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L’amitié avec Savonarole était peut-être la relation la plus étrange de la vie de Giovanni, la plus inexplicable de l’extérieur, la plus profondément sensée de l’intérieur.
Ils n’étaient d’accord sur presque rien.
Savonarole pensait que l’humanisme florentin était une corruption, que les livres des Grecs et des Arabes pervertissaient les esprits, que la beauté des peintures et des sculptures était une tentation idolâtre, que Florence avait besoin non de Platon mais de repentir, de larmes, de conversion sincère.
Giovanni pensait que la beauté était une révélation, que les traditions non chrétiennes contenaient des vérités que le christianisme devait accueillir plutôt que condamner, que l’intelligence humaine était un don divin qu’on honorait Dieu en développant.
Ils n’auraient pas dû s’entendre. Ils s’entendaient profondément.
Ce qui les liait était plus profond que leurs désaccords doctrinaux : une exigence commune, un refus commun de la médiocrité, une incapacité commune à se satisfaire des demi-mesures. Savonarole était radical dans sa foi austère ; Giovanni était radical dans sa foi syncrétiste. Ils se reconnaissaient dans cette radicalité, au-delà de son contenu.
Pour comprendre Savonarole, il fallait comprendre ce que la certitude fait à un homme sincère.
Il n’avait pas commencé ainsi. Giovanni le savait par Politien, qui l’avait connu à Ferrare dans les années 1470, avant Florence, avant la célébrité : un jeune dominicain studieux et tourmenté, qui lisait Thomas d’Aquin avec une humilité sincère et doutait de lui-même avec la ferveur qu’il mettrait plus tard à ne plus douter de rien. Il avait été, à vingt ans, un homme qui posait des questions.
La transformation était venue lentement, et Giovanni, qui y avait réfléchi souvent, pensait en comprendre le mécanisme.
Le monde avait confirmé Savonarole trop tôt et trop souvent. Sa première grande prédication publique à Florence, en 1482, avait été un échec : les Florentins, raffinés et ironiques, n’avaient pas reconnu en lui ce qu’il croyait être. Il était reparti pour Bologne, blessé, convaincu que c’était leur faiblesse, pas la sienne. Puis il était revenu, en 1490, sur l’invitation de Laurent lui-même, Laurent qui collectionnait les esprits forts comme d’autres collectionnent les faïences, et cette fois, la ville l’avait entendu.
Les prêches à San Marco attiraient des centaines, puis des milliers de personnes. Les femmes pleuraient. Les hommes revenaient plusieurs fois dans la semaine. On rapportait des conversions, des restitutions de biens volés, des réconciliations entre familles ennemies.
Ce succès-là était dangereux pour un homme de sa nature, pensait Giovanni. Non pas parce qu’il l’avait corrompu, Savonarole n’était pas corruptible par l’argent ou par les honneurs, mais parce qu’il lui avait fourni la preuve. La preuve qu’il avait raison. Que Dieu parlait par lui. Que ses doutes de jeunesse n’étaient que la faiblesse de la chair, et que la certitude était la récompense de la fidélité.
La certitude, une fois acquise, ne se partage pas. Elle s’impose ou elle se tait. Et Savonarole n’avait jamais su se taire.

Giovanni était allé l’entendre prêcher une fois, au printemps 1489, dans la grande nef de San Marco. Il y était allé avec la curiosité du philosophe, avec ce détachement analytique qui était sa façon naturelle d’approcher les phénomènes humains. Il en était ressorti avec quelque chose de plus trouble.
Savonarole prêchait sans notes, debout dans la chaire de bois sombre, son corps maigre tendu comme un arc. Sa voix n’était pas belle. Elle avait quelque chose d’âpre, de presque discordant, qui contrastait avec la voix lisse des prédicateurs de cour. Mais elle portait. Elle portait avec une efficacité que Giovanni n’avait rencontrée dans aucun autre orateur, parce qu’elle ne cherchait pas à plaire. Elle cherchait à atteindre.
Il avait prêché ce jour-là sur le prophète Amos. Sur la ville corrompue qui se croit en sécurité parce qu’elle est riche et belle. Sur Dieu qui avertit avant de frapper, mais dont les avertissements sont lus comme de la métaphore par ceux qui ont trop à perdre pour vouloir comprendre. Sa voix, en décrivant la destruction à venir, ne tremblait pas. Elle avait cette sécheresse particulière des hommes qui ne doutent plus : ils n’ont pas besoin de convaincre, ils annoncent.
Giovanni, dans la foule, avait senti quelque chose de froid le traverser. Non pas la peur du jugement car il ne partageait pas la théologie de Savonarole et cette voix ne l’atteignait pas par ce chemin-là.
Ce qui l’avait traversé, c’était la reconnaissance d’une puissance réelle. Une puissance sans filet, sans ironie, sans la distance protectrice que l’humanisme florentin interposait toujours entre lui-même et l’absolu.
Et il avait vu, à cet instant, ce que cette puissance-là pourrait faire si elle cessait de rester dans les limites de la parole.
Il en avait parlé à Ficin le soir même.
— La différence entre un prophète et un fanatique, dit-il, c’est la même qu’entre le feu dans la cheminée et le feu dans la maison. Au départ, la même flamme. C’est la limite qui change tout.
— Et Savonarole, il est dans la cheminée ou dans la maison ? avait demandé Ficin.
— Pour l’instant, dans la cheminée. Mais il cherche la porte.
Savonarole vint à Querceto en septembre 1490, pour une de ses visites rares mais intenses. Il portait toujours le même habit dominicain usé, ses sandales de cuir brut, sa façon de tenir son corps comme une forteresse. Mais dans ses yeux, ces yeux d’une intensité presque douloureuse, il y avait, quand il regardait Giovanni, quelque chose de tendre.
Ils marchèrent dans le jardin. L’automne commençait, et les vignes rougissaient.
— J’ai lu votre Heptaple, dit Savonarole.
— Et ?
— C’est brillant. Et dangereux.
— Vous me le dites à chaque fois.
— Parce qu’à chaque fois, c’est vrai.
Un silence. Les vignes bruissaient dans le vent.
— Giovanni, dit Savonarole
C’était rare qu’il l’appelle par son prénom, plutôt que par le titre ou par un détachement formel qui lui servait de bouclier.
— Vous allez trop loin. Pas dans la logique, votre logique est souvent admirable. Mais dans le sens de votre projet. Vous voulez embrasser tout le savoir humain, réconcilier toutes les traditions, faire entrer la vérité dans un palais si vaste qu’il aurait des ailes dans tous les quartiers du monde. Mais la vérité n’est pas un palais. Elle est une épée.
— Une épée coupe, dit Giovanni. Un palais accueille. Je préfère accueillir.
— Et Jésus lui-même a dit qu’il n’apportait pas la paix mais l’épée.
— Il parlait de l’épée contre le péché, pas contre les traditions humaines qui cherchent sincèrement Dieu.
Savonarole s’arrêta. Il regarda Giovanni avec une expression qui mêlait l’admiration et la douleur.
— Vous êtes le seul homme à Florence à qui je puisse dire ce que je pense vraiment sans craindre la flatterie ni la condescendance, dit-il.
— Et vous êtes le seul homme à Florence qui me dise ce que je ne veux pas entendre sans que cela me blesse, dit Giovanni.
— Cela devrait vous blesser, parfois.
— Oui. Mais votre compagnie est si rare que la blessure en vaut le prix.
— Vous savez que Florence va changer, dit Savonarole.
— Tout change.
— Non. Je veux dire : Florence va connaître quelque chose de violent. J’en suis convaincu. Dieu parle dans l’histoire. Et ce qu’il dit en ce moment, les guerres qui viennent, l’instabilité des princes, la corruption de l’Église, ce n’est pas un avertissement. C’est un commencement.
— Un commencement de quoi ?
— D’un jugement.
Giovanni regarda le paysage de Toscane dans la lumière d’automne, les oliviers, les cyprès, les vignes rouges, Florence dans la plaine, et plus loin les collines bleues de l’Apennin.
— Si le jugement vient, dit-il doucement, où serons-nous, vous et moi ?
— Vous, dit Savonarole avec une douceur inattendue, vous serez dans vos livres. C’est là votre lieu.
— Et vous ?
— Moi, je serai dans la rue. C’est là le mien.
Ils rentrèrent à la maison en silence. On leur servit le dîner. Savonarole mangea peu, comme toujours, un peu de pain, des légumes bouillis, de l’eau, avec cette économie du corps qui n’était pas chez lui de l’ascétisme au sens théâtral, mais quelque chose de plus profond : une conviction que la chair consommait de l’énergie qu’il valait mieux garder pour autre chose.
Après le dîner, Giovanni le trouva seul dans la bibliothèque. Il n’avait pas pris un livre. Il était simplement assis, les mains à plat sur la table, les yeux ouverts sur quelque chose que les murs de la pièce ne contenaient pas.
Giovanni s’assit en face de lui sans rien dire. C’était une des choses qu’il avait apprises dans leur amitié : on ne dérangeait pas Savonarole quand il était ainsi. Il reviendrait de lui-même.
Il revint, après un long moment.
— Je vais vous dire quelque chose que je n’ai dit à personne, dit Savonarole. Pas parce que vous le comprendrez mieux que les autres. Mais parce que vous êtes le seul qui pourrait m’en dissuader si j’avais tort. Et si vous n’y arrivez pas, alors je saurai que j’ai raison.
Giovanni attendit.
— Je crois que Dieu m’a choisi pour un travail particulier. Pas pour enseigner, pas pour écrire, pas pour ajouter un commentaire de plus aux commentaires existants. Pour nettoyer. Florence est magnifique et Florence est pourrie ; pas corrompue au sens ordinaire, pas seulement l’argent, pas seulement la politique. Pourrie dans sa façon de confondre la beauté avec la vérité. D’admirer Platon quand il faudrait obéir à l’Évangile. De transformer la sagesse en ornement.
Il fit une pause. Ses mains sur la table ne bougeaient pas.
— Je sais ce que vous allez dire. Que la beauté est une forme de vérité. Que Platon et l’Évangile ne se contredisent pas. Vous le dites depuis dix ans et vous le dites avec une intelligence que j’admire sincèrement. Mais l’intelligence ne suffit pas. L’intelligence aussi peut être un ornement. Les enseignements de Platon conduisent à l’orgueil de l’âme, ceux d’Aristote à l’incrédulité. C’est pourquoi je vous invite instamment, à juste titre, à quitter les chemins et les clairières de la philosophie pour le porche de Salomon, où se trouve le chemin le plus sûr vers la vie et la vérité. C’est le moyen d’éviter de choisir.
— Choisir quoi ? dit Giovanni.
— Entre la connaissance et l’obéissance. Vous voulez les deux. Je comprends ce désir. Mais au moment de la décision vraie, pas la décision intellectuelle, la décision vitale, les deux ne tiennent pas ensemble. L’un cède. Et ce qui cède chez la plupart des hommes de ce temps, c’est l’obéissance.
Giovanni le regarda longuement. Il cherchait dans ce visage tendu ce qu’il avait cru y voir parfois : le doute, la fissure, l’endroit où la certitude n’était que la croûte sur quelque chose de plus vulnérable. Il ne le trouva pas. Ou plutôt : il le trouva, mais différemment de ce qu’il avait imaginé. La vulnérabilité de Savonarole n’était pas le doute. C’était la peur. Une peur très ancienne, soigneusement murée derrière les certitudes, mais présente. La peur que si l’on commence à accueillir, si l’on commence à réconcilier, si l’on commence à admettre que plusieurs chemins mènent à la vérité, alors peut-être n’y a-t-il plus de chemin du tout. Plus de boussole. Plus de nord.
Ce n’était pas la tentation du mal. C’était la tentation du vertige.
Et le dogme, comprit Giovanni à cet instant, était la façon qu’avaient certains hommes, des hommes sincères, des hommes de bonne foi, de ne plus avoir le vertige. De se donner un sol ferme sous les pieds, même si ce sol était une prison.
— Frère Jérôme, dit-il doucement, ce que vous appelez obéissance, je l’appelle abdication. Non pas parce que Dieu ne mérite pas l’obéissance. Mais parce que l’intelligence qu’il nous a donnée en faisant l’homme à son image, cette intelligence est aussi une forme d’obéissance. Renoncer à elle, c’est refuser une partie du don.
Savonarole secoua la tête, lentement.
— Le serpent aussi a offert un don à Ève. Le don de la connaissance. Et elle a accepté.
— Et sans ce don, dit Giovanni, nous ne serions pas ici à en parler.
Un silence long. Une bougie finit de brûler et s’éteignit. Personne ne la remplaça.
— Vous n’avez pas pu m’en dissuader, dit Savonarole.
Sa voix n’était pas triomphante. Elle était presque triste.
— Non, dit Giovanni. Je n’ai pas pu.
— Alors je suis sur le bon chemin.
Il se leva. Il inclina légèrement la tête, comme il faisait toujours en partant, ce geste à mi-chemin entre la révérence et le congé militaire. Et il sortit.
Giovanni resta seul dans la bibliothèque à demi obscure. Il pensa à la bougie éteinte. Il pensa à ce que Savonarole avait dit : que ne pas le convaincre était pour lui une preuve.
C’était là, comprit-il, le signe ultime de la clôture d’un esprit : quand les arguments contraires deviennent des confirmations. Quand la résistance du réel se lit non pas comme un signal à prendre en compte, mais comme une épreuve à surmonter. Quand l’obstacle devient la preuve que l’on va dans la bonne direction.
Un homme dans cet état ne peut plus être rejoint par la raison. Il peut seulement être aimé, ou combattu, ou attendu avec l’espoir fragile que quelque chose, un jour, fracture la carapace de l’intérieur.
Giovanni choisit d’aimer. C’était le choix le moins efficace et le plus honnête.
Ce fut leur dernière grande conversation avant que les événements ne les séparent.
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