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Cette phrase, souvent attribuée à Franklin Delano Roosevelt, nous parle moins de victoire sur les autres que d’une bataille plus intime : celle qui oppose, en chacun de nous, l’élan d’agir à la tentation de se décharger sur le monde. Pour le Franc-maçon, elle peut devenir une invitation exigeante à remplacer la plainte par le travail, l’alibi par le choix assumé et la culpabilité stérile par la responsabilité.
Une phrase attribuée à Roosevelt
« Les gagnants cherchent des moyens, les perdants des excuses. »

La formule est très largement attribuée à Franklin Delano Roosevelt (1882-1945), trente-deuxième président des États-Unis, qui conduisit son pays pendant la Grande Dépression puis durant la Seconde Guerre mondiale. Il faut toutefois être rigoureux : aucune source primaire incontestable — discours, lettre ou texte officiel — ne permet aujourd’hui d’en établir l’attribution avec certitude. La phrase est sans doute une formulation postérieure, ou une synthèse fidèle de l’esprit rooseveltien plus qu’une citation littérale attestée.
Cette réserve ne retire rien à sa force. Roosevelt est, en effet, associé à une conception très active de l’action publique et de l’expérimentation. Une phrase, elle, est bien documentée dans son corpus : lorsqu’une méthode échoue, il faut le reconnaître franchement et en essayer une autre. Ce n’est pas l’obstination aveugle qu’il valorise, mais la capacité à agir, apprendre, corriger et reprendre la route.
Voilà sans doute la meilleure manière d’entendre notre sentence. Le « gagnant » n’est pas celui qui ne tombe jamais. C’est celui qui refuse de faire de chaque obstacle la preuve qu’il doit renoncer. Le « perdant » n’est pas celui qui échoue. C’est celui qui transforme durablement l’échec en excuse pour ne plus essayer.
Ne pas confondre responsabilité et culpabilité
Le mot essentiel n’est pas victoire. C’est responsabilité.

La responsabilité ne consiste pas à se dire que tout ce qui nous arrive est de notre faute. Ce serait injuste, parfois cruel, et souvent faux. Nul ne choisit consciemment de naître dans telle famille, telle condition sociale, telle époque, avec telle maladie, tel handicap, telle blessure ou telle difficulté. Nous ne maîtrisons ni les accidents, ni les injustices, ni les choix des autres, ni tous les coups du sort.
La culpabilité, elle, peut devenir un poison. Elle enferme l’individu dans le passé : « J’ai échoué, donc je ne vaux rien. » Elle transforme un acte manqué, une erreur ou une faiblesse en identité définitive : « Je suis mon échec. »
La responsabilité dit autre chose :
« Je ne suis peut-être pas la cause de tout ce qui m’arrive, mais je peux choisir ce que j’en fais maintenant. »
Cette distinction est essentielle. Être responsable ne signifie pas se flageller. Cela signifie reprendre une part de pouvoir sur sa vie. On peut reconnaître une erreur sans se réduire à cette erreur. On peut connaître un revers sans conclure que l’on est vaincu. On peut rater, recommencer, changer de méthode et rester pleinement digne. L’essentiel est de se relever pour essayer à nouveau, riche de son expérience. Comme l’affirmait Albert Einstein :
« La folie consiste à reproduire toujours la même chose et d’attendre un résultat différent »

L’image du billet de 500 euros le dit avec une grande simplicité. Un billet neuf, lisse, sorti d’un distributeur, vaut 500 euros. Le même billet froissé, taché, oublié au fond d’une poche ou ramassé par terre conserve la même valeur. Son apparence a changé, son histoire a changé, mais sa valeur demeure. Il en va de même pour l’être humain.
Un individu blessé par la vie, battu par les circonstances, humilié, rejeté ou momentanément vaincu ne perd pas sa valeur. Un individu applaudi, admiré, promu ou victorieux ne gagne pas davantage de valeur humaine qu’il n’en possédait déjà. Ce qui varie, trop souvent, c’est le regard des autres : regard de mépris face à celui qui tombe, regard d’admiration face à celui qui réussit.
Mais ni l’échec ni le succès ne doivent devenir notre identité.
Nous ne sommes pas ce que nous faisons une fois.
Nous sommes aussi ce que nous choisissons de faire de nos expériences.
Chercher des moyens, pas des alibis

La sentence ne dit pas que le monde est juste. Elle ne dit pas que chacun part avec les mêmes chances. Elle ne doit certainement pas servir à humilier celles et ceux qui souffrent, qui sont épuisés, malades, pauvres, discriminés ou confrontés à des difficultés réelles. Elle vise plutôt une attitude intérieure. Face à un obstacle, deux réflexes sont possibles.
Le premier consiste à chercher immédiatement la cause extérieure de tout ce qui ne va pas. Le patron, la famille, le gouvernement, l’époque, les collègues, les voisins, les réseaux sociaux, le mauvais temps, Mercure rétrograde, le chat qui a regardé de travers : tout peut alors devenir la raison parfaite de ne rien tenter.
Le second consiste à se poser une question beaucoup plus inconfortable :
« Que puis-je faire, ici et maintenant, avec ce qui dépend encore de moi ? »

Cette question ne résout pas tout. Mais elle remet la personne en mouvement. Chercher des moyens, ce n’est pas nier les causes extérieures. C’est refuser de leur abandonner entièrement les clés de son existence. C’est reconnaître une difficulté, puis chercher un appui, un apprentissage, un allié, une compétence, une autre voie, une tentative modeste mais réelle.
Le véritable courage n’est pas toujours spectaculaire. Il peut prendre la forme d’un appel passé après des mois de silence, d’une formation reprise à quarante ou cinquante ans, d’une demande d’aide, d’une lettre envoyée, d’un livre ouvert, d’un rendez-vous accepté, d’un pardon demandé ou d’une habitude changée. Le vainqueur de la formule n’est donc pas forcément celui qui obtient ce qu’il voulait. C’est celui qui ne se laisse pas définir par la première porte fermée.
Le bouc émissaire : expulser sa part d’ombre

Lorsque nous ne voulons pas regarder notre part de responsabilité, nous cherchons volontiers un responsable extérieur. C’est un réflexe individuel, mais aussi collectif.
Dans les communautés humaines, cette mécanique peut prendre la forme du bouc émissaire : une personne ou un groupe est chargé de porter les tensions, les échecs, les peurs ou les fautes que le collectif ne veut pas reconnaître en lui-même. Une fois le coupable désigné, le groupe croit retrouver son unité. Il se rassure : le problème est dehors, il a un visage, il suffit de l’écarter.
Mais cette paix est fragile, car elle ne traite pas la cause profonde.
En Franc-maçonnerie comme ailleurs, il est facile de dire : « La Loge ne fonctionne plus à cause d’untel. » Le Frère absent, la Sœur trop bavarde, le Vénérable trop autoritaire, le Secrétaire trop lent, l’Obédience trop lointaine, les nouveaux trop exigeants, les anciens trop rigides : chacun peut, à tour de rôle, devenir le coupable idéal. Or une Loge ne se dégrade jamais par la seule faute d’une personne. Les difficultés collectives demandent toujours une question plus courageuse :
« Quelle part avons-nous laissée s’installer ? »
- Avons-nous cessé d’écouter ?
- Avons-nous laissé les silences devenir du ressentiment ?
- Avons-nous confondu l’harmonie avec l’évitement ?
- Avons-nous abandonné la préparation des travaux ?
- Avons-nous regardé les nouveaux comme des invités plutôt que comme des Frères et des Sœurs à accueillir ?
- Avons-nous entretenu l’habitude de nous plaindre sans jamais proposer ?
La responsabilité collective commence lorsque chacun accepte de regarder sa propre pierre avant de désigner celle du voisin.
Le Franc-maçon n’est pas dispensé d’agir
Le symbolisme maçonnique offre une traduction saisissante de cette pensée : la pierre brute ne se taille pas par procuration.

On peut assister à cent tenues, entendre des dizaines de planches sur la Lumière, apprendre parfaitement les gestes et les mots du rituel. On peut même accumuler les grades, les titres, les décors et les fonctions. Mais personne ne peut accomplir à notre place le travail intérieur qui consiste à voir ses propres aspérités, ses impatiences, ses vanités, ses peurs et ses habitudes.
L’Apprenti est placé devant une matière à travailler. Cette matière n’est pas uniquement le monde extérieur, ni l’Obédience, ni la Loge, ni les autres. C’est lui-même.
Dans cette perspective, le Franc-maçon qui « cherche des moyens » est celui qui transforme une difficulté en objet de travail.
- Un débat en Loge l’agace ? Il cherche à écouter ce qui l’irrite réellement.
- Une planche l’a déçu ? Il propose un autre angle, lit davantage et prend la parole.
- L’ambiance est tendue ? Il choisit de ne pas alimenter la rumeur et demande un dialogue direct.
- Un jeune Frère ou une jeune Sœur hésite à revenir ? Il l’appelle, l’écoute et l’accompagne.
- Il ne comprend plus le rituel ? Il ne s’en moque pas; il pose une question, cherche une source et accepte de reprendre le chemin de l’étude.
La responsabilité maçonnique n’est pas une posture morale. Elle est une discipline quotidienne.
Le travail avant le jugement

En Loge, le mot « perdant » doit évidemment être manié avec prudence. La Franc-maçonnerie ne devrait pas reproduire la brutalité des compétitions profanes. Elle n’a pas vocation à classer les êtres humains entre vainqueurs admirables et incapables méprisables. L’enjeu est tout autre. Il s’agit de distinguer celui qui échoue mais travaille, de celui qui ne fait plus rien mais explique toujours pourquoi les autres devraient agir à sa place. Un Frère peut avoir échoué dans une fonction, rater une planche, mal vivre un conflit ou devoir s’éloigner provisoirement de la Loge. Cela ne fait pas de lui un « perdant ». S’il reconnaît la difficulté, s’il cherche à comprendre, s’il demande de l’aide, s’il reprend sa place lorsque cela devient possible, il accomplit déjà un travail de victoire sur lui-même.
À l’inverse, on peut sembler briller en Loge, multiplier les discours et les responsabilités, tout en se dérobant à la moindre remise en question. On peut gagner une élection et perdre le sens du service. On peut être applaudi et n’avoir rien construit de durable. La vraie victoire maçonnique est silencieuse. Elle ne se mesure ni au nombre de mandats, ni aux titres, ni aux rubans, ni aux compliments reçus à l’agape. Elle se mesure à ce que l’on a appris à corriger en soi et à la manière dont cette correction améliore la vie des autres.
La responsabilité, une liberté conquise

La liberté maçonnique n’est pas la liberté de faire tout ce que l’on veut. Elle est d’abord la liberté de ne pas être entièrement gouverné par ses réflexes. Le réflexe de l’excuse dit : « Je ne peux rien, parce que tout est déjà joué. »
Le réflexe de la responsabilité dit : « Je ne contrôle pas tout, mais je peux toujours choisir ma prochaine action. » Cette différence paraît minime. Elle change pourtant une vie.
Elle permet de comprendre qu’un choix assumé, même s’il ne produit pas immédiatement le résultat espéré, peut préparer une victoire future. L’effort n’est jamais totalement perdu lorsqu’il développe une compétence, une relation, une confiance, une méthode ou une lucidité.
Roosevelt, lui-même frappé par la poliomyélite et durablement privé de l’usage de ses jambes, n’a jamais laissé cette épreuve résumer sa personne ou fermer son horizon politique. Sans faire de sa vie une fable simpliste, on peut y voir une illustration de cette idée : l’obstacle transforme une existence, mais il ne possède pas le droit de lui enlever son sens.
Le Maçon peut entendre cette leçon au cœur de son initiation : il n’est pas condamné à être ce qu’il a été. Il n’est pas réductible à ses erreurs, à ses blessures, à ses succès ou au regard que les autres portent sur lui. Il est un être en construction.
Une phrase à retourner contre soi
La sentence attribuée à Roosevelt peut être brutale. Elle devient féconde lorsqu’on cesse de l’utiliser pour juger les autres et qu’on accepte de se la poser à soi-même.
- Lorsque je me plains, est-ce que je décris une difficulté réelle ou est-ce que je fabrique une excuse ?
- Lorsque je critique ma Loge, est-ce que je propose aussi un chemin ?
- Lorsque je reproche au monde son injustice, quelle part de justice puis-je produire autour de moi ?
- Lorsque je parle de fraternité, quel geste concret suis-je prêt à accomplir ?
- Lorsque je dis manquer de temps, de courage ou de moyens, ai-je vraiment cherché toutes les voies possibles ?
Ces questions ne demandent pas l’héroïsme permanent. Elles demandent seulement la sincérité. Le Maçon ne doit pas devenir son propre procureur. Il n’a pas à se couvrir de culpabilité pour chaque difficulté de sa vie. Mais il lui appartient de ne pas faire de son impuissance un refuge confortable.
La culpabilité dit : « Je suis mauvais parce que j’ai échoué. »
La responsabilité répond : « J’ai échoué. Que puis-je apprendre, réparer ou tenter autrement grâce à cette épreuve ? »
Gagner contre ce qui nous immobilise
La leçon de cette sentence tient peut-être en une seule idée : la victoire la plus importante n’est pas celle que l’on remporte sur un adversaire, mais celle que l’on remporte sur tout ce qui nous immobilise.
- La peur du regard des autres.
- La peur de mal faire.
- La nostalgie des occasions perdues.
- Le besoin de trouver toujours un coupable.
- Le confort de l’excuse.
- La tentation de croire que notre valeur dépend de nos résultats.
Le billet de 500 euros froissé conserve sa valeur. De même, l’être humain qui traverse un échec, une blessure, une humiliation ou une période de doute ne devient pas moins digne. Il lui reste pourtant une tâche : ne pas laisser les circonstances décider seules de la suite de son histoire.
Pour le Franc-maçon, chercher les moyens, c’est reprendre le maillet et le ciseau. Ce n’est pas frapper plus fort sur les autres. C’est accepter de travailler ce qui, en soi, résiste encore à la lumière. C’est surtout comprendre ce qui a amené la vie à lui présenter cette épreuve qui lui semble difficile. C’est justement utiliser cette situation nouvelle comme un laboratoire test pour mettre la lumière dans ce qu’il ne comprend pas encore. En bref, c’est utiliser cette épreuve pour grandir et remercier la vie de lui apporter de nouvelles pierre à tailler… car cela prouve qu’il est en vie.
Le vainqueur ne nie pas l’obstacle.
Il refuse simplement de lui remettre les clés du Temple.
