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Le miroir semble offrir l’évidence d’une surface. Robert Régor Mougeot choisit d’y reconnaître une profondeur. Dans cette troisième édition revue et corrigée d’un livre paru une première fois en octobre 2011, il fait du miroir un opérateur de pensée qui conduit de l’image à l’illusion, du double à l’ego, de la lumière visible à une Lumière antérieure à la séparation des ténèbres, puis de la réflexion à la Connaissance. Le miroir reflète tout, ne retient rien, et oblige précisément pour cette raison à se demander ce qui, derrière l’image, demeure.

Le miroir contient tout et ne garde rien
Le point de départ possède une force paradoxale. Le miroir reçoit toutes les figures sans en conserver aucune. Un paysage s’y inscrit, une flamme y tremble, un visage vieillit devant lui, puis tout disparaît sans laisser de trace. Guy Michaud, dans Message poétique du symbolisme, voyait déjà en lui le symbole même du symbolisme. Robert Régor Mougeot pousse cette intuition jusqu’à faire du miroir un laboratoire métaphysique où la manifestation se donne tout en révélant son instabilité.
La peinture, la poésie, les contes, les légendes, la théologie, la philosophie et les superstitions l’ont chargé de doubles, de fantômes, de désirs et d’effroi. Il porte Narcisse et la coquetterie, la mort et la divination, la beauté comme l’expérience du vieillissement. Pourquoi cette surface froide donne-t-elle si aisément accès à l’idée d’un autre monde. L’au-delà du miroir devient royaume de féerie, royaume de la mort, enfer, ciel ou seuil du Non-Manifesté.
Toute la création pourrait-elle être miroir de Dieu, et ce miroir devenir lui-même un « miroir aux alouettes » offert aux âmes séduites par les apparences. Le livre devient alors une méditation sur la condition humaine. L’image montre et retire dans le même mouvement. Elle donne à voir ce qui n’est déjà plus tout à fait là. Le miroir devient la figure d’un monde qui manifeste le réel sans jamais l’épuiser.
Lorsque la langue elle-même devient miroir

La singularité de l’auteur apparaît lorsqu’il fait de la Langue des Oiseaux l’une des clefs de son interprétation. Il tient le français pour une langue sacrée qui aurait conservé dans sa graphie, sa prononciation et sa grammaire des structures universelles de la Manifestation. Le lecteur rencontre ainsi Emmanuel-Yves Monin, les alchimistes, les trouvères et ces « Connaissants » auxquels l’auteur attribue la transmission d’un savoir caché dans les mots.

La méthode produit des rapprochements séduisants autant que discutables. Robert Régor Mougeot lit la « décadence » comme une perte de cadence, déploie la lettre E selon trois plans de l’être et cherche derrière la structure sonore d’un mot un enseignement plus ancien que son usage ordinaire. Une telle pratique ne relève pas de l’étymologie historique. Elle gagne à être reçue comme une herméneutique symbolique. Celui qui accepte de considérer les mots comme des surfaces réfléchissantes trouvera matière à méditation, sans être dispensé de discernement.
La Langue des Oiseaux peut ouvrir des passages inattendus, mais aussi confirmer trop aisément ce qu’elle cherche. L’auteur admet d’ailleurs que ses décryptages ne sont ni exclusifs ni limitatifs. Son écriture demeure celle d’un conteur plus que celle d’un philologue. Ancien instituteur puis professeur de mathématiques, de physique-chimie et de dessin, passionné par la Vouivre et la métaphysique, il travaille là où la forme et l’imaginaire se rencontrent.

Connaître commence peut-être par reconnaître l’impuissance à connaître

L’une des lignes de force du livre tient à l’humilité qu’il oppose au savoir possessif. Abû Bakr est convoqué pour rappeler que saisir son impuissance à connaître la Connaissance constitue déjà une connaissance. Rûmî raille les savants montés sur un âne boiteux tandis que Dieu chevauche les vents. René Guénon sert de point d’appui à une critique de la science profane lorsqu’elle s’enferme dans le détail des phénomènes et oublie la question des principes.
Robert Régor Mougeot ne nie pas les avancées de la science, mais conteste qu’elles suffisent à épuiser la réalité. La science étudie ce qui apparaît dans la glace, la métaphysique demande d’où vient la lumière qui rend l’apparition possible. La distinction peut être discutée, mais elle possède sa cohérence.

La phrase attribuée à Platon selon laquelle chercher et apprendre ne seraient qu’une manière de se ressouvenir rejoint alors une conception familière au lecteur maçon. Le rite ne remplit pas un esprit vide. Il ordonne des signes, provoque une expérience, puis laisse chacun découvrir ce qui, en lui, peut répondre au symbole. La transmission véritable ne donne peut-être rien que nous ne portions déjà, mais elle nous apprend à voir ce qui demeurait sans nom.
La Lumière avant les ténèbres dérange nos habitudes symboliques
Sans lumière, aucun reflet n’existe. L’auteur cherche cependant une Lumière du Principe, antérieure à la séparation de la lumière et des ténèbres. Les enseignements toltèques rapportés par Carlos Castaneda lui permettent d’évoquer une immense noirceur traversée d’un éclair et d’interroger le paradoxe d’une Lumière noire, associée à la Vierge noire, à Isis ou au Serpent primordial.
Pour une sensibilité maçonnique, le déplacement est fécond. L’initiation met traditionnellement en scène un passage des ténèbres à la Lumière. Et si la Lumière du Principe ne s’opposait pas encore aux ténèbres. Et si nos dualités n’étaient que les formes secondes d’une unité antérieure. Recevoir la Lumière signifierait alors moins quitter l’obscurité que remonter vers ce qui rend possible lumière et ténèbres.

L’appui sur Castaneda demeure délicat, son autorité ethnographique ayant été largement contestée. Cette fragilité n’annule pas la question posée, mais invite à distinguer la puissance symbolique d’un récit de sa valeur documentaire.
Du miroir du Principe au miroir brisé, puis du polissage à l’Être
L’architecture du livre possède une cohérence remarquable. Le miroir du Principe devient reflet du Principe, puis illusion d’optique. Viennent l’aveugle-né, le miroir du divin troublé par celui de l’ego, le Grand Séducteur, le Double, Narcisse, le vieillissement, la mort, les fantasmes, le labyrinthe des glaces et le miroir brisé. Tout se passe comme si la manifestation descendait progressivement dans la multiplicité et la confusion.

Le mouvement s’inverse ensuite avec le polissage du miroir, les miroirs ardents, la Connaissance solaire, le miroir sans tain et l’Être-Miroir. La structure rappelle les grands schémas de chute et de réintégration qui traversent plusieurs traditions initiatiques. Le lecteur y reconnaît le rythme d’une sortie de l’unité, d’une épreuve de la multiplicité, puis d’un retour vers un centre devenu conscient.
La progression en dix temps renforce cette dimension opérative. Il faut connaître les miroirs, les rechercher, les utiliser, les fabriquer, les rencontrer, comprendre leur tain, les incarner, puis atteindre l’état d’Être-Miroir. Le symbole cesse d’être un objet contemplé. Il devient une discipline de transformation.
Le Cabinet de réflexion n’est jamais très loin

La proximité maçonnique se concentre dans un mot. Robert Régor Mougeot écrit « réflection » là où la langue courante écrit « réflexion », comme s’il voulait réunir la lumière renvoyée et la pensée qui revient sur elle-même. Le Cabinet de réflexion se trouve aussitôt en arrière-plan. Avant l’entrée dans le Temple, le postulant se confronte à sa finitude, au temps, à la mort, à l’écriture et à sa propre image intérieure. Le miroir de Robert Régor Mougeot appartient à cette même famille d’expériences. Il retire progressivement à celui qui regarde l’assurance de savoir qui regarde qui.

Le polissage du miroir appelle le rapprochement avec la pierre brute. La pierre est taillée afin de trouver sa place dans l’édifice, tandis que le miroir est poli jusqu’à tendre vers la transparence. Dans le premier cas, la forme se précise. Dans le second, elle risque de s’effacer. Le miroir ajoute ainsi au travail sur soi une exigence particulière, celle de ne pas confondre perfectionnement du moi et dépassement du moi.
Si nous sommes miroirs les uns pour les autres, la présence d’autrui devient également une épreuve de vérité. Le Frère ne confirme pas seulement ce que nous croyons être. Il renvoie un angle que nous ne pouvons voir seuls. La Chaîne d’union prend alors une autre profondeur, puisque chacun y tient la main d’un autre qui lui renvoie une part de lui-même.
Un symbole à lire avec liberté et discernement

Sabine Melchior-Bonnet a donné avec Histoire du miroir une étude de référence sur l’objet et ses imaginaires. Jean Dumonteil, dans La Symbolique du miroir – Lumière, symbole et sagesse dans la voie maçonnique, concentre son regard sur la voie maçonnique. Sylvain Fuchs, dans ses essais consacrés à la mimésis, à l’intersubjectivité et à la relation sociale, éclaire autrement la fonction spéculaire par laquelle le sujet se constitue aussi dans le regard d’autrui.
L’auteur emprunte une autre route. Il fait du miroir un carrefour des traditions et un instrument de métaphysique vécue. C’est aussi ce qui fait sa limite. À force d’embrasser des sources nombreuses, l’ouvrage les rapproche parfois sans toujours mesurer les écarts de contexte ou de méthode. Platon, Rûmî, l’Évangile, Guénon, Castaneda et la Langue des Oiseaux ne parlent pas depuis le même lieu. Leur voisinage peut éclairer, mais il peut aussi produire une concordance trop rapide.
Il faut donc accepter la liberté du livre tout en gardant l’équerre du discernement. Un symbole qui ne ferait que confirmer nos croyances ne serait plus un miroir. Il ne serait qu’une image complaisante de nous-mêmes.

Lorsque l’image devient aléatoire, que reste-t-il à regarder
Après avoir connu, fabriqué, rencontré, utilisé et poli les miroirs, le chercheur atteint un point où l’image elle-même devient aléatoire. L’aboutissement n’est donc pas une figure parfaite de soi. Ce n’est pas Narcisse enfin satisfait de son reflet. Le miroir accomplit peut-être sa fonction lorsqu’il cesse de garantir l’identité de celui qui s’y regarde.
Le travail sur soi commence souvent par la connaissance de soi, mais il ne peut s’achever dans l’adoration de soi. Le miroir du divin devient miroir de l’ego dès que le chercheur prend son propre reflet pour la source de la Lumière. Toute la difficulté consiste alors à polir sans idolâtrer, à connaître sans posséder, à recevoir une image sans la confondre avec l’Être.

Le Miroir – Symbole des symboles laisse finalement le lecteur devant une question plus exigeante qu’une définition. Il nous donne un visage et nous rappelle que ce visage passe. Il nous donne le monde et nous rappelle que l’image n’est pas le monde. Il nous donne autrui comme reflet et nous interdit de réduire autrui à nous-mêmes. Lorsque le miroir est enfin assez poli pour ne plus flatter celui qui le regarde, commence peut-être la véritable connaissance. Reste à savoir si, dans cette glace devenue presque transparente, nous cherchons encore notre visage, ou si nous sommes enfin prêts à laisser passer la Lumière.
Le Miroir – Symbole des symboles
Robert Régor Mougeot – Éditions du Cosmogone, 2026, 3e édition revue et corrigée, 1re édition en 2011, 214 pages, 25,79 €
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