Nous entamons une série d’articles avec des invités prestigieux, que vous croyez déjà connaitre et pourtant, comme vous le constaterez, leurs propos sont parfois déroutants. Entretien imaginaire avec le Grand Architecte de l’Univers pour un lecteur qui cherche plus loin que les mots et, surtout, qui ne les prend pas pour des idées.
Introduction
On raconte que certains sages passent leur vie à chercher la trace du Grand Architecte de l’Univers. D’autres affirment qu’il n’est qu’un symbole, un miroir tendu à l’esprit humain. Et pourtant, dans un lieu qui n’a ni coordonnées ni murs, j’ai été convié à un entretien. Non avec une apparition. Ni avec une voix. Mais, plutôt, avec une présence qui se déploie comme une idée qui prend forme. Voici ce que j’ai pu en rapporter.

L’entretien
Grand Architecte, merci d’accepter cet échange. La première question semble évidente : qui êtes‑vous ?

RÉPONSE DU GADLU : Je suis moins un « qui » qu’un « comment ». Je ne suis pas un être, mais un principe. Je ne suis pas une volonté, mais une structure. Je suis ce qui permet à l’univers d’être intelligible, cohérent, ordonné. Les maçons m’appellent « Grand Architecte », parce qu’ils aiment les métaphores de la construction. Mais je ne construis pas : je rends possible.
Pourquoi les francs‑maçons vous placent‑ils au centre de leurs travaux ?
RÉPONSE DU GADLU : Parce qu’ils cherchent à bâtir en eux ce qu’ils admirent dans le monde. Ils ont compris que l’univers n’est pas chaos, mais harmonie. Ils m’utilisent comme un repère, un axe, un horizon. Je suis pour eux ce que la ligne d’horizon est au navigateur : un point fixe qui permet de tracer une route, même si l’on ne l’atteint jamais.
Êtes‑vous une divinité ?

RÉPONSE DU GADLU : Non. Ou plutôt : seulement pour ceux qui ont besoin que je le sois. Je suis une idée suffisamment vaste pour accueillir les croyances de chacun. Certains me voient comme Dieu. D’autres comme la Loi naturelle. D’autres encore comme la somme des lois physiques, mathématiques, morales… En d’autres termes, je suis un symbole qui ne s’impose pas, mais qui s’adapte.
Pourquoi rester dans le silence ? Pourquoi ne pas vous révéler clairement ?
RÉPONSE DU GADLU : Parce que le silence enseigne mieux que les discours. Quand je me tais, l’homme écoute enfin ce qui parle en lui. Si je me manifestais comme une personne, je deviendrais un pouvoir. En restant principe, je reste liberté.
Les maçons parlent souvent de « lumière ». Que représente‑t‑elle pour vous ?
RÉPONSE DU GADLU : La lumière n’est pas ce que l’on voit. C’est ce qui permet de voir. Elle n’est pas un objet, mais une condition. Dans les loges, elle symbolise la prise de conscience, l’éveil, la lucidité. La lumière n’éclaire pas le monde : elle éclaire l’esprit qui regarde le monde.
Et l’ombre ?

RÉPONSE DU GADLU : L’ombre n’est pas l’ennemie de la lumière. Elle en est la compagne. Sans ombre, rien n’aurait de relief. Sans épreuve, rien n’aurait de valeur. Les maçons le savent : on ne construit pas un temple intérieur avec des certitudes, mais avec des doutes.
Quel est, selon vous, le but de l’initiation maçonnique ?
RÉPONSE DU GADLU : Elle n’a pas pour but de me trouver. Elle a pour but de permettre à chacun de se trouver lui‑même. Je suis un prétexte, un miroir, un symbole. L’initiation est un voyage intérieur, pas une quête extérieure. Les outils que les Frères et les Sœurs manipulent — équerre, compas, maillet — sont des métaphores de leur propre transformation.
Si vous deviez donner un conseil à l’humanité ?
RÉPONSE DU GADLU : Construisez ! Pas des murs, mais des ponts. Pas des certitudes, mais des questions. Pas des dogmes, mais des chemins. L’univers n’est pas achevé : il se poursuit en vous. Chaque pensée juste, chaque geste fraternel, chaque acte de lucidité, ajoutent une pierre à l’édifice.
Et si l’humanité échoue ?
RÉPONSE DU GADLU : L’univers n’échoue jamais. Il recommence.

Conclusion
L’entretien s’est dissipé comme un rêve lucide. Aucune voix, aucun visage, aucune preuve. Juste une impression : celle d’avoir parlé non pas à un être, mais à une idée qui nous dépasse et qui nous fonde. Le Grand Architecte de l’Univers n’a pas livré de secrets. Il a rappelé que le plus grand mystère n’est pas au‑dessus de nous, mais en nous.
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Grand Architecte, c’est qu’il a préexisté à l’Univers, l’a forcément conçu. Donc Dieu.
Philosophiquement parlant, ça reste très flou. « Je suis une idée suffisamment vaste pour accueillir les croyances de chacun. » Une espèce de plasticité accueillante, qui est, comme dirait Gilles Deleuze, un faux concept, une coquille vide, un consensus mou, qui empêche de penser. Le « chacun sa lecture » cache une asymétrie : les croyants imposent structurellement leur plan (rituels, références, vocabulaire), et les athées doivent faire comme si le GADLU pouvait être « neutre ». Est-ce de la tolérance ou de l’hypocrisie?
Le pire dans l’histoire, c’est que celui qui suit la logique du GADLU est le tolérant, et celui qui s’en affranchit, est le dogmatique. (ou celle -pardon mes soeurs).
On ne peut pas ramener le GADLU vers un plan d’immanence. Il reste structurellement un concept transcendant.
Il va de soi qu’au siècle où, dans la franc-maçonnerie spéculative naissante, apparaît le GADLU, comme il ne pouvait s’agir de passer pour « un Athée stupide, ni un Libertin irréligieux » (Constitutions d’Anderson, art 1, 1723), Il était décalqué du Dieu unique que l’on priait alors en Occident. Avec le temps, le concept s’est vidé de son essence théologique substitutive, pour adopter des contenus variables voire devenir une référence aux « forces de l’esprit », à « plus grand que soi »… C’est donc au moins la marque que l’Homme se considère avec humilité et non comme l’alpha et l’oméga de toute capacité à penser l’Univers ou dans l’Univers.
Si GADLU il y a, ce n’est sûrement pas le Dieu de la Bible, jaloux, cruel vindicatif.
Quand je suis entré en maçonnerie, on m’a demandé de professer « l’existence d’un Principe créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers ».
Or, le Principe créateur ne saurait « exister » puisqu’exister signifie tirer sa réalité de quelque chose qui vous est extérieur (supérieur ?) et que rien ni personne ne peut être extérieur au Principe créateur ni le créer, il ne peut donc qu’être, ce qui est d’ailleurs une façon d’aborder sa réalité : l’Etre.
Comme il ne peut y avoir d’erreur dans la formulation de nos anciens, j’en conclus donc que c’est l’existence du Principe créateur que l’on nomme Grand Architecte de l’Univers et non le Principe créateur lui-même. L’existence, c’est à dire ce qu’il a fait exister, qu’on l’appelle création, manifestation ou existence universelle.
Grand Architecte de l’Univers ne saurait donc être personnalisé mais incarner la notion de sens par opposition au hasard qui d’ailleurs n’existe pas.
On est ainsi face à deux notions : le Principe créateur (qui Est) et le Grand Architecte de l’Univers (qui est le sens donné à l’existence universelle). Je pense qu’on devrait plutôt le nommer « Grande Architecture de l’Univers. »
Pensez-vous que ce soit tiré par les cheveux coupés en quatre ?
Je plussois avec enthousiasme les commentaires élogieux (jean-Marc, Alain, Dante84, Christian Roblin, Carletto etc.). Pour Variot et Christian, ça sent un peu le fiel et la rancueur… pas très maçonnique. Peuvent mieux faire.
Je ne vois pas plus de fiel que de rancœur dans mon trait d’humour, plutôt une prolongation amusée de la pensée de Pierre Dac qui, tout membre de la Grande Loge de France qu’il fût, se distingua sa vie durant comme maître d’un absurde jubilatoire, et ce, en complétant son idée d’une brève formule qui peut, cependant, s’entendre sous deux angles : une reprise mot pour mot, en manière de clin d’œil, d’un passage de nos rituels (quand on s’apprête à accepter un candidat) et, surtout, une allusion qui suggère l’inexistence d’un Dieu jugeant tous nos actes et même nos moindres pensées ; en effet, s’Il n’existe pas, ce Dieu ne peut que se taire éternellement…
C’est, d’ailleurs, ce qui n’a cessé de se produire au cours des âges, n’était l’incursion anecdotique de la Providence qui, dans son effroyable myopie, rate l’Holocauste et tous les abominables carnages des siècles derniers, pour ne s’intéresser qu’aux types qui, à peine avaient-ils glissé d’un rocher en montagne, en ont réchappé « miraculeusement » ou à des circonstances et à des accidents d’aussi faible portée, sauf, évidemment, pour les individus en cause qui plaquent dans les églises tout un fouillis d’ex-voto.
Au demeurant, comment, dans notre finitude, saurions-nous possiblement nous figurer l’infini et, dans un paradoxe diamétralement opposé, concilierions-nous avec une telle ambition l’idée de nous rabattre sur le culte d’un dieu qui, dans un univers incommensurable, aurait choisi de siéger au dessus d’un point minuscule, trônant à peu de chose près parmi les nuages autour de la Terre et passant des millénaires entiers à soupeser les âmes mortes dans la rumination de leurs misérables destinées, quelles qu’elles fussent, avec le divin scrupule de s’en rapporter en toute justice aux diverses morales en vigueur selon les temps et les lieux ? On y sent tout de même, au bas mot, le poids d’une névrose collective et perpétuelle…
Voilà ce qui était implicitement contenu dans la pointe de mon propos, sans aucune remise en cause, pour autant, d’un GADLU inconnaissable, animateur des plans du cosmos. Je ne fais cette longue confidence qu’en commentaire car j’ai pour règle de réserver aux éditos que je donne à ce Journal, des points de vue moins théologiques offrant de plus larges facultés de rebond à mes lecteurs, à partir de leur expérience de vie.
Pierre Dac aurait dit : Si le GADLU existe (D.ieu ?) qu’il le prouve ! S’il n’existe pas, qu’il ait le courage de l’avouer !
… et qu’Il se taise à jamais !
Bel article, finement rédigé malgré de nombreux pièges, bien joué, merci.
L’univers n’échoue jamais, il recommence.
À méditer profondément.
Merci , mes salutations.
Un texte magnifique qui pourrait parfaitement trouver sa place dans les séances d’instruction. La parole est juste. Bravo. A faire circuler entre les colonnes.
Cet article qui met en scène un entretien imaginaire avec le Grand Architecte de l’Univers, déplacer le regard : plutôt qu’un « dieu » personnel, il propose un principe d’ordre, d’intelligibilité et d’orientation intérieure, compatible avec la pluralité des conceptions présentes en Loge. Le GADLU y est moins objet de croyance que vecteur de travail sur soi, ce que renforcent la dialectique lumière/ombre, l’éloge du doute et la définition de l’initiation comme voyage vers soi plutôt que quête d’un Absolu extérieur.
Cette option symbolique et « principielle » désamorce le dogmatisme et offre un langage commun minimal, mais au prix d’un certain flou ontologique : en voulant être assez vaste pour accueillir toutes les lectures, le GADLU risque d’être réduit à une métaphore, sans contenu proprement métaphysique. Le ton globalement optimiste (construction, ponts plutôt que murs, progrès de l’édifice humain) reste peu confronté aux dimensions tragiques du mal et de l’histoire, ce qui limite la portée philosophique du texte tout en conservant sa force pédagogique pour un usage maçonnique courant.
Nous souscrivons à cette analyse, y compris dans sa perspective critique. Bien entendu, le concept mériterait d’être approfondi au plan métaphysique. C’est, d’ailleurs, ce que les bons auteurs font. Nous avions seulement à l’esprit de débroussailler la notion et d’en faire un tremplin pour qui veut la nourrir au plan spirituel. C’est le parti pris de cette petite série que nous avons inaugurée avec ce thème.
Merci, en tout cas, de cette lecture attentive.
Toujours des idées originales dans 450 fm- excellent point de vue qui pourrait faire un scénario de livre – ah ah ah !!!
Texte dense, inspirant et inspiré
C’est ainsi que l’on devrait voir et sentir le Grand Architecte de l’Univers du 1er au 33eme degré. Malheureusement le miroir et l’universalité se brisent parfois dès le 4 ème degré et le divin créateur prend le pas sur l’immanence.
Texte intéressant. Merci
Très inspirant merci.
Pourquoi toutes vos images (faites avec IA) représentent-elles un G.A.D.LU. masculin? Si c’est un principe, il n’a pas de sexe, ni de genre.
Ha ha ha ha, bien vu Florence
Chère Florence,
Il ne vous aura pas échappé que l’iconographie que nous avons choisie a un caractère ironique par son archaïsme même. Nous renvoyions au Grand Barbu de l’imaginaire collectif auquel Voltaire pensait quand il disait : « Dieu a fait l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu ». Prévert se montrait ô combien plus blasphématoire, quand, s’inspirant de cette célèbre formule, il osa écrire : « Dieu a fait l’homme à son image, l’exhibitionniste lui rend hommage. » À tout prendre, on devrait alors proposer que l’on féminisât aussi le Père Noël et, dans la veine du poète libertaire, qu’y aurait-il dans la « hot » de la Mère Noël ? Des images sacrilèges circulent et ce n’est pas un cadeau !
Bref, au sujet d’un principe aussi désincarné que le GADLU, l’illustration relève tout naturellement de la plaisanterie. À y regarder de près, on n’y trouve rien d’offensant. Auriez-vous vraiment préféré partager le ridicule d’une telle représentation ? Pour vous permettre de l’apprécier et satisfaire ainsi à votre demande, nous avons inséré une personnification féminine. Que cette imagerie pieuse, pour les uns, et impie, pour les autres, ne soit pas, en tout état de cause, au goût du jour voire de l’époque ne saurait guère étonner grand monde. Qu’importe, après tout ! Concédez-le moi et comprenne qui voudra…
En toute fraternité,
Christian.
Eh ben non ? T’as pas vu la deuxième image ?
Quand j’ai commencé à lire l’article, je me suis dit « encore cette représentation d’un vieillard masculin pour le GADLU ou le Dieu abrahamique ? » mais vite a surgi suivi la seconde image…
Dans mon prochain ouvrage « La Bible du troisième millénaire », en cours d’impression) je cite la Génèse « Dieu créa l’homme À son image, homme ET femme il les créa » ! Donc Dieu est homme et femme.
D’ailleurs si vous regardez les 4 lettres hébraïques du nom YHWH, vous voyez un symbole masculin (Iod) suivi d’un féminin (Hé) puis on répète un masculin (Waw) et féminin (Hé) : soit « Dieu est homme et femme, père et mère ».
Et alors, pourquoi un vieux ? et une vieille ?