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Il est des frères dont le parcours trace, sans bruit mais sans détour, une ligne droite entre le profane et le sacré. Pierre Douglas est de ceux-là. Né en août 1941 à Saint-Germain-en-Laye, il aura traversé le demi-siècle écoulé avec la même constance que celle d’un laboureur sillonnant son champ : d’abord journaliste, reporter puis au service politique de TF1 ; ensuite chansonnier, imitateur, comédien, animateur, auteur de sept ouvrages. C’est en 1977, sur l’impulsion de Thierry Le Luron, qu’il troque le stylo contre le micro. En 1984, onze ans avant de quitter lui-même la rédaction pour la scène, il est initié en franc-maçonnerie.

Quarante ans plus tard, le T⸫ C⸫ F⸫ Pierre Douglas est toujours en loge, toujours sur scène, toujours en chemin… et si possible, pour longtemps encore.
L’Académie maçonnique Paris l’a reçu en octobre 2025 pour une conférence intitulée « Ma vie avant, ma vie depuis », dans le cadre de son cycle « Paroles de vie maçonnique(s) ». Il était également présent aux Imaginales Maçonniques et Ésotériques d’Épinal en mai 2025, où il a ouvert le bal avec une intervention au titre révélateur : « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… ». Car le MOT — ce mot perdu que l’on cherche, que l’on garde, que l’on transmet — est au carrefour de ses deux vies : celle du chansonnier qui manie le verbe comme une arme, et celle du franc-maçon qui sait que le mot juste est aussi un outil de travail sur soi.
Pierre Douglas a accepté de répondre à 450.fm pour une interview en deux temps : l’homme de spectacle et le frère. Entre les paillettes du cabaret et la pierre brute de l’atelier, entre l’imitation de Georges Marchais et le silence de la chambre du milieu, il y a un homme qui n’a jamais cessé de chercher.
Rencontre avec Pierre Douglas
Vous avez été initié en 1984. C’était l’époque où vous veniez de quitter le journalisme pour la scène, où Thierry Le Luron venait de vous pousser vers le Don Camilo. Qu’est-ce qui vous a conduit, à ce moment-là de votre vie — un moment de bascule professionnelle — à frapper à la porte d’un temple ? Était-ce un besoin d’ancrage, une rencontre, ou quelque chose qui couvait depuis longtemps ?
PIERRE DOUGLAS : J’avais déjà été contacté quelques années plus tôt, mais n’avais pas donné suite, craignant un côté sectaire. En 1983, j’ai animé une émission de radio sur France Inter, et le réalisateur a jugé que ma manière d’interroger et d’écouter les auditeurs était compatible avec une initiation, car il était franc-maçon. « Tu recevras et tu offriras », me dit-il.
J’ai été intéressé, puis conquis, et me félicite aujourd’hui encore d’avoir été reçu. Depuis plus de quarante ans, je bénéficie de rencontres de grande qualité et continue d’apprécier les valeurs exprimées par mes frères et mes sœurs.
Vous avez souvent dit que l’engagement maçonnique constituait pour vous « un profond ancrage dans l’humanité, compensant l’univers de paillettes ». Pouvez-vous nous parler de cette tension entre les deux mondes : le cabaret, où l’on cherche le rire à tout prix, et la loge, où l’on cherche la vérité à tout prix ? Ces deux quêtes se nourrissent-elles, ou s’opposent-elles parfois ?
PIERRE DOUGLAS : Je n’emploierai pas le mot « tension », mais plutôt le mot « différence ». Chercher le rire en pratiquant l’humour est en quelque sorte une recherche de récompense. Je pourrais dire que chercher la vérité peut aussi consister à chercher une récompense, mais il s’agit là de deux récompenses parfaitement distinctes. Le rire du public est une vraie récompense.
C’est le fruit de réflexions et de présentations de ce que l’humoriste a trouvé pour amuser et divertir son public. C’est une récompense totale. La recherche de la vérité ne peut donner lieu à une récompense totale, car elle ne cessera pas et demeurera un travail toujours inachevé.
Votre conférence à l’Académie maçonnique de Paris s’intitulait « Ma vie avant, ma vie depuis ». Sans dévoiler ce que vous avez dit ce jour-là — car l’oralité a ses droits —, pouvez-vous nous dire s’il y a eu un événement, une rencontre, un déclic maçonnique précis qui fait que vous séparez votre vie en deux ?
PIERRE DOUGLAS : C’est une rencontre qui a provoqué ma décision d’être initié. C’est celle d’un « vieux sage » qui avait été torturé pendant l’occupation. Comme on lui demandait s’il les pardonnerait aujourd’hui à ses tortionnaires, il a répondu : « Merci de m’avoir posé la question, je vais réfléchir et on en reparlera plus tard ». J’ai alors pensé qu’il fallait que je poursuive et améliore mes rencontres avec des personnes comme lui.
Seule une déception aurait pu m’empêcher de continuer, or il n’y en a pas eu.
Thierry Le Luron vous a révélé au public en 1977. Jean Amadou, que vous citez comme votre idole et votre ami, a disparu en 2018. Aujourd’hui, vous êtes l’un des derniers chansonniers français en activité. Qu’est-ce que la franc-maçonnerie vous a appris sur l’amitié — cette amitié particulière, filiale presque, que l’on noue dans le spectacle comme dans la loge ?
PIERRE DOUGLAS : J’avais déjà une idée précise des bienfaits de l’amitié, mais il est indiscutable que la franc-maçonnerie m’a conduit à vivre l’amitié de manière beaucoup plus pensée et beaucoup plus forte que dans ma vie profane. En effet, c’est par le contact et le travail avec mes frères et mes sœurs que j’ai compris l’importance fondamentale de deux notions que je m’efforce de lier à mon amitié pour les uns et pour les autres : le partage et la fidélité.
Votre répertoire d’imitations est volontairement restreint : Georges Marchais, Léon Zitrone, François Mitterrand. Trois voix, trois personnages. En loge, on apprend à se dépouiller des masques. L’imitateur, lui, en revêt. Comment vivez-vous ce paradoxe : être l’homme qui emprunte les voix des autres sur scène, et l’homme qui apprend à trouver la sienne en loge ?
PIERRE DOUGLAS : Le paradoxe que vous évoquez n’est pas vécu par moi en permanence. Quand je suis sur scène, je fais effectivement quelques imitations en empruntant des voix, mais je suis aussi moi-même quand je fais alterner mes imitations avec des sketches et des commentaires personnels. En loge, bien sûr, je suis toujours moi-même et, par conséquent, je n’ai aucun masque.

Autre différence, sur scène, je parle, en loge, la plupart du temps, j’écoute.
Vous avez participé aux Imaginales Maçonniques d’Épinal avec une intervention intitulée « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… ». Le mot — perdu, retrouvé, transmis — est central dans la tradition maçonnique. En tant que chansonnier, homme de mots et de paroles, qu’est-ce que ce « mot » signifie pour vous ? Est-ce le mot juste, le mot de passe, ou le mot de la fin ?
PIERRE DOUGLAS : Merci de me dire que je suis un chansonnier homme de mots et de paroles. Il y a un point commun entre les mots que je prononce sans cesse sur scène et ceux que je prononce parfois, de temps en temps, en loge.
Dans les deux situations, je cherche le mot juste, je me dis que le mot de passe est celui de la transmission et je refuse de croire que c’est mon dernier mot.
Vous êtes l’auteur de sept ouvrages, dont le dernier, Vite avant que j’oublie (éditions LOL, 2025), et vous lancez une nouvelle rubrique pour 450.fm, avec des articles où l’humour complète la réflexion symbolique. L’écriture est-elle pour vous un prolongement du travail en loge, une autre manière de tailler la pierre ?
PIERRE DOUGLAS : Bien entendu, le travail s’appuie sur la même réflexion. Que ce soit en loge ou bien en écrivant un texte, je crois qu’il s’agit toujours de tailler la pierre.
Vous êtes aussi chef d’orchestre — vous avez étudié onze ans à la Schola Cantorum. Au pupitre, vous savez que l’on ne dirige jamais seul : on est guidé par la partition, par les musiciens, par le tempo qui s’impose. En loge, où vous n’avez pas encore tenu le maillet de Vénérable, on vit l’expérience inverse : celle de se laisser conduire par le rituel. Que vous inspire, ce passage entre la baguette qui dirige et la loge qui nous guide ?
PIERRE DOUGLAS : Cette question est très importante et c’est très bien de rappeler que le chef d’orchestre n’est jamais seul. Il y a effectivement la partition et les musiciens de l’orchestre.
La baguette qui dirige a le devoir de se rappeler qu’il s’agit de conduire, de partager avec eux les trésors de la partition. La loge qui dirige permet au chef d’orchestre de faire partie des musiciens comme si lui-même était violoniste ou flûtiste.
En 1977, vous débutiez sous Giscard. Vous avez traversé Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron. Votre spectacle Saltimbanque en 2018 célébrait déjà quarante ans de scène. En loge, on parle de « progression initiatique » et de « voyages ». Quels sont, parmi tous ces voyages — politiques, artistiques, maçonniques — ceux qui vous ont le plus transformé ?
PIERRE DOUGLAS : J’ajouterai un quatrième voyage à ce que vous évoquez.
C’est le voyage journalistique, profession que j’ai exercée pendant dix ans avant de monter sur scène. Je crois que si les voyages politiques, artistiques et journalistiques m’ont beaucoup enrichi, c’est sans aucun doute le voyage maçonnique qui m’a vraiment transformé, rendant ma vie depuis plus de quarante ans encore plus riche et peut-être encore plus réfléchie.
Vous aurez 85 ans dans quelques jours et vous continuez de vous produire. Le chansonnier et le franc-maçon ont en commun une chose : la transmission. Quels conseils donneriez-vous à un jeune frère ou une jeune sœur qui, aujourd’hui, hésiterait entre l’engagement dans le spectacle et l’engagement en loge — comme si les deux ne pouvaient coexister ?

PIERRE DOUGLAS : La réponse est dans votre question. Bien entendu, les deux peuvent et doivent coexister. Il faut aimer le public comme on aime ses frères et ses sœurs, avec le souci permanent d’écouter et de partager.
Une dernière question, comme un onzième voyage. Si vous deviez définir, en un mot — un seul — ce que la franc-maçonnerie a changé dans votre vie d’artiste, quel serait ce mot ? Et si vous deviez, en un autre mot, dire ce que l’artiste en vous a apporté à la franc-maçonnerie ?
PIERRE DOUGLAS : Vous me demandez un seul mot. Le premier : persévérer.
Le deuxième : sourire. J’ai dit.
Conclusion pour 450.fm

Pierre Douglas n’a jamais cessé de marcher. De Europe 1 au Don Camilo, du service politique de TF1 au Studio Hébertot, de la Schola Cantorum au temple maçonnique, il a emprunté toutes les routes — et toutes mènent, comme on dit, au même centre. Ce que cet itinéraire nous rappelle, c’est que la franc-maçonnerie n’est pas un refuge retiré du monde : c’est un atelier au cœur du monde. Pour un chansonnier qui a passé sa vie à observer les hommes publics, à les imiter, à les égratigner avec tendresse, la loge a été ce lieu où l’on dépose le costume de scène pour se retrouver, nu, face à soi-même — comme le roi de son propre couplet, mais sans couronne.
Pierre Douglas le sait mieux que quiconque : le rire et le silence sont les deux faces d’une même quête. L’un éclaire, l’autre creuse. L’un désarme, l’autre arme. Et entre les deux, il y a ce que nous appelons, en loge, le travail.
Le T⸫ C⸫ F⸫ Pierre Douglas poursuit son chemin initiatique. Et nous, à 450.fm, nous poursuivons notre écoute. Car comme il le dit lui-même dans le titre de son dernier livre : il faut faire vite, avant d’oublier. Mais en maçonnerie, comme dans l’art du chansonnier, on sait que la mémoire est patiente — et que les mots, même les plus drôles, sont toujours les plus sérieux.

