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Mais avec un grand absent, l’Art Royal

Deux frères, deux tombes : la guerre d’Espagne et le procès de sa mémoire
Quatre-vingt-dix ans après le soulèvement de juillet 1936, Le Figaro Histoire rouvre l’un des dossiers les plus brûlants du XXe siècle européen : la guerre d’Espagne. Roberto Villa García, Stanley Payne, Julius Ruiz, Arnaud Imatz et plusieurs autres historiens entreprennent de revisiter la lente désagrégation de la République, les violences des deux camps et, surtout, cette bataille commencée après la bataille : celle de la mémoire. Le numéro entend faire œuvre d’histoire en contestant certains récits devenus, selon ses auteurs, des vérités morales presque intangibles.
Pour le Franc-Maçon, la lecture mérite pourtant d’être prolongée au-delà de ce que dit le dossier.

Car cette guerre ne fut pas seulement celle de deux Espagnes : elle fut celle d’une fraternité humaine retournée contre elle-même. Et parce que le régime franquiste plaça bientôt la Franc-Maçonnerie au cœur de son imaginaire persécuteur, son absence presque totale de ces cent trente-deux pages devient, à elle seule, une question historique.

Deux frères, deux tombes

Le 22 novembre 1936, deux cent mille personnes accompagnent à Barcelone le cercueil de Buenaventura Durruti. Neuf mois plus tard, à León, son frère cadet Marciano tombe sous les balles d’un peloton franquiste et rejoint la fosse commune du cimetière municipal. Tous deux avaient partagé l’engagement anarchiste ; leurs chemins finirent pourtant par diverger jusque dans la mort. Buenaventura était tombé en défendant Madrid ; Marciano fut exécuté après avoir reproché à Franco d’avoir absorbé la Phalange dans une organisation unique.
Julius Ruiz ouvre son étude de la terreur par cette fratrie fracassée
Il aurait été difficile de trouver métaphore plus terrible. Car une guerre civile ne sépare pas seulement des peuples : elle fracture les familles, les fidélités, les mémoires et jusqu’au langage commun permettant encore de nommer l’autre comme un frère. La paix peut arrêter les armes ; elle ne referme pas nécessairement la blessure.

Une histoire sans nom
La formule choisie pour la couverture vaut programme. Nommer la guerre d’Espagne, c’est déjà entrer dans la bataille de ses interprétations. « Croisade » pour les vainqueurs, prélude à la Seconde Guerre mondiale pour les vaincus, premier grand combat de l’antifascisme pour une part considérable de l’intelligentsia européenne : chaque désignation transporte avec elle une généalogie politique.

Dans son éditorial, Michel De Jaeghere remonte de Sylla à la Vendée pour rappeler ce qui donne aux guerres civiles leur cruauté particulière. L’ennemi extérieur nous est souvent désigné par le hasard de notre naissance ; dans une guerre civile, l’ennemi est celui qui fut hier notre voisin, notre compagnon, parfois notre frère. C’est précisément cette proximité qui rend la haine inexpiable.
Vient ensuite la guerre des récits
Le dossier soutient qu’après 1945 une lecture largement antifasciste aurait progressivement transformé le conflit espagnol en récit moral opposant presque mécaniquement le Bien et le Mal. On reconnaît là l’une des interrogations familières à Michel De Jaeghere : dans Les Derniers Jours comme dans La Compagnie des ombres, la chute des sociétés importe autant que la manière dont elles racontent ensuite leur propre effondrement.

Là où le milieu fut broyé

La contribution de Roberto Villa García est sans doute l’une des plus stimulantes, mais aussi l’une de celles qui appellent le plus naturellement la discussion. L’historien ne commence pas véritablement en juillet 1936 ; il cherche les racines de l’effondrement dans les cinq années précédentes. La Constitution de 1931, l’insurrection d’octobre 1934, les élections de février 1936 et la radicalisation progressive des camps constituent les différentes stations d’un même chemin vers la rupture.
Certaines de ses conclusions demeurent débattues dans l’historiographie espagnole, notamment celles concernant le scrutin de février 1936. Il faut donc les lire comme des éléments d’un débat et non comme son dernier mot.
Mais une idée traverse ces pages avec une force singulière : entre 1931 et 1936, ceux qui auraient pu maintenir un espace politique commun furent progressivement marginalisés. Niceto Alcalá-Zamora, Alejandro Lerroux, José Ortega y Gasset, Miguel de Unamuno : autant de figures bientôt privées de cette terre médiane où une République aurait encore pu être habitable par tous.
Le Franc-Maçon ne peut lire cela sans songer au niveau, à la perpendiculaire et à cette recherche de l’équilibre qui n’est jamais mollesse mais architecture. Une maison bâtie contre la moitié de ceux qui doivent l’habiter finit toujours par devenir une forteresse ; et toute forteresse prépare son siège.
Une foi laïciste contre une foi

La question religieuse constitue l’un des passages les plus inconfortables, et donc l’un des plus nécessaires.
Roberto Villa García décrit une République dont certains courants auraient voulu substituer au catholicisme dominant une forme de communion civique et laïque promue par l’État. Manuel Azaña, président du Conseil puis président de la République et Franc-Maçon, prononce la célèbre formule : « L’Espagne a cessé d’être catholique. »
Suivent les incendies de couvents de mai 1931, les violences antireligieuses et, une fois la guerre commencée, le massacre de milliers de membres du clergé. Le dossier rappelle cette terreur avec raison. Mais la persécution d’une croyance ne saurait davantage devenir la fille de la laïcité que l’Inquisition ne saurait être tenue pour l’accomplissement de l’Évangile.
Voilà précisément ce que le Franc-Maçon français peut retenir de ces pages.
La liberté de conscience n’est pas l’organisation de l’incroyance contre la croyance. Elle est ce fragile espace dans lequel le croyant possède le droit de croire, l’athée celui de ne pas croire et chacun celui de changer d’avis.

Madrid, proclamation de la Deuxième République espagnole
Le camp nationaliste ne fut évidemment pas indemne de cette confusion du politique et du sacré. En transformant sa guerre en « croisade », il fit à son tour de Dieu un auxiliaire de la violence des hommes. Georges Bernanos, pourtant catholique et monarchiste, sut regarder cette horreur en face dans Les Grands Cimetières sous la lune. Sa grandeur demeure justement d’avoir refusé de laisser son camp disposer de sa conscience.
L’arithmétique du malheur
Julius Ruiz entreprend de démonter deux commodités mémorielles. D’un côté, la thèse des seuls « incontrôlables », qui permettrait d’exonérer les institutions républicaines d’une partie des violences commises dans leur zone ; de l’autre, celle d’un plan d’extermination entièrement prémédité qui suffirait à résumer toutes les violences nationalistes.

Tchekas révolutionnaires, patrouilles du Comité central des milices antifascistes, Paracuellos, services de police réorganisés : la violence républicaine ne fut pas seulement un surgissement anarchique. En face, Emilio Mola réclamait avant même le déclenchement du conflit qu’une atmosphère de terreur fût installée.
Mais l’arithmétique finit elle-même par parler.
Les contributeurs cités dans le numéro peuvent défendre l’idée d’une relative proximité du nombre des victimes durant la guerre ; l’équilibre se brise dès lors que la victoire rend l’un des deux camps maître des prisons, des tribunaux et des pelotons d’exécution. Le dossier indique lui-même que, sur les quelque 150 000 victimes de la répression entre 1936 et 1945 qu’il retient, environ 90 000 sont imputées aux vainqueurs.

La symétrie tient tant que les deux camps se combattent ; elle cesse lorsque l’un d’eux possède seul le pouvoir de punir.
Le cri de la Madone catalane
Il faut alors quitter un instant les statistiques et regarder les visages.
Le portfolio réuni par Luc-Antoine Lenoir rappelle ce que les tableaux et les sculptures peuvent parfois atteindre lorsque les archives ne suffisent plus. Le Visage de la guerre de Salvador Dalí, dont les orbites contiennent d’autres visages morts ; la Femme qui pleure de Picasso, visage disloqué par une douleur devenue géométrie ; le Masque de Montserrat criant de Julio González, où le métal paraît lui-même hurler : chacun porte quelque chose que les comptabilités de victimes ne pourront jamais contenir.
Guernica devint naturellement l’un des lieux majeurs de cette bataille des représentations. Picasso lui-même concevait son œuvre comme une arme.
Et pourtant, lorsque les idéologies s’effacent devant ces figures broyées, il n’existe plus tellement de morts de droite ou de gauche. Il ne demeure que cette vieille matière humaine défaite par sa propre violence.
L’art devient alors le seul territoire espagnol où les douleurs ennemies peuvent encore se rencontrer.
Pour l’initié, habitué au silence de l’atelier, ces bouches ouvertes disent peut-être aussi ce paradoxe : il existe des cris que seule une œuvre silencieuse parvient à faire entendre.

Ce qu’Orwell comprit à Barcelone
George Orwell est naturellement présent. Engagé auprès du POUM sur le front d’Aragon, il découvre bientôt que ceux avec lesquels il combattait peuvent être transformés, au gré des nécessités politiques, en agents supposés du fascisme. De cette expérience naîtront Hommage à la Catalogne, puis une réflexion qui conduira jusqu’à 1984.
La leçon dépasse l’Espagne : le totalitarisme ne cherche pas seulement à gouverner le présent ; il doit posséder le passé pour rendre l’avenir impossible à contester.

Louis-Xavier Ardillier retrouve cette fracture chez les écrivains, de Maurras à Brasillach, de Malraux à Hemingway. Alfonso Bullón de Mendoza, revenant sur l’épisode fameux de l’Alcázar de Tolède, rappelle quant à lui quelque chose d’encore plus élémentaire : devant une légende, l’historien doit revenir au document.
Et le Franc-Maçon devrait en faire autant.
Car une preuve vaut mieux qu’une conviction, surtout lorsque la conviction nous arrange. Le doute méthodique n’est pas une faiblesse initiatique : il est l’un des instruments du dégrossissement de la pierre.
Le procès du conformisme et ses angles morts

« Caudillo »
Stanley Payne revient sur sa propre évolution intellectuelle et sur les ruptures historiographiques intervenues en Espagne depuis plusieurs décennies. Le dossier consacre notamment une large place à Pío Moa et à la contestation des récits historiographiques dominants.
La critique des lois mémorielles espagnoles de 2007 et 2022 pose alors une question essentielle : jusqu’où un État peut-il légiférer sur la mémoire ?
Pour un Franc-Maçon attaché à la liberté absolue de conscience, la réponse ne peut être simple.

Une démocratie peut évidemment reconnaître des victimes, ouvrir des archives, réparer des injustices et condamner des crimes. Mais l’histoire cesse d’être libre dès lors que le pouvoir prétend lui dicter non seulement les faits qu’elle doit connaître, mais le sens qu’elle doit leur donner.

Il reste pourtant au dossier une difficulté. En dénonçant le conformisme historiographique, il rassemble pour l’essentiel des auteurs partageant une même volonté de révision du récit dominant. Paul Preston apparaît principalement comme contradicteur à réfuter ; Santos Juliá est évoqué pour son refus de certaines discussions.
C’est là que le miroir devient intéressant.

Dénoncer la fabrique d’un mythe en réunissant un chœur trop homogène expose toujours à ouvrir, sans s’en apercevoir, l’atelier du mythe voisin.
Le nom que ces pages ne prononcent pas
Et voici peut-être, pour nous, l’étrangeté majeure de ce numéro.
La Franc-Maçonnerie n’y apparaît pratiquement qu’à travers Manuel Azaña. Puis presque plus rien.

Or le régime né de la victoire franquiste fit précisément de l’antimaçonnisme l’un des piliers de son système d’interprétation du monde. Le décret du 21 décembre 1938 ordonne la disparition des symboles maçonniques, y compris dans les cimetières. La loi du 1er mars 1940 réprime conjointement la Franc-Maçonnerie et le communisme. Un Tribunal spécial pour la répression de la Franc-Maçonnerie et du communisme fonctionnera pendant plus de vingt ans.

Franco lui-même consacrera sous le pseudonyme de Jakim Boor des dizaines d’articles à cette obsession. Et jusque dans son dernier grand discours public, en octobre 1975, quelques semaines avant sa mort, la conspiration maçonnique demeure l’un des fantômes qu’il convoque pour expliquer les malheurs de l’Espagne. Les archives confisquées aux Loges furent quant à elles concentrées à Salamanque, où elles constituent aujourd’hui une documentation majeure pour les chercheurs.

Comment consacrer un dossier entier aux mythes de la guerre d’Espagne sans s’arrêter davantage sur celui-là ?
Car voici précisément l’une des grandes leçons de cette histoire : le franquisme transforma un ennemi fantasmé en justification de persécutions parfaitement réelles.
Et c’est là que Le Figaro Histoire, malgré la richesse de son dossier, laisse peut-être dans l’ombre l’un des exemples les plus saisissants de cette « fabrique du récit » qu’il entreprend pourtant de démonter.
Et lorsque les frères ne se reconnaissent plus…

Quelque chose demeure cependant après avoir refermé ces cent trente-deux pages. La guerre d’Espagne n’a pas seulement opposé deux Espagnes. Elle a détruit le lieu même où deux Espagnes auraient encore pu se parler.
Les Loges furent précisément, malgré leurs propres engagements et contradictions, de ces lieux où des hommes issus d’univers différents avaient appris à se reconnaître sous le nom de Frères. Elles furent donc parmi les premières à devoir disparaître lorsque vint le temps où l’adversaire ne pouvait plus être un contradicteur mais devait devenir un traître, un comploteur, un ennemi absolu.
Michel De Jaeghere écrit que les légendes entourant cette guerre « concernent chacun d’entre nous ». Il a raison, peut-être même davantage que son dossier ne le laisse entendre.

Car aucune époque n’est définitivement vaccinée contre la tentation de transformer sa mémoire en dogme, son opinion en vérité sacrée et son contradicteur en ennemi. Il suffit que le dialogue cesse pour que les pierres destinées à construire le Temple commencent à servir à dresser des barricades.
Alors reviennent les deux frères du commencement : Buenaventura dans l’immense cortège de Barcelone, Marciano abandonné dans la fosse commune de León. Deux engagements, deux morts, deux mémoires que tout semblait condamner à ne plus jamais se rencontrer.
Le Franc-Maçon devrait pourtant refuser de choisir lequel mérite ses larmes.

Car lorsque vient l’heure de compter les morts, il n’existe plus de victoire initiatique possible. Il n’y a que des hommes qui n’ont pas su demeurer frères.

Et peut-être est-ce finalement cela que la guerre d’Espagne nous demande encore, quatre-vingt-dix ans plus tard : non pas de renoncer à juger, encore moins d’oublier les bourreaux et leurs victimes, mais de conserver assez de lumière pour empêcher que l’Histoire ne recommence à fabriquer des ennemis là où vivaient encore des hommes.
Lorsque les Frères cessent de se reconnaître, le Temple ne s’écroule pas d’un seul coup : il s’éteint pierre après pierre.
Et il appartient à chaque génération de décider si elle veut entretenir les fosses communes de ses certitudes ou, envers et contre tout, rallumer les étoiles de la Voûte.


Le Figaro Histoire n° 87, « 1936-1939. La guerre d’Espagne. Une histoire sans nom », sous la direction de Michel De Jaeghere, Société du Figaro, août-septembre 2026, 132 pages, 11,90 €. Disponible en kiosque ou Maison de la presse.
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