la Loge-mère écossaise de Marseille.

 Les frontières obédientielles, sur le terrain, sont plus poreuses que les textes ne le laissent supposer.

 La Révolution : rupture et suspension

Révolution française

Mais la Révolution française va briser l’Ancien Régime, et avec lui, la franc-maçonnerie telle qu’elle existait. L’accouchement de la République ne se fait pas sans douleurs : la Constitution de 1791, la Convention de 1792, la Constitution de l’an I en 1793, la loi Le Chapelier, la Terreur, la dictature de Robespierre en 1794, puis les coups d’État successifs du Directoire institué par la Constitution de l’an III en 1795 et cette accumulation de crises aboutit finalement à la prise de pouvoir par Bonaparte.

 Dans cette tourmente, les loges se taisent, se dispersent, ou survivent tant bien que mal dans la clandestinité.

 1812 : la naissance de la loge au Port-de-Bouc

C’est dans ce contexte que naît, en 1812, la loge de Port-de-Bouc. Le tableau des frères composant la loge de Saint-Jean sous le titre distinctif de l’Étoile d’Orient, daté du 20ᵉ jour du 10ᵉ mois de l’an 5812, révèle que le Vénérable a été initié à Paris, probablement un fonctionnaire muté dans la région.

On y dénombre quatre fonctionnaires, dont le Vénérable, un marin, ainsi que deux artisans (un tailleur d’habits et un ferblantier), signe d’un recrutement varié, représentatif de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de classe moyenne à moyenne supérieure. Tous résident à Martigues ou dans ses environs immédiats.

Cette composition sociologique illustre, si besoin en était, combien la maçonnerie sous l’Empire diffère de celle de l’Ancien Régime : les aristocrates et les religieux s’effacent, laissant place à la petite bourgeoisie et aux fonctionnaires …reflet fidèle des recompositions sociales opérées par vingt années de bouleversements.

 1813 : des affiliations venues d’une loge écossaise disparue

En 1813, le nouveau tableau de la loge de Saint-Jean, daté du 1ᵉʳ jour du 9ᵉ mois de l’an 5813, enregistre l’affiliation de quatre membres de la respectable loge « Les Amis Zélés », à l’Orient de Saint-Chamas.

 Fait notable : cette loge, qui travaillait au rite écossais, avait fermé ses travaux vers 1811-1812. Elle avait été fondée sous les auspices de la Loge-mère Écossaise marseillaise, elle-même appelée à cesser toute activité en 1814-1815.

Comment expliquer que ces frères, de tradition écossaise, viennent s’affilier à une loge du Grand Orient plutôt qu’à l’une des trois loges écossaises alors actives à Salon-de-Provence, pourtant toute proche géographiquement (Saint-Jean d’Écosse de la Parfaite Amitié, la Parfaite Unité, et probablement la Triple Unité) ? La « logique maçonnique » aurait voulu qu’ils rejoignissent ces ateliers de même obédience.

L’explication la plus probable tient au « concordat maçonnique » obtenu par Napoléon, qui pousse alors le mouvement écossais vers le Grand Orient de France. Le 5 décembre 1804, trois jours à peine après le couronnement de l’Empereur à Notre-Dame, le Grand Orient de France et la Grande Loge écossaise signent un acte d’union faisant du premier la seule obédience de l’Empire reconnue par le gouvernement. Napoléon lui-même avait favorisé ce rapprochement, soucieux de constituer des corps intermédiaires rassemblant les élites au soutien de son régime, et désireux de tirer profit d’une renaissance maîtrisée de l’activité des loges d’abord malmenées, puis interdites durant les premières années de la Révolution, avant de réapparaître officieusement sous le Directoire.

On ne saurait exclure, par ailleurs, l’hypothèse d’un certain « noyautage » du Grand Orient par le mouvement écossais, celui-ci ayant pu espérer, un temps, en prendre le contrôle de l’intérieur.

Mais faisons crédit à nos frères de l’Etoile d’Orient de leurs bonnes intentions.

 1814 : l’allumage des feux et l’arrivée des officiers de marine

Peinture historique romantique. Commémore les Trois Glorieuses (la Révolution de Juillet) le 28 juillet 1830.

L’allumage des feux de la loge a lieu le 16ᵉ jour du 8ᵉ mois de l’an 5814. L’installation est confiée à la respectable loge La Parfaite Sincérité, à l’Orient de Marseille. Cette même année 1814, la loge s’enrichit de nouveaux maillons, pour la plupart officiers et marins … affiliations logiques compte tenu de la situation géographique de Martigues et de Port-de-Bouc, ville portuaire, mais aussi de l’afflux massif de militaires dans les loges sous le règne de Napoléon.

On sait d’ailleurs que le Grand Orient de France connut, sous l’Empereur, une inflation considérable du nombre de ses loges et de ses membres, jamais égalée depuis dans l’histoire de l’obédience.

 Il est à noter que le tableau de 1814 porte déjà les noms de frères qui, en 1843-1844, se retrouveront au réveil de la loge L’Étoile d’Orient …signe d’une continuité qui traversera les décennies troublées.

 Le crépuscule de l’Empire et l’incertitude des sources

1814 marque cependant aussi le début de la chute de l’Empire. Dès le 4 juin 1814, installé aux Tuileries, Louis XVIII octroie aux Français une Charte. Les Cent-Jours le contraignent bientôt à reprendre le chemin de l’exil, jusqu’à Gand. De retour, sa volonté de réconcilier les Français et d’accueillir dans la monarchie restaurée les acquis de la Révolution, comme la noblesse d’Empire, l’amène dès 1816 à dissoudre la « Chambre introuvable », cette assemblée ultraroyaliste qui se vengeait d’années d’exil et de frustration par la Terreur blanche.

 Grâce à des ministres comme Richelieu ou Decazes, il parvient malgré tout à imposer une certaine politique libérale.

Cette période troublée explique qu’en 1815, plus aucun tableau officiel de la loge ne parvienne au Grand Orient. Le nombre restreint de ses membres, vingt-sept en 1814, et leurs professions n’ont sans doute pas favorisé, dans un tel contexte, la poursuite régulière des travaux. Le constat vaut d’ailleurs pour la plupart des loges de la région.

Faute de documents postérieurs à 1814, il demeure néanmoins fort probable que la loge ait continué à fonctionner a minima.

 Deux faits, plus tardifs, viennent étayer cette hypothèse.

 D’abord, lors de la réouverture de la loge en 1843-1844, quatre frères de la période 1814 sont encore présents et probablement d’autres auraient sans doute pu l’être, mais l’âge moyen projeté des membres de la loge de 1814, ramené à 1843-1844, s’élève à soixante-neuf ans, ce qui explique que beaucoup aient entre-temps rejoint l’Orient éternel.

Ensuite, le fait que chacun des membres soit propriétaire et domicilié dans la région laisse penser que, sans être nécessairement rattachée au Grand Orient de France, dont les difficultés internes furent nombreuses pendant des décennies, la loge ait pu fonctionner de façon autonome, ce qui expliquerait la demande de continuation des travaux formulée lors de la réouverture de 1843.

 Rappelons, à cet égard, que le Grand Orient lui-même n’eut pas officiellement de Grand Maître avant 1752 et les interruptions et les flottements institutionnels n’étaient donc pas, en ces temps, une exception.

 Conclusion de la première période

De l’implantation écossaise du XVIIIᵉ siècle aux affiliations postrévolutionnaires, de l’allumage des feux en pleine apogée impériale jusqu’au silence documentaire de la Restauration, l’histoire de L’Étoile d’Orient au Port-de-Bouc épouse, à son échelle, les soubresauts de la grande Histoire. Elle rappelle aussi combien la vie maçonnique locale, faite de fonctionnaires, de marins et d’artisans plus que de grands noms, mérite d’être exhumée pour elle-même, sans céder à la tentation d’une lecture univoque des choix de nos frères d’hier.

 suite l’Etoile d’orient en 1842

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Jean-Luc Elissalde
Jean-Luc Elissalde
Psychiatre libéral durant 40 ans, Franc-maçon au GODF depuis 38 ans, enseigne à la faculté de médecine de Marseille notamment la psychiatrie adulte et enfants et actuellement l'hypnose médicale. Les centres d'intêret sont multiples : l'étude du mentalisme de spectacle, l'IA, la chanson, l'écologie avec des projets de replantation forestière à Barbentane...

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