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Le roman va pouvoir commencer.
La ville de Bologne sentait le drap et la boue, les chevaux et les épices, l’encre fraîche et la bière renversée. Ses rues étroites, bordées de portiques à arcades qui protégeaient les passants de la pluie et du soleil, grouillaient d’étudiants venus de toute l’Europe : Français, Allemands, Espagnols, Grecs réfugiés depuis la chute de Constantinople, Anglais fuyant les guerres des Deux-Roses.
Bologne était, depuis des siècles, la ville des lois et des lettrés, la plus vieille université d’Occident, et elle en était fière avec l’arrogance tranquille des villes qui savent leur importance.
Giovanni n’aimait pas Bologne.
Il n’aimait pas le droit canonique, non plus, cette forêt de distinctions et de décrétales où la vérité disparaissait sous des couches de commentaires comme une statue sous des draperies.
Il aimait les questions auxquelles on ne pouvait pas répondre par un article de loi. Il aimait les abîmes. Le droit canonique n’avait pas d’abîmes ; il n’avait que des plaines minutieusement arpentées.
Il suivit néanmoins les cours avec application, remplissant cahier après cahier d’une écriture fine et régulière, écoutant les professeurs avec une attention polie qui dissimulait une distraction profonde. Car pendant qu’il notait les distinctions entre droit divin et droit humain, pendant qu’il copiait les décisions des conciles, son esprit errait ailleurs, vers Platon, vers Aristote, vers les mystérieux textes hébreux qu’il avait commencé à déchiffrer à la Mirandole et dont il percevait, même sans les comprendre entièrement, une profondeur vertigineuse.

Il avait un ami à Bologne : Girolamo Benivieni, poète d’une douceur mélancolique, fils d’une famille florentine de marchands lettrés, qui étudiait lui aussi quelque chose qui ne l’intéressait pas, le commerce, en l’occurrence, en attendant de pouvoir rentrer à Florence écrire des sonnets et des canzone.
Benivieni avait les cheveux couleur de sable, un sourire hésitant, et des mains de pianiste qui semblaient toujours chercher quelque chose à quoi s’accrocher.
— Florence, disait-il souvent à Giovanni, d’un ton qui mêlait la nostalgie à l’exaltation, tu ne peux pas imaginer Florence si tu ne l’as pas vue. Ce n’est pas une ville. C’est une idée de ville. C’est la preuve que la beauté est possible.
— Toutes les villes sont des idées, répondait Giovanni. Les hommes ne font que de projeter leurs pensées dans la pierre.
— Oui, mais à Florence, les pensées sont belles.
Giovanni rit. Cette réponse lui plaisait.
Ils se retrouvaient souvent le soir, dans la chambre de Benivieni, plus confortable que celle de Giovanni, qui n’avait jamais appris à dépenser son argent pour son propre confort, pour lire à voix haute, discuter, débattre avec l’ardeur et l’imprudence que seule la jeunesse autorise.
Benivieni lisait ses propres poèmes à voix haute, parfois. Il le faisait avec une hésitation particulière, non pas celle du timide, mais celle de l’artisan qui tend son travail et surveille du coin de l’œil la façon dont on le reçoit. Ses poèmes étaient d’une douceur mélancolique, à l’image de leur auteur : des canzone sur le désir et l’absence, sur la beauté entrevue qui se dérobe, sur l’âme qui cherche en bas ce qui n’existe qu’en haut. Giovanni les écoutait avec une attention sincère, mais son silence à la fin de chaque lecture était un silence de lecteur, non d’ami, et Benivieni le savait.
— Tu n’aimes pas mes vers, dit-il un soir, sans aigreur, comme on constate un fait.
— Je les aime, dit Giovanni. Mais ils me font penser à autre chose.
— À quoi ?
— À Platon. À ce qu’il dit de l’amour dans le Phèdre : que la beauté est la seule des choses intelligibles qui soit visible ici-bas. Tes poèmes cherchent ça. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils cherchent ça.
Benivieni resta silencieux un moment. Il regardait ses feuillets, couverts d’une écriture ronde et appliquée qui ressemblait à son sourire : soignée, légèrement hésitante aux extrémités.
— Le problème, dit-il enfin, c’est que moi je ne pars pas de Platon. Je pars d’une fille que j’ai vue un soir sur le Ponte Vecchio, avec des oranges dans un panier. Et je n’arrive pas à Platon. J’arrive seulement à elle, et au fait qu’elle est partie et que le pont était vide après.
— C’est peut-être la même chose, dit Giovanni.
— Pour toi, peut-être. Toi tu lis et tu arrives à l’universel. Moi j’écris et je reste au particulier. Je reste à la fille avec les oranges. C’est pour ça que je ne serai jamais qu’un poète ordinaire, Giovanni. Je le sais depuis l’enfance.
Il y avait dans sa façon de dire cela non pas l’amertume du jaloux, mais la résignation tranquille de celui qui s’est mesuré avec honnêteté et a accepté sa dimension. Giovanni le regarda avec une attention nouvelle. Ce n’était pas si ordinaire, cette honnêteté-là. La plupart des gens ne se mesuraient jamais vraiment.
— Un poète qui reste à la fille avec les oranges et qui le sait, dit Giovanni lentement, est peut-être plus proche de la vérité que le philosophe qui croit avoir atteint l’universel et qui se trompe de fille.
Benivieni rit, cette fois vraiment, d’un rire qui défit brièvement son sourire hésitant.
— Tu es gentil. Mais tu n’es pas sincère.
— Je suis les deux, dit Giovanni. C’est plus difficile que l’un ou l’autre.
Benivieni lui parla pour la première fois d’un homme qui vivait à Florence et qui, selon lui, avait changé la façon dont on pensait en Occident.
— Marsile Ficin, dit-il. Il traduit Platon en latin. Tous les dialogues. Laurent de Médicis le protège et le nourrit. Il a fondé une académie, dans sa villa de Careggi, une académie platonicienne, tu imagines ? Comme au temps d’Athènes. Des hommes qui se réunissent pour philosopher, qui banquettent ensemble, qui célèbrent l’anniversaire de Platon chaque année…
— L’anniversaire de Platon ?
— Le septième de novembre. Ils mangent, boivent, philosophent. Ils allument des bougies. C’est presque une liturgie.
Giovanni était resté silencieux un long moment. Puis :
— Il faut que j’aille à Florence.
Il alla d’abord à Ferrare car l’université y était renommée pour la philosophie, et Giovanni n’était pas homme à brûler les étapes. Il y passa quelques mois, étudiant l’aristotélisme dans ses formes les plus pures, débattant avec des professeurs qui, pour la première fois depuis Fra Benedetto, se trouvèrent mis en difficulté par les questions de leur élève.
C’est à Ferrare qu’il rencontra pour la première fois un kabbaliste juif, un vieux rabbin de passage, Abraham ben Samuel, dont la barbe blanche touchait presque la ceinture et dont les yeux noirs enfoncés dans leur orbite avaient vu, semblait-il, des choses que les yeux ordinaires ne voyaient pas.
Le vieux rabbin revenait d’un long voyage à travers l’Italie du Nord, portant dans ses sacoches des manuscrits précieux. Il s’était arrêté à Ferrare pour vendre ou troquer quelques textes, et on l’avait logé dans la même maison que Giovanni, une auberge tenue par un cordelier reconverti dans l’hôtellerie, qui logeait pêle-mêle étudiants, marchands et ecclésiastiques de passage.
Ils se retrouvèrent un soir dans la salle commune, devant un feu médiocre.
Le vieux rabbin mangeait du pain et des olives, refusant poliment les plats de viande que lui proposait l’aubergiste. Giovanni, qui avait commandé un ragoût de lièvre et une bouteille de vin de Vénétie, observait le vieil homme avec une curiosité qu’il ne tentait pas de dissimuler.
— Votre écriture, dit-il au bout d’un moment, en hébreu, car il avait appris quelques mots de cette langue à partir d’une grammaire trouvée à Bologne, je reconnais le caractère. Aleph. Beth. Guimel.
Le rabbin leva les yeux. Il regarda Giovanni un long moment sans rien dire. Puis il dit, en un latin parfait qui surprit Giovanni :
— Vous lisez l’hébreu, jeune homme ?
— Je le déchiffre. Je ne le comprends pas encore.
— Pourquoi vouloir le comprendre ?
Giovanni réfléchit. C’était une vraie question.
— Parce que, dit-il lentement, je crois que Dieu n’a qu’un seul visage. Mais nous l’appelons par des noms différents. Et je veux voir ce visage derrière tous les noms. Les noms hébreux me semblent… plus anciens. Plus proches de la source.
Le rabbin resta silencieux encore un moment. Puis il mordit dans son pain et dit, sans regarder Giovanni :
— C’est une idée intéressante. Et dangereuse.
— La vérité est toujours dangereuse.
— Vous êtes jeune pour savoir cela.
— J’ai eu une bonne mère.
Un silence. Le feu craqua.
— Le nom de Dieu en hébreu ne se prononce pas, dit le rabbin. Il s’écrit avec quatre lettres – yod, hé, vav, hé – que les chrétiens appellent le tétragramme. Mais ces quatre lettres ne sont pas seulement un nom. Elles sont une structure de l’être. Elles contiennent, pour qui sait les lire, toute la création.
Giovanni se pencha en avant.
— Expliquez-moi.
Et le vieux rabbin, à sa propre surprise, expliqua.
Ils parlèrent toute la nuit. L’aubergiste finit par souffler les bougies de la salle, les laissant dans l’obscurité relative de l’âtre rougeoyant. Ils ne s’en aperçurent pas.
Au matin, quand ils se séparèrent, Giovanni avait l’impression que quelque chose s’était ouvert en lui, une porte vers un couloir qu’il n’avait pas soupçonné, derrière les murs bien connus de sa bibliothèque mentale : la Kabbale.
Il lui fallait apprendre la Kabbale.
Florence l’accueillit par un soir d’automne de l’année 1479.

Il avait seize ans. Il arriva à cheval, venant de Ferrare par la route de l’Apennin, et le premier signe de la ville fut la coupole, ce dôme prodigieux que Brunelleschi avait élevé sur Santa Maria del Fiore comme un défi au ciel, visible de loin sur les collines, rose et ocre dans la lumière déclinante.
Giovanni s’arrêta sur la hauteur du chemin et regarda.
On lui avait dit que Florence était belle. On lui avait dit que c’était une idée de ville. Il comprenait maintenant ce que Benivieni avait voulu dire. Ce n’était pas seulement la beauté de la chose, quoique la chose fût en effet belle, avec ses palais couleur de miel, ses tours médiévales, ses jardins en terrasse qui descendaient vers l’Arno. C’était quelque chose de plus subtil, quelque chose que la beauté architecturale rendait visible sans pouvoir l’expliquer entièrement : la certitude que les habitants de cette ville croyaient à quelque chose. Qu’ils avaient décidé, ensemble ou séparément, que la vie méritait d’être belle, que l’esprit méritait d’être nourri, que la philosophie et la peinture et la poésie n’étaient pas des ornements de la vie mais sa substance même.
Il descendit vers la ville avec le cœur battant.

La maison de Benivieni se trouvait derrière le Palais Vecchio, dans une rue étroite où les maisons se penchaient l’une vers l’autre comme pour se chuchoter des secrets. Benivieni, qui avait fini par rentrer chez lui après Bologne, l’attendait avec sa mère, une dame ronde et bienveillante qui servit du vin chaud épicé et des gâteaux aux amandes, et s’émerveilla de la jeunesse de l’ami florentin que son fils lui avait si souvent décrit.
Le lendemain matin, Benivieni conduisit Giovanni à travers la ville.
Ce fut une révélation itinérante.

Devant le Baptistère, Giovanni s’arrêta longtemps pour contempler les portes de Ghiberti, ces panneaux de bronze dorés qui racontaient l’Ancien Testament en images d’une clarté et d’une grâce qui lui coupèrent le souffle. Il reconnut les scènes : Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Moïse sur le Sinaï.
Et soudain, pour la première fois, ces histoires qu’il connaissait par les mots lui apparurent dans leur dimension visuelle, charnelle, humaine. Les personnages de Ghiberti n’étaient pas des figures allégoriques. Ils souffraient. Ils désiraient. Ils avaient des corps.
— Michel-Ange dit que ces portes méritent d’être les portes du Paradis, dit Benivieni.
— Michel-Ange ? Qui est-ce ?
— Un gamin de sculpteur qui traîne dans les jardins de Médicis. Treize ou quatorze ans. On dit qu’il a un talent monstrueux.
Giovanni garda cette information dans un coin de sa mémoire et continua de regarder les portes.
Plus tard, dans la journée, ils passèrent devant une bottega où l’odeur de la térébenthine et des pigments broyés filtrait par la porte entrouverte. Benivieni s’arrêta.
— Botticelli, dit-il. Sandro Botticelli. Il a presque fini quelque chose d’extraordinaire. Il paraît que Laurent lui a commandé un tableau pour une des villas des Médicis. Quelque chose sur Vénus, sur le printemps…
— On peut entrer ?
— Il n’aime pas être dérangé pendant qu’il travaille. Mais…
Benivieni poussa la porte.
L’atelier était grand, haut de plafond, envahi d’une lumière grise de fin d’après-midi qui tombait par une série de fenêtres orientées au nord. Des châssis appuyés contre les murs, recouverts de toile de lin, côtoyaient des tables encombrées de pots, de pinceaux, de godets, de pierres à broyer. Des esquisses au fusain couvraient les murs, se superposant comme des palimpsestes : des visages de femmes, des corps en mouvement, des études de mains, des drapés.

Et au centre de la pièce, sur un grand châssis posé à même le sol, une chose.
Giovanni s’approcha lentement. Il vit d’abord les couleurs, un vert profond de végétation, un bleu délicat de mer, puis les formes : une femme debout sur une coquille, nue, ses cheveux d’or cuivré portés par un vent invisible, et autour d’elle des figures qui soufflaient des fleurs, qui tendaient des draperies, qui semblaient suspendues dans une grâce irréelle.
Il était devant La Naissance de Vénus. Le tableau n’était pas encore terminé, les fonds manquaient de quelques glacis, certains détails restaient à préciser dans les draperies de la figure de droite, mais l’essentiel était là, bouleversant dans sa perfection impossible.
— Belle, n’est-ce pas ?
Une voix, derrière lui. Giovanni se retourna.

Sandro Botticelli avait environ trente-cinq ans. Il était de taille moyenne, les épaules larges, les mains tachées de pigment jusqu’aux coudes, les cheveux châtains défaits par une longue journée de travail. Son regard, brun, vif, légèrement ironique, parcourut Giovanni de la tête aux pieds avec la rapidité évaluatrice d’un homme habitué à juger les formes.
—On m’avait dit que Benivieni avait un ami. Je ne savais pas qu’il était aussi jeune dit-il avec un clin d’œil.
— J’ai seize ans, dit Giovanni.
— Moi j’en avais vingt-deux quand j’ai compris que le dessin n’était pas un métier mais une façon de voir le monde. Vous, qu’est-ce que vous faites ?
— Je lis.
Botticelli rit, un rire bref, sincère.
— C’est la même chose. Le dessin lit le monde. La lecture dessine des images dans l’esprit.
Il s’approcha du tableau, prit un pinceau très fin, rectifia quelque chose dans le visage de la Vénus, un souci d’ombre à la commissure des lèvres.
— Je cherche quelque chose, dit-il sans se retourner. Depuis des années, je cherche quelque chose que je ne sais pas nommer. Une façon de peindre la vérité qui soit aussi belle. Ficin dit que le beau est le visible de la vérité. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je cherche.
— Ficin, répéta Giovanni. Demain, Benivieni me conduit à Careggi.
Botticelli posa son pinceau et se retourna.
— Vraiment. Qui vous présente ?
— Benivieni. Il connaît Politien qui nous conduira à Marsile Ficin.
— Angelo Poliziano. Ah ! Soyez prudent avec Politien.
— Pourquoi ?
Botticelli sourit, un sourire ambigu, chargé de quelque chose que Giovanni ne sut pas interpréter sur le moment.
— Parce qu’il est irrésistible. Et qu’il le sait.
Ils ressortirent dans la rue. Le soir commençait à épaissir entre les maisons, et les boutiquiers tiraient leurs volets avec ce claquement régulier que Giovanni n’avait pas encore appris à reconnaître comme le rythme particulier de Florence se fermant pour la nuit.
Benivieni marchait un pas derrière lui, en silence. Giovanni s’en aperçut et ralentit.
— Tu n’as rien dit dans l’atelier, remarqua Giovanni.
— Il n’y avait rien à dire. Ou plutôt : tout ce que j’aurais pu dire avait déjà été dit par la Vénus.
— Tu la connaissais déjà ?
— Je savais qu’il travaillait dessus. Mais non, je ne l’avais pas vue. Personne ne l’a vue encore, hormis Sandro et ses assistants.
Benivieni s’arrêta sous une lanterne. Il avait ce regard qu’il prenait rarement, celui où le sourire hésitant disparaissait complètement et où quelque chose de plus nu apparaissait à la place.
— Tu sais ce que j’ai pensé en la voyant ? dit-il. J’ai pensé que j’allais écrire un poème. Mais j’ai su dans la seconde que ce poème serait moins bien que le tableau. Toujours moins bien. Ce que Sandro fait avec les couleurs et les formes, les mots ne peuvent pas le faire. Ça m’a rendu heureux et triste en même temps. Triste à cause de ma propre médiocrité. Heureux parce que la chose existe.
Giovanni s’arrêta à son tour et le regarda. Il y avait quelque chose dans cet aveu d’une netteté peu commune chez les gens qui se consacrent à l’art : la capacité d’être touché par ce qu’on n’a pas fait soi-même.
— Ce que tu décris, dit-il lentement, c’est peut-être la seule forme d’humilité qui vaille quelque chose. Pas l’humilité devant Dieu, qui est facile. L’humilité devant un autre homme qui a mieux réussi que toi à dire ce que vous cherchiez tous les deux à dire.
Benivieni reprit sa marche. Ses mains cherchaient quelque chose à quoi s’accrocher, comme toujours, et ne trouvant rien, se posèrent dans ses poches.
— J’écrirai le poème quand même, dit-il. Il sera moins bien. Mais ce sera moi qui l’aurai écrit.
