L’interdiction de la Franc-maçonnerie aux Provinces Unies et à Genève au XVIIIe siècle

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Secret, souveraineté et contrôle des sociabilités

Introduction

La franc-maçonnerie spéculative, organisée à Londres autour de la Grande Loge de Londres et de Westminster et des Constitutions de James Anderson publiées en 1723, se diffuse rapidement sur le continent européen. Dans les années 1730, des loges apparaissent notamment à La Haye, Amsterdam et Genève. Cette expansion ne constitue pas seulement la diffusion d’un rituel ou d’un idéal de fraternité : elle introduit une forme nouvelle de sociabilité fondée sur l’adhésion volontaire, le règlement interne, le serment, l’élection d’officiers et l’existence de réseaux dépassant les frontières politiques.

Frontispice et page de titre des Constitutions d’Anderson, 1723
Frontispice et page de titre des Constitutions d’Anderson (Londres, 1723) (domaine public, Wikimedia Commons)

Les réactions des autorités sont précoces. Dans les Provinces-Unies, les États de Hollande et de Frise-Occidentale interdisent les réunions maçonniques le 30 novembre 1735. À Genève, le gouvernement entreprend de contrôler la première loge dès 1736 et interdit formellement les assemblées en 1744. Cette chronologie est importante : l’intervention des pouvoirs protestants précède ou accompagne la condamnation pontificale de 1738 et interdit de réduire l’antimaçonnisme à une réaction de l’Église catholique.

La question est donc moins de savoir pourquoi les autorités auraient condamné une prétendue doctrine maçonnique que de comprendre pourquoi une forme particulière d’association privée fut jugée suffisamment problématique pour être interdite.

L’hypothèse retenue ici est que les cas hollandais et genevois révèlent une même difficulté : celle du contrôle d’une sociabilité volontaire, organisée autour du secret et du serment, mais également insérée dans des réseaux internationaux.

Les Provinces-Unies : de la visibilité à l’interdiction

La première implantation durable de la franc-maçonnerie dans les Provinces-Unies est attestée à La Haye en 1734. Une loge y est constituée le 19 novembre sous le nom de Loge du Grand-Maître des Provinces-Unies et du ressort de la Généralité. En 1735, de nouvelles loges apparaissent à La Haye et Amsterdam. La capitale politique des Provinces-Unies devient ainsi un point important de diffusion de la sociabilité maçonnique.

Guillaume IV, prince d’Orange-Nassau, par Philip van Dijk
Guillaume IV, prince d’Orange-Nassau, par Philip van Dijk, vers 1720-1725 (domaine public, Wikimedia Commons)

La réaction des autorités intervient précisément lorsque cette présence devient plus visible. En novembre 1735, la presse annonce la constitution d’une nouvelle loge à La Haye et signale notamment la participation de Cornelis Radermacher, trésorier général du prince d’Orange. Les autorités constituent alors une commission d’enquête et interrogent plusieurs francs-maçons ; elles prennent également connaissance des Constitutions d’Anderson.

Le 30 novembre, les États de Hollande et de Frise-Occidentale interdisent les réunions maçonniques et l’utilisation de locaux destinés à les accueillir. Amsterdam, La Haye et Rotterdam adoptent rapidement des mesures analogues. Le Hof van Holland publie à son tour, le 12 décembre, une ordonnance contre les « Vrijwillige Metzelaars ».

La brièveté de cette séquence, à peine une année entre l’implantation de la première loge et son interdiction, montre que la question est immédiatement appréhendée sous l’angle de l’ordre public.

Genève : du contrôle à l’interdiction

À Genève, la création de la première loge est généralement située en 1736. La Société des maçons libres du parfait contentement, associée à George Hamilton, dépend alors de la Grande Loge de Londres. Le contexte genevois est particulièrement intéressant : la cité est une république protestante indépendante, où l’autorité politique et les institutions religieuses exercent un contrôle étroit sur les formes de sociabilité.

Vue de Genève et de ses fortifications au XVIIIe siècle
Genève et ses fortifications, gravure d’Aveline, XVIIIe siècle (Bibliothèque nationale suisse, domaine public)

La réaction gouvernementale est d’abord plus graduelle qu’aux Provinces-Unies. En 1736, le syndic Bonnet demande à Hamilton de ne pas admettre de citoyens, bourgeois ou habitants de Genève sans l’autorisation du gouvernement. Il s’agit moins de supprimer la loge que de contrôler son recrutement. Les autorités cherchent ainsi à empêcher qu’une association relevant d’une obédience étrangère ne constitue une structure autonome au sein de la cité.

Cette politique ne suffit pas. Les réunions se poursuivent et plusieurs loges apparaissent. En 1744, six loges sont déjà attestées à Genève malgré les restrictions.

La situation se tend lorsque les francs-maçons deviennent plus visibles dans l’espace public. En juin 1744, une manifestation de maçons portant leurs insignes et se déplaçant sur le lac attire particulièrement l’attention des autorités. Quelques mois plus tard, le gouvernement interdit explicitement les réunions maçonniques. Le règlement de 1744 défend aux citoyens, bourgeois, habitants et sujets « de tenir aucune loge, soit assemblée de Francs-Maçons », et leur interdit également d’y assister.

Le vocabulaire juridique est significatif : c’est l’assemblée qui est interdite. Le problème relève donc directement de la régulation de la sociabilité collective.

Secret, serment et autonomie associative

La convergence entre les deux cas apparaît surtout dans la nature des objections adressées aux loges.

La franc-maçonnerie se distingue des formes traditionnelles de sociabilité par la combinaison de plusieurs éléments : réunions régulières, règles internes, hiérarchie propre, cérémonies confidentielles, serment de discrétion et reconnaissance de membres appartenant à d’autres loges. Elle constitue ainsi une association volontaire dont une partie des normes échappe au regard des autorités.

Le secret est central. Pour les membres, il protège les cérémonies et les signes de reconnaissance. Pour les autorités, il crée une zone d’incertitude. Le problème n’est donc pas nécessairement le contenu réel des réunions, mais l’impossibilité d’en contrôler pleinement le contenu.

Le serment renforce cette difficulté. Il crée entre les membres une obligation spécifique qui peut être perçue comme une forme de loyauté parallèle. Rien ne permet cependant d’affirmer que les loges hollandaises ou genevoises poursuivaient effectivement des objectifs politiques clandestins. Il faut distinguer les pratiques documentées des craintes qu’elles suscitent.

Cette distinction est particulièrement importante dans le cas hollandais. L’historiographie a souvent souligné les relations entre les premiers francs-maçons et les milieux orangistes. Ces liens existent, notamment autour de Cornelis Radermacher, mais les recherches consacrées à l’interdiction de 1735 montrent qu’il serait réducteur de l’expliquer uniquement par la crainte d’une mobilisation orangiste. Les sources mettent également en évidence des inquiétudes relatives au secret, aux réunions et à la possibilité de constitution de « factions ».

La loge apparaît ainsi moins comme un parti politique clandestin que comme une association autonome susceptible de devenir un lieu de formation de solidarités indépendantes du pouvoir.

Une sociabilité transnationale dans des États territoriaux

Le pape Clément XII par Agostino Masucci
Le pape Clément XII, par Agostino Masucci (domaine public, Wikimedia Commons)

La dimension internationale de la franc-maçonnerie renforce cette difficulté. Les premières loges continentales sont étroitement liées à la Grande Loge de Londres. La première loge genevoise relève directement de cette institution, tandis que les premières loges néerlandaises s’insèrent elles aussi dans les réseaux britanniques.

Le membre d’une loge est donc simultanément un habitant ou citoyen d’une communauté politique déterminée, un membre d’une association locale, un participant à un réseau maçonnique international. Cette pluralité d’appartenances est nouvelle.

La loge possède une localisation précise, mais son système de reconnaissance ne s’arrête pas à la frontière. Un frère peut être reçu dans une autre loge, être recommandé par des membres étrangers et appartenir à un réseau qui ne relève d’aucune autorité territoriale unique.

Il ne faut pas pour autant parler prématurément de « société civile transnationale » au sens contemporain. Mais la franc-maçonnerie constitue incontestablement une forme précoce de sociabilité transfrontalière organisée.

C’est cette caractéristique qui permet de rapprocher les cas de Genève et des Provinces-Unies : dans les deux territoires, une association locale possède une autorité et des réseaux qui excèdent le cadre politique local.

Les interdictions dans le contexte européen

La bulle In eminenti apostolatus specula de 1738
La bulle In eminenti apostolatus specula, 28 avril 1738 (domaine public, Wikimedia Commons)

Les décisions de La Haye et de Genève prennent une signification plus large lorsqu’elles sont replacées dans la chronologie européenne.

Les premières mesures civiles apparaissent avant la condamnation pontificale de 1738. La bulle In eminenti apostolatus specula de Clément XII condamne alors la franc-maçonnerie en insistant notamment sur le secret des réunions et sur le serment prêté par les membres. Mais plusieurs autorités politiques avaient déjà pris des mesures restrictives.

Ce parallélisme est historiquement important. Les pouvoirs catholiques et protestants peuvent parvenir à des conclusions semblables à partir de préoccupations différentes.

Du côté catholique, la question est largement liée à la religion, à l’orthodoxie et au secret.

Du côté des républiques protestantes étudiées ici, la question se pose également en termes de contrôle politique des associations et des réunions.

L’antimaçonnisme du XVIIIe siècle possède donc plusieurs dimensions qui ne doivent pas être confondues.

L’échec relatif de la prohibition

L’élément le plus paradoxal de cette histoire est que l’interdiction ne provoque pas la disparition de la franc-maçonnerie.

Aux Provinces-Unies, la loge de La Haye reprend ses travaux en 1744. Au cours des années suivantes, de nouvelles loges apparaissent dans plusieurs villes. En 1756, la Grande Loge des Sept Provinces-Unies est créée, donnant à la maçonnerie néerlandaise une structure nationale.

À Genève, le phénomène est comparable. L’interdiction de 1744 n’empêche pas les loges de continuer à fonctionner de manière plus discrète. La maçonnerie genevoise demeure active jusqu’à la création, en 1769, de la Grande Loge nationale de Genève.

La prohibition transforme donc davantage la visibilité de la franc-maçonnerie qu’elle n’en détruit les réseaux. Elle contribue même indirectement à accentuer l’un des traits qui avaient suscité la méfiance initiale : la discrétion.

De la loge étrangère à l’institution nationale

L’évolution entre les années 1730 et 1760 est finalement celle d’une progressive nationalisation de la franc-maçonnerie.

Au départ, les loges de Genève et des Provinces-Unies dépendent largement d’une structure britannique. Leur légitimité vient en partie de Londres. Progressivement, elles construisent leurs propres institutions.

Aux Provinces-Unies, la Grande Loge des Sept Provinces-Unies est fondée en 1756. À Genève, neuf loges s’unissent en 1769 pour créer la Grande Loge nationale de Genève.

Cette évolution peut être interprétée comme une réponse aux tensions initiales. Une association étrangère implantée localement pose un problème de juridiction. Une organisation nationale intégrée dans le paysage institutionnel du pays pose un problème différent : celui de sa reconnaissance et de sa régulation.

La prohibition n’a donc pas empêché l’institutionnalisation ; elle a accompagné une transformation de la franc-maçonnerie, qui passe progressivement d’un réseau d’importation britannique à des structures territoriales autonomes.

Interdire la loge : un problème de souveraineté

Les cas hollandais et genevois permettent finalement de replacer la question maçonnique dans l’histoire plus générale des associations au XVIIIe siècle.

La loge constitue une institution intermédiaire entre l’individu et l’État. Elle n’est ni une corporation traditionnelle, ni une Église, ni une administration. Elle repose sur une appartenance volontaire et fonctionne selon des règles élaborées par ses membres. Cette caractéristique constitue sa principale nouveauté.

La question posée aux autorités n’est donc pas seulement : que font les francs-maçons ? Elle est également : qui a le droit d’autoriser une association à se réunir et à établir ses propres règles ? C’est en ce sens que les interdictions de 1735 et 1744 peuvent être rapprochées des transformations plus générales de la société européenne.

La franc-maçonnerie n’est pas encore une organisation politique moderne et il serait anachronique de la présenter comme telle. Elle participe cependant à l’apparition d’une nouvelle culture associative fondée sur le volontariat, la réglementation interne, la discussion et la constitution de réseaux au-delà des communautés traditionnelles.

Les travaux de Margaret Jacob ont précisément montré l’importance des loges dans cette transformation de la sociabilité européenne et dans la formation de pratiques associatives caractéristiques des Lumières.

Conclusion

Les interdictions de la franc-maçonnerie dans les Provinces-Unies en 1735 et à Genève en 1744 constituent deux épisodes précoces de la confrontation entre les pouvoirs politiques et les nouvelles formes de sociabilité apparues au XVIIIe siècle.

Dans les deux cas, les autorités sont confrontées à une association volontaire qui combine secret, serment, autonomie organisationnelle et relations internationales. Ces caractéristiques ne prouvent pas l’existence d’une activité subversive ; elles suffisent néanmoins à rendre les loges difficiles à intégrer dans les mécanismes traditionnels de surveillance et de contrôle.

Le cas hollandais montre l’importance de la visibilité croissante des loges et des liens qu’elles entretiennent avec les milieux politiques et britanniques. Le cas genevois révèle plus nettement encore le conflit entre une organisation dépendant initialement d’une obédience étrangère et une république soucieuse de contrôler les appartenances et les réunions de ses citoyens.

L’analyse comparée conduit ainsi à relativiser une interprétation exclusivement religieuse de l’antimaçonnisme. Les premières interdictions civiles précèdent la condamnation pontificale de 1738 et concernent aussi des territoires protestants. Le problème est en partie celui de l’autonomie associative.

La prohibition se révèle toutefois limitée. La maçonnerie néerlandaise se reconstitue et s’institutionnalise en 1756 ; la maçonnerie genevoise poursuit son développement jusqu’à la création d’une Grande Loge nationale en 1769. L’interdiction modifie donc les conditions de visibilité et d’organisation des loges sans parvenir à supprimer leurs réseaux.

L’intérêt historique de ces deux expériences dépasse ainsi l’histoire de la franc-maçonnerie. Elles éclairent une transformation plus générale de l’Europe du XVIIIe siècle : l’émergence d’espaces associatifs autonomes situés entre l’individu et les institutions politiques et religieuses. La méfiance des autorités à leur égard témoigne de la difficulté qu’éprouve l’État d’Ancien Régime à définir les limites de la sociabilité privée au moment même où celle-ci devient un élément essentiel de la modernité européenne.

S. Morin

Bibliographie sélective

Anderson, James. The Constitutions of the Free-Masons. Londres, 1723.

Bernheim, Alain. Les débuts de la franc-maçonnerie à Genève et en Suisse. Avec un essai de répertoire et de généalogie des Loges de Genève (1736-1994). Genève : Slatkine, 1994.

Ferrer Benimeli, José Antonio. « Franc-maçonnerie et Église catholique. Motivations politiques des premières condamnations papales ». Dix-Huitième Siècle, no 19, 1987, p. 7-19.

Frese, Albertus, et Christiaan Schaaf. De uitvaert van het vryje metzelaersgilde: Een anti-maçonnieke klucht uit 1735. Amsterdam, 1993.

Jacob, Margaret C. Living the Enlightenment: Freemasonry and Politics in Eighteenth-Century Europe. New York/Oxford : Oxford University Press, 1991.

Ruchon, François. Histoire de la franc-maçonnerie à Genève de 1736 à 1900. Genève, 1935.

Tunbridge, John. « The Climate of European Freemasonry 1750-1810 ». Ars Quatuor Coronatorum, vol. 83, 1970.

Dictionnaire historique de la Suisse. « Franc-maçonnerie ».

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