Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Mes Bien Aimées Sœurs, Mes Bien Aimés Frères,
J’ai toujours cru que le jaune d’or correspondait à la citrinitas, cette étape de purification et de spiritualisation qui précède l’Œuvre au Rouge. J’étais donc très fier de porter mes décors. J’avais l’impression de porter la lumière, la transmutation, l’alchimie intérieure et, accessoirement, une très belle couleur qui mettait en valeur mon teint de Vénérable fatigué. Mais voilà. Depuis ce week-end, sept ans après les émeutes, cette couleur est de nouveau associée à la violence, à la colère et au port du gilet fluorescent.

Résultat : je sors de chez moi avec mon sautoir et mon tablier, et une aimable personne me demande si je viens manifester, bloquer un rond-point ou distribuer des tracts contre la vie chère. J’ai failli répondre que non, que je venais seulement chercher la pierre philosophale, mais j’ai craint qu’elle ne comprenne encore moins.
Il faut donc reconnaître que les symboles sont traîtres. Ils voyagent, ils changent de sens, ils se salissent, ils se recyclent. Un jour, le jaune est lumière spirituelle ; le lendemain, c’est un accessoire de contestation sociale. La prochaine fois, je demanderai peut-être un tablier en gris perle. Encore que, de nos jours, le gris pourrait évoquer la morosité, la bureaucratie ou un mauvais costume de notaire.
Que se passe-t-il chez les bipèdes humains ?
Je me demande donc ce qui se passe en ce moment chez les bipèdes humains. De tous côtés, la colère gronde. Les passions s’enflamment. Les conflits naissent, se multiplient, s’exportent, se partagent, se commentent et se revendent. On dirait que l’humanité a décidé d’organiser une olympiade universelle de la rancune, avec épreuves de diffamation, de brouille familiale, de guerre froide administrative et de poignardage dans le dos. On pourrait penser que cela ne touche que le monde profane. Mais que nenni.
Les portes des temples ne sont pas hermétiques. Elles ont beau être lourdes, symboliques et parfois difficilement manœuvrables, elles laissent passer l’air du temps. Et l’air du temps, en ce moment, sent fortement la poudre, la rancune et le café trop longtemps resté sur le buffet. De nombreuses maisons maçonniques souffrent elles aussi de cette période trouble. Il suffit d’écouter les couloirs, les groupes de discussion, les banquets et les conversations à voix basse près du buffet pour comprendre que la fraternité universelle traverse, elle aussi, quelques turbulences.

Le diagnostic : peur, tribus et coups de maillet
J’ai donc interrogé autour de moi. Et la réponse qui m’a été le plus souvent donnée tient en quatre mots savants : rareté perçue, incertitude, affaiblissement des institutions et mécanismes psychologiques de groupe. Traduisons cela en langue de Loge :
- les gens ont peur de perdre leur place, alors ils cherchent un camp, un coupable et un ennemi. Le fameux bouc émissaire si cher à René Girard.
- La guerre, la politique, l’entreprise et la Loge ne font que révéler, à des échelles différentes, la même mécanique. Le président, le directeur, le notaire, le Vénérable et le Frère qui n’a pas été proposé comme Premier Surveillant vivent tous, à leur manière, la même angoisse :
« Si l’autre prend la place, est-ce que cela veut dire que je n’en ai plus ? »
Or, l’incertitude ne produit pas seulement de l’anxiété. Elle produit des tribus. Et les tribus, cela va vite. Il suffit d’un désaccord, d’un vote, d’un maillet mal placé ou d’une planche un peu trop longue pour que l’on passe de la fraternité universelle à la guerre des clans. D’un côté, les « vrais » Frères. De l’autre, les « traîtres ». Et au milieu, un Vénérable qui regrette amèrement de ne pas avoir choisi une carrière dans la diplomatie, la police ou la gestion de cages à tigres.

Pourquoi la Loge n’échappe pas à la règle
La Loge réunit précisément tous les ingrédients qui favorisent les conflits humains. Elle promet une appartenance intense. Elle installe une hiérarchie symbolique. Elle propose des charges, des honneurs et des reconnaissances en nombre strictement limité. Elle entretient des traditions que chacun interprète selon son humeur, son rite, sa lecture préférée ou son désir de devenir Vénérable. Elle crée des relations personnelles très fortes. Et elle nourrit l’idée, parfois délicieusement naïve, que la fraternité devrait supprimer la rivalité.
C’est comme réunir vingt personnes dans une pièce, leur dire qu’elles sont une famille, leur remettre des tabliers, des titres et des espoirs de promotion, puis s’étonner qu’elles finissent par se disputer pour savoir qui ouvrira les travaux.
La fraternité ne supprime pas la rivalité. Elle la rend souvent plus douloureuse, parce qu’elle élève le niveau d’attente.

On ne pardonne pas de la même façon un désaccord avec un inconnu et une trahison ressentie de la part d’un « Frère ». Un collègue qui obtient le poste que l’on convoitait, c’est la vie. Un Frère qui obtient le poste que l’on croyait promis, c’est une affaire d’État, une trahison dynastique, une crise de succession digne des pires familles royales. La Loge ne crée donc pas les conflits. Elle les concentre, les symbolise et les rend visibles.
Elle est un miroir grossissant de la société, pas un sanctuaire situé en dehors de l’humanité. Nous entrons en Loge avec nos tabliers, nos espérances, nos blessures, nos egos, nos ambitions et notre besoin pathologique d’être reconnus. Il serait merveilleux que tout cela disparaisse dès le premier coup de maillet. Malheureusement, le maillet n’est pas une baguette magique. Il sert surtout à frapper trois coups et à rappeler aux retardataires que la tenue a commencé.
Comment utiliser la FM comme pharmakon
Il existe pourtant un remède. Les Grecs appelaient cela le pharmakon : ce qui peut être poison ou remède, selon la dose, l’intention et la manière de s’en servir. La franc-maçonnerie peut être un poison lorsqu’elle devient le théâtre de nos rancunes, de nos ambitions et de nos guerres de succession. Elle peut devenir un remède lorsqu’elle nous apprend à regarder nos conflits au lieu de les transformer en croisades.
Tout le monde se souvient de Loth, de sa femme et de ses deux filles, qui durent quitter Sodome à condition de ne pas se retourner, sous peine d’être transformés en statue de sel. La femme de Loth se retourna. Elle devint une statue de sel. La Loge et ses rancunes fonctionnent exactement de la même manière.
Il faut pouvoir travailler à la construction sans se retourner sans cesse vers le passé de la rancœur et de la vengeance. Car celui qui passe sa vie à regarder derrière lui finit par se pétrifier. Il ne construit plus. Il surveille. Il recompte les votes. Il relit les procès-verbaux. Il cherche des indices. Il devient expert en micro-expressions, spécialiste des silences en tenue et détective des coups bas rituels. Et pendant ce temps, le temple n’avance pas.
La règle est simple : on peut se souvenir d’une blessure sans en faire une profession. On peut reconnaître une injustice sans organiser une vendetta. On peut être déçu sans devenir un expert en sabotages. On peut perdre un vote sans perdre la dignité.
En attendant, une semaine pleine d’amour

Alors, mes Bien Aimées Sœurs, mes Bien Aimés Frères, je vous souhaite une semaine pleine d’amour et de fraternité. Pas une fraternité de façade, celle des accolades rituelles et des discours sur l’humanité universelle prononcés entre deux coups de poignard administratifs. Non. Une fraternité réelle.
- Celle qui permet de dire : « Je ne suis pas d’accord avec toi, mais je ne te quitte pas pour autant. »
- Celle qui permet de perdre une élection sans déclarer la guerre.
- Celle qui permet de ne pas avoir le maillet sans croire que l’univers s’est effondré.
- Celle qui permet de rire ensemble, même lorsque le Vénérable a été confondu avec un gilet jaune.
Car si nous ne savons pas être Frères lorsque nous sommes en désaccord, il sera difficile de prétendre l’être lorsque nous serons d’accord. Et souvenez-vous : ne vous retournez pas. Le sel, cela conserve. Mais cela ne construit rien.
Le Vénérable qui vous aime
(et qui, désormais, hésitera avant de mettre son jaune d’or)

