Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
Quatre pratiquants francophones du zen acceptent de dire, sans apprêt et parfois sans réponse, ce qui les a conduits à s’asseoir et ce qui les y retient depuis des décennies. De la vie monastique japonaise à l’existence laïque en Occident, de la lignée Sôtô au chemin Rinzai, Ludovic Fontaine recueille des paroles qui écartent l’exotisme, refusent la promesse et se défient du confort spirituel. Le volume qui en résulte pose une question que toute démarche initiatique connaît intimement, celle de savoir ce qui subsiste d’une transmission lorsqu’elle passe par des mots, et ce qui, du travail intérieur, échappe définitivement à la parole.

Ceux qui viennent parce qu’ils souffrent
La première réponse du livre donne le ton et engage tout le reste. Interrogé sur ce qui l’a mené à devenir moine, alors que la pratique n’exige nullement cet engagement, Pierre Taïgu Turlur écarte d’emblée le merveilleux. « Je crois qu’il n’y a pas de mystère », répond-il, avant d’ajouter que la plupart de ceux qui viennent s’asseoir sur un coussin viennent parce qu’ils souffrent. Moine dans la tradition Sôtô depuis 1983, installé au Japon depuis une vingtaine d’années, où il enseigne la littérature, la philosophie et la langue française, il aurait pu construire un récit de vocation. Il choisit la sobriété, et cette sobriété vaut décision.
Le lecteur formé aux démarches initiatiques reconnaît là quelque chose de familier. Nul ne franchit un seuil par surabondance. Ce qui met en marche, presque toujours, est un manque, une inquiétude, une usure, et les traditions les plus exigeantes ne demandent pas au postulant d’être accompli, mais d’avoir mesuré son insuffisance. Le zen que ce volume donne à entendre commence là, dans une douleur qui n’est ni glorifiée ni consolée, et qui devient matière de travail.
Nul ne sait vraiment pourquoi il s’assoit

Clément Sans, dernier des quatre interlocuteurs, ouvre son entretien par un refus qui honore le livre entier. À la question de son parcours, il distingue deux réponses possibles, l’une chronologique, organisée, dogmatique et réfléchie, l’autre moins satisfaisante et, selon lui, plus fondamentale, puisque « personne ne sait vraiment pourquoi il se retrouve là où il est ». Il précise avoir posé lui-même cette question à différents maîtres, leur demandant pourquoi ils avaient persévéré quarante, cinquante ou soixante années durant. Aucun ne savait vraiment.
Cette honnêteté préserve le recueil de la maladie ordinaire de la littérature spirituelle, qui consiste à reconstruire après coup une trajectoire dont chaque étape annoncerait la suivante. Ce que raconte ensuite Clément Sans intéressera particulièrement les héritiers des bâtisseurs. Né à Chartres, sans famille pratiquante, il se dit sensible dès l’enfance à l’intérieur des cathédrales, à l’art gothique, aux cimetières, à ce genre de lieux qui appelaient indirectement une vie intérieure. Sa formation littéraire et géographique le conduit vers Martin Heidegger, lui-même en dialogue avec des philosophes japonais issus de la pratique, et c’est par ce détour que la tradition zen lui devient audible. Il nomme avec bonheur ce qui le travaillait alors, « la grande et vaporeuse question religieuse ».

Le passage de la pierre au coussin mérite attention. Une nef n’enseigne aucun dogme. Elle agit par la proportion, la lumière et le silence, exactement comme une posture assise n’énonce rien et façonne pourtant celui qui la tient. Que le même homme ait été saisi par l’œuvre des maîtres d’œuvre de Chartres avant de s’asseoir dans un dojo parisien, puis dans un temple de Kyoto, rappelle une évidence oubliée : les formes justes travaillent avant d’être comprises. L’intelligence vient ensuite, et Clément Sans le dit sans détour : l’intérêt intellectuel pouvait suffire, mais un besoin plus intérieur l’a fait passer de l’étude à l’assise.
Une école qui se méfie des mots et n’en finit pas d’écrire
Ludovic Fontaine formule d’un trait le paradoxe qui traverse la voie. Le zen se défie du langage tout en produisant une littérature d’une profondeur vertigineuse, refuse l’attachement aux textes sacrés tout en honorant scrupuleusement la transmission de maître à disciple, proclame que « rien n’est à atteindre » tout en exigeant une rigueur implacable.
Le recueil illustre cette contradiction jusque dans le choix de ses invités, et là réside sa singularité. Les quatre hommes réunis ici écrivent. Pierre Taïgu Turlur enseigne la littérature et a publié plusieurs ouvrages sur le zen. Dumè Antoni se définit comme « auteur dans le domaine de l’imaginaire », la science-fiction y occupant une place privilégiée. Fabrizio Bajec est écrivain, poète et moine, auteur du Moine et l’enfant – Dialogues zen avec ma fille et du Point zéro – Un zen radical. Clément Sans vient des lettres et de la géographie. Une voie qui tient les concepts pour des obstacles a donc choisi quatre hommes de langue pour se dire.

L’entretien avec Fabrizio Bajec porte cette tension à son point vif. Ludovic Fontaine lui confie que les livres spirituels demeurent en général informatifs, tandis que les siens produisent autre chose, « une véritable transmission ». L’aveu engage le volume entier et découvre aussi son flanc. Un livre d’entretiens sur une discipline qui n’a lieu que dans un corps et dans la durée ne peut jamais que désigner ce dont il parle.
Les Sœurs et les Frères qui pratiquent un rituel savent la même chose. Aucun compte rendu ne remplace la Tenue, aucun commentaire ne tient lieu de travail, et pourtant nous écrivons, nous commentons, nous transmettons par la lettre ce qui ne vit que dans l’expérience. Cette contradiction ne constitue pas une faiblesse. Elle est la condition même des traditions vivantes.
Trente-deux années avant que quelque chose cède
Dumè Antoni pratique le zen Rinzai depuis 1978. L’expérience décisive, qu’il a relatée dans Expérience Zen, survient en 2010. Entre les deux dates, trente-deux années d’assise. Le chiffre mérite d’être laissé nu, tant il contredit l’économie contemporaine du résultat rapide et des stages intensifs. À la suite de cette expérience, il ouvre le Zendô de la Fontaine et y reçoit chaque semaine des pratiquants.
Ce mouvement dit l’essentiel d’une lignée. Ce qui a été reçu appelle aussitôt d’être offert, et l’éveil, s’il faut employer ce mot, ne clôt aucune carrière intérieure : il ouvre une charge. Le Compagnon qui accède à la Maîtrise ne conquiert pas un privilège, il hérite d’un devoir envers ceux qui viennent après lui. La patience de Dumè Antoni rappelle par ailleurs que le temps long n’est pas un accident du chemin, mais sa substance même.

L’héritage ne fait pas le moine
Les pages les plus décapantes du volume tiennent en quelques paragraphes de Clément Sans sur le monachisme japonais. Au Japon, explique-t-il, l’immense majorité des moines le sont par tradition familiale, et de grands temples de formation insistent sur la liturgie afin de produire des religieux capables d’assurer les cérémonies funéraires dans le temple familial dont ils hériteront.
Le lieu qu’il a lui-même fréquenté fait exception, un temple qu’il qualifie de mixte, attaché au zazen, à l’étude des textes et au travail agricole, rassemblant des pratiquants venus d’horizons et d’âges différents, qui avaient choisi cette voie au lieu d’en hériter. Étranger au système, sans temple à recevoir, il pouvait, à sa sortie, intégrer le clergé bouddhique et faire carrière dans une grande institution, ou revenir à une existence ordinaire en composant avec sa pratique. Il a choisi la seconde voie.
Ce réalisme dissipe la rêverie occidentale d’un Japon tout entier voué à l’absolu. Toute institution spirituelle produit des charges, des successions, une économie, des habitudes de métier, et la nôtre n’y échappe pas davantage. La qualité d’initié ne se lègue pas. Elle se conquiert et se perd, et l’appartenance héritée peut recouvrir l’absence complète de travail. Que ce rappel nous vienne d’un moine formé à Kyoto ne le rend que plus utile.

Le temple protège, la ville éprouve
Clément Sans vit aujourd’hui dans la cité, avec une famille et un métier, sa journée rythmée par le zazen et par l’étude des textes. Il dit sans ambages qu’il serait insensé de transposer dans l’existence ordinaire l’emploi du temps d’un monastère, et que le temple demeure « un lieu privilégié pour s’y consacrer », puisque tout y est disposé pour la pratique.
Ces lignes méritent d’être méditées par quiconque fréquente une enceinte où le travail devient praticable. La Loge est aussi un lieu où tout est disposé : les heures soustraites au siècle, la parole réglée, le silence protégé, les regards accordés. La difficulté commence lorsque les portes se rouvrent.
Le Temple intérieur se bâtit précisément là où aucun temple ne soutient plus l’effort, dans le bruit, la fatigue, les obligations et l’usure des jours. Ludovic Fontaine le dit à sa manière lorsqu’il situe le zen dans l’acte même de vivre : laver la vaisselle, marcher sous la pluie, accueillir la douleur ou la joie sans s’y accrocher.
Le volume assume ses limites, et il convient de les nommer

Bref et peu coûteux, conçu comme une porte d’entrée, il privilégie le témoignage sur l’exposé et la biographie sur la doctrine. Le vocabulaire japonais y circule sans appareil explicatif, et la lectrice ou le lecteur qui chercherait une présentation ordonnée des écoles Sôtô et Rinzai devra la chercher ailleurs. Ce parti pris a sa contrepartie heureuse, car l’oralité conserve les hésitations, les nuances et les demi-aveux que la prose écrite efface toujours.
Ludovic Fontaine n’est ni universitaire ni dignitaire d’une école
Il vient du micro. Sa chaîne « Nevermind » et ses entretiens diffusés en ligne l’ont formé à un art difficile, celui de poser une question longue, informée, parfois admirative, puis de se taire.
Sa pratique quotidienne de la méditation, poursuivie depuis plus de dix-huit ans et nourrie par Thich Nhat Hanh, Pierre Bourges et Lama Gyourmé, se devine dans la précision de ses relances. Il a déjà conduit, dans la même collection dirigée par José Le Roy, À l’école du dzogchen, À l’école de l’hindouisme, La non-dualité au féminin et Pour une spiritualité incarnée. Le tutoiement qu’il adopte avec Fabrizio Bajec, quand il vouvoie les trois autres, trahit une proximité et rappelle que ces pages furent d’abord des rencontres.
Reste la question que ce livre dépose sans jamais l’énoncer, et qui déborde largement le bouddhisme

Que devient une pratique lorsque le lieu qui la rendait possible se retire ? Les quatre voix rassemblées par Ludovic Fontaine ne proposent aucune consolation. Elles décrivent des existences où l’assise tient bon sans appui extérieur, dans une ville, un métier, une famille, une pluie. Chacun de nous, au sortir d’une Tenue, connaît la tentation de confondre la ferveur d’un lieu avec la solidité d’un chemin. La question que ces entretiens laissent en dépôt tient en peu de mots : que reste-t-il de notre travail lorsque personne ne le regarde et que rien, autour de nous, ne le facilite ?

À l’école du zen – Entretiens de Ludovic Fontaine avec Pierre Taïgu Turlur, Dumè Antoni, Fabrizio Bajec et Clément Sans
Almora Éditions, collection « Enseignants spirituels contemporains » dirigée par José Le Roy, 2026, 216 pages, 9,90 € – version numérique 7,49 € / Lire l’échantillon / Éditions Dervy Almora, Groupe Guy Trédaniel. Édition et vente en ligne de livres et coffrets Bien-être, Médecines naturelles, Ésotérisme, Spiritualités…

