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Mes Très Chers Frères, Mes Très Chères Soeurs,
Ce soir, je vous annonce une nouvelle historique, un événement dont les conséquences dépasseront probablement les limites de notre Orient et dont les historiens de la Franc-maçonnerie parleront encore lorsque nos successeurs auront terminé de débattre de la couleur des cordons. Après des mois de débats houleux, plusieurs motions de censure, d’innombrables amendements et trois interruptions de tenue pour cause de « levée en masse des consciences », notre Loge a officiellement changé de nom. Il aura fallu du courage, beaucoup de patience et quelques litres de café pour parvenir à cette décision, adoptée à une majorité relative, contestée par une minorité agissante et finalement validée après le départ précipité de ceux qui n’étaient pas d’accord.
Nous ne sommes donc plus une simple Loge. Nous sommes désormais une Loge entièrement LFI : « La Fraternité Irrévérencieuse »
Grande Loge Ritualiste Irrévérencieuse – Orient de Nulle Part

Cette nouvelle appellation marque une rupture historique avec les pratiques du passé, même si personne n’est encore tout à fait certain de savoir lesquelles. Notre ambition est immense : réinventer la Franc-maçonnerie, abolir les privilèges, déconstruire les symboles et instaurer une démocratie participative permanente, dans laquelle chaque Frère, chaque Soeur, pourra exprimer son désaccord, y compris avec une décision qu’il ou elle aura lui-même ou elle-même proposée la veille. Nous avons d’ailleurs décidé que toute décision définitive serait désormais provisoire jusqu’à nouvel ordre.
Dans notre Temple, les choses ont déjà commencé à changer. Nous ne travaillons plus sous le regard du Grand Architecte de l’Univers, mais sous celui du Grand Architecte… à condition, bien entendu, qu’il soit anticapitaliste, anti-atlantiste et qu’il ait lu au moins deux fois le programme en 47 points, dont 12 sont encore en cours de rédaction. Une commission spéciale a été chargée de vérifier sa conformité idéologique avant toute invocation. Certains Frères ont suggéré que le Grand Architecte devrait également justifier ses choix budgétaires et publier ses comptes. La proposition a été renvoyée à une sous-commission, laquelle réclame à son tour la création d’un groupe de travail indépendant.
Le décor rituel a naturellement subi les premières transformations. Le pavé mosaïque a été remplacé par un damier rouge et noir, afin de mieux représenter les contradictions de la société contemporaine. Le Delta lumineux a été retourné, « pour mieux refléter la colère du peuple », tandis que les colonnes J et B font désormais l’objet d’un débat sur leur éventuel caractère discriminatoire. Quant au silence rituel, il a été purement et simplement aboli. Désormais, chaque Frère dispose d’un droit imprescriptible d’interrompre le Vénérable Maître pour lui lire un tract de quatorze pages, déposer une motion d’urgence ou rappeler que la parole est libre, surtout lorsqu’il est le seul à la prendre.
Mais le plus beau reste à venir. Une frange particulièrement éclairée de nos membres — généralement ceux qui arrivent en retard parce qu’ils étaient retenus par une « assemblée générale spontanée dans le métro » — exige aujourd’hui la sixième refonte complète de nos rituels. Oui, mes Frères, la sixième ! Les cinq précédentes n’auraient été, selon leurs auteurs, que des « aménagements cosmétiques dictés par l’oligarchie maçonnique ». Il paraît même que certains passages auraient été rédigés par des Frères qui n’avaient jamais participé à une véritable lutte sociale, ce qui constitue évidemment une circonstance aggravante. Une nouvelle commission constituante a donc été installée. Elle devra rendre ses conclusions avant la prochaine tenue, sous réserve que celle-ci ne soit pas suspendue pour cause de désaccord sur l’ordre du jour.
Le programme de transformation est à la hauteur de l’enjeu. Le serment serait supprimé, car jugé trop vertical et insuffisamment inclusif. Le maillet du Vénérable Maître serait remplacé par un mégaphone, outil plus adapté à l’expression de la colère collective. Un « droit de retrait révolutionnaire » permettrait à chaque Frère de quitter la tenue dès que le rituel lui semblerait trop long, trop traditionnel ou simplement contraire à son humeur du jour. Enfin, la légende d’Hiram ferait l’objet d’une réécriture complète : dans la nouvelle version, Hiram ne meurt plus. Il démissionne pour protester contre les conditions de travail sur le chantier du Temple, dénonce l’absence de concertation et fonde une coopérative autogérée. Les trois mauvais compagnons, quant à eux, seraient réintégrés après une médiation et la signature d’un protocole de sortie de crise.
Certains Frères parlent déjà d’une « Révolution maçonnique qui fera date ». Ils envisagent de rebaptiser les grades, de remplacer les décors par des badges autocollants et d’organiser les élections à main levée, à condition que le résultat corresponde aux attentes de l’assemblée. D’autres, plus modestes, souhaitent simplement renverser le plateau du Premier Surveillant et proclamer la République des Colonnes. Une minorité propose même de tirer au sort le prochain Vénérable Maître, mais la proposition a été rejetée au motif qu’un tirage au sort pourrait porter au plateau un Frère qui ne partage pas les bonnes idées. La démocratie, mes Très Chers Frères, Mes très Chères Soeurs, est une chose admirable, surtout lorsqu’elle produit le résultat que nous espérions.
Pour ma part, votre Vénérable Maître, j’observe cette effervescence avec la sérénité de celui qui a déjà traversé trois scissions, deux refondations et une tentative d’allumer un feu de joie au milieu du Temple « pour symboliser la fin de l’ancien monde ». J’ai appris, au fil des années, que les révolutions maçonniques commencent souvent par la volonté de changer le monde et se terminent par une bataille sur la rédaction du procès-verbal. J’ai également compris que les Frères les plus déterminés à abolir les privilèges sont parfois ceux qui réclament avec le plus d’insistance de conserver leur place au plateau. Mais je me garderai bien de tirer des conclusions hâtives : une commission d’enquête a été créée pour étudier ces coïncidences troublantes.
Alors, mes Frères, Mes Soeurs, que cette semaine soit placée sous le signe de la Fraternité Irrévérencieuse. Continuons à défendre la liberté de conscience, à pratiquer l’écoute mutuelle et à cultiver le doute, même lorsque celui-ci menace les certitudes de ceux qui prétendent nous libérer de toutes les certitudes. Souvenons-nous que la fraternité ne consiste pas nécessairement à penser tous la même chose, mais qu’elle devient singulièrement difficile lorsque chacun est convaincu d’incarner à lui seul la conscience universelle.
Que le Grand Architecte de l’Univers — s’il accepte encore de nous parler sans passer par une assemblée générale — nous garde de nos excès, de nos certitudes et de nos réformes permanentes. Et si, par malheur, il décidait de nous adresser une parole de sagesse, souhaitons qu’il puisse aller jusqu’au bout de sa phrase sans être interrompu par une motion de procédure.
J’ai dit.
Le Vénérable Maître
(en sursis jusqu’à la prochaine assemblée générale extraordinaire)
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