C’est une évidence, l’absence d’un membre de l’atelier coupe l’espace du chantier en deux. Ici et ailleurs et entre les deux un gouffre où flottent des particules d’absence. Cependant, les membres de l’atelier, absents à la tenue, peuvent dire leur présence en pensée malgré tout, par le témoignage du Frère ou de la Sœur qui rapporte leurs excuses en loge, ces petites bulles mentales qui flottent jusqu’à la loge.
Ne pas s’excuser, c’est faire prévaloir, sur le chantier, la prégnance des fantasmes d’abandon, c’est introduire la séparation, la coupure non seulement entre le groupe et l’absent, mais par là même au cœur du groupe. Ne pas respecter le groupe en tant qu’unité, c’est ne pas se respecter soi-même comme appartenant à ce groupe, c’est se débrancher soi-même de la prise d’unité.
La responsabilité est un choix et donc une liberté. Travailler en loge fonde le franc-maçon dans sa liberté d’être franc-maçon.

Ne pas transmettre ses excuses sous forme d’obole ou de parole, c’est abandonner le chantier dont la linéarité est celle de l’enchaînement des tenues d’obligation. Mais l’absent sera en manque, car il y a une formation que la tenue en loge peut donner au franc-maçon et qu’il ne peut trouver ailleurs. L’absent se prive d’une nourriture invisible : la formation secrète que la tenue distille comme un nectar initiatique.
Quels en sont les aspects ?
Il apparaît que la spécificité du travail maçonnique est ce vécu si particulier de la mise en résonance de l’être avec les rituels pratiqués par la loge, quand elle est réunie en tenue. Les rituels tendent à être l’agent grâce auquel la nature profonde de chacun peut être éveillée et stimulée à un degré tel que le maçon pourra accomplir son grade et gagner cette impulsion supplémentaire, cet élan qui le porteront à travers ses épreuves, en le rendant capable de progresser de point en point, de colonne en colonne, à l’intérieur d’un temple de lumière, suivant une progression précise et ordonnée et qui lui permettront de réaliser cette progression dans le monde profane vis-à-vis des épreuves que le maçon y rencontrerait.
Chaque degré parle un symbolisme dont la parole, les mots, les rituels sont des clés qui devraient inspirer le maçon. Le rituel unit la loge, la transforme en un seul corps, un seul souffle.
Les rythmes du vocable, ou des gestuels, produisent des effets. Hors du rituel point d’effet. Le rituel rend une loge capable de s’unifier et d’effectuer ainsi un travail d’ensemble en tant que corps unique fonctionnant d’une manière cohérente. Les coups de maillet répétés, non seulement délimitent dans notre mental l’espace sacralisé, mais surtout réunissent les battements de nos cœurs, en les réinitialisant, par le bruit, sur la même pulsation, nos sursauts en témoignent. L’absent ne peut partager cela. Chaque degré parle un symbolisme dont la parole, les mots, les rituels sont des clés qui devraient inspirer le maçon. Ces rythmes du vocable, ou des gestuels, produisent des effets. Hors du rituel point d’effet. Le rituel rend une loge capable de s’unifier et d’effectuer ainsi un travail d’ensemble en tant que corps unique fonctionnant d’une manière cohérente.
Les coups de maillet répétés, non seulement délimitent dans notre mental l’espace sacralisé, mais surtout réunissent les battements de nos cœurs, en les réinitialisant, par le bruit, sur la même pulsation, nos sursauts en témoignent. L’absent ne peut partager cela. . L’absent ne peut pas sentir ce frisson, cette montée d’énergie qui fait vibrer les os.
Chaque mot, chaque acte, chaque mouvement et chaque représentation imagée de la vérité focalise toutes les pensées des maçons rassemblés en une convergence qui fait unité. Il faut donc une conscience aiguisée de la symbolique du rituel pour accomplir ces attitudes comme une méditation de groupe. Tout est Un, même quand cela semble se diviser.
Privilégions au niveau de l’entrée en Franc-maçonnerie ceux et celles qui nous semblent capables de répondre, après un enseignement d’apprenti, à cette exigence.
Chaque degré propose un mystère de signes secrets supposé protéger le franc-maçon à chacun de ses grades.
De quoi les mots et attouchements protègent-ils ?
Au 1er degré, l’impétrant est dépouillé symboliquement de ses métaux. Par-là, il est protégé des risques possibles résultant du contact avec les forces électriques qui peuvent être déchargées par l’application de l’épée de l’initiateur. L’initiateur, dans son sens le plus vrai, est en rapport avec les forces et l’énergie, avec la manifestation, entre autres, des phénomènes électriques, lesquels phénomènes résultent de l’interaction de la dualité des forces de l’univers ; entre l’énergie statique et l’énergie dynamique, entre l’esprit et la matière, entre la vie et la forme, interaction au sein de l’unité qu’elle manifeste justement par cette dualité.
– La cosmologie nous le dit. En tant que singularité initiale serait une limite absolue à la compréhension de l’univers, puisque les lois de la physique ne sont plus valables, ni même les concepts les plus élémentaires de l’espace-temps. Les mythes racontent cette brisure de la durée grâce à laquelle commence le temps. La réalité est une structure habitée par les nombres, les proportions et les analogies. Ainsi elle se présente à l’homme et à son esprit pour y être déchiffrée.
– La nature nous le dit. En effet, aujourd’hui, au niveau le plus microscopique de la connaissance scientifique, selon le principe d’incertitude d’Heisenberg, dans la particule, le savant ne peut plus distinguer ce qui est matière de ce qui est énergie.
– Le rituel d’initiation, comme tout le rituel, nous le dit aussi. Le profane courbé à l’entrée du temple, prêt à traverser la matrice de la Loge-mère, est prêt à redevenir l’être spirituel primordial. Cet être courbé représente, pour certaines traditions, la chute de l’esprit dans la matière, pour d’autres traditions, ce symbole représente le divorce de l’Esprit d’avec la Matière, son retour à sa source primordiale dans laquelle l’impétrant s’immerge. Dans les deux cas il s’agit toujours du Un manifesté en matière et énergie. Ici tout est Un parce que tout est symbole. Si le signe distingue et donc sépare, le symbole, lui, permet la convergence en réunissant ce qui est épars. Comme l’écrit René Guénon dans Symboles de la science sacrée : «le complémentarisme n’est que l’apparence extérieure en tant qu’opposition ; mais au-delà du domaine où s’affirment les oppositions, elles doivent, comme tous les contraires, se rejoindre et s’unir d’une certaine façon.»
Pour en revenir aux effets des énergies, dans les initiations antiques, c’est des dangers de contacts non préparés avec le feu éveilleur, purificateur et illuminateur que les signes protégeaient l’initié, tandis que les mots de passe assuraient la sécurité des intrus «non-préparés». Le feu ou esprit ou énergie était alors déchargé par le moyen de mots exacts qui étaient des mots de pouvoir. La bonne prononciation du phonème ou orthoépie permet ou non de traverser le passage gardé. La prononciation juste ouvre les passages, comme une clé vibratoire.
La cantillation (la prononciation de la hauteur des voyelles) est, dans toutes les traditions initiatiques, un des outils de création d’environnements favorables, ou de mise en relation avec la transcendance. La prise de parole, en tenue, devrait en tenir compte. Mais, aujourd’hui, l’humanité, mauvais compagnon, n’a plus qu’une parole substituée, dont le pouvoir est très visiblement dénaturé.

Cependant, en loge, la parole prononcée essaiera d’appeler la sagesse, la force et la beauté à se manifester dans le temple, produisant sur les pierres vivantes qui l’édifient des effets, des changements spécifiques et nécessaires. Les maçons ont toujours reconnu la parole comme génétique, comme étant la vie parce que donnant la lumière, « Je te crée, constitue et te reçois franc-maçon ». C’est cette parole qui accomplit l’initiation du néophyte en commencement de sa vie de franc-maçon Toutes les autres paroles entendues en tenue appartiennent aussi à un rituel créatif d’une manière d’être franc-maçon. Le rituel, la parole en loge, transmettent au candidat à l’initiation l’énergie qui lui permettra de passer des ténèbres à la lumière dans le premier degré, de gravir l’escalier à vis de la connaissance vers la chambre du milieu au deuxième degré, et d’entrer dans la mort au troisième.

Un des buts de l’humanisme est d’atteindre un esprit coopératif ou esprit de groupe et le développement de la conscience de groupe. Ainsi doit apparaître le rôle que joue l’unité dans le tout, et l’interaction de ce rôle dans de plus grandes structures. Par le rituel la Maçonnerie peut apprendre cela. Dans le travail maçonnique et les activités de la loge, les étudiants de l’humanité peuvent voir dépeinte la nécessité pour les hommes de travailler ensemble comme frères. Ils y trouvent ce que Ricœur appelle un vivre ensemble de façon pacifiée, dans des institutions suffisamment justes.
Le rituel fonde notre unanimité dans une pratique. Sans le rituel, les plus grandes divergences en matière de philosophie, pour ne pas dire politiques, voire personnelles, auraient déjà entamé l’existence de la Franc-maçonnerie.
Le rituel est le lieu de rencontre de nos pluralités.
Cela veut dire que nous acceptons la pluralité, l’identité de chacun, les chemins de sens pris par chacun, mais aussi que nous reconnaissons la nécessité d’une unité de notre rassemblement braquée sur la totalité du sens, vécue dans et par le rituel.
La pensée symbolique est une pensée qui n’invente pas le monde, mais le rencontre et qui essaye de le comprendre dans son extension. C’est pourquoi, c’est une grande culpabilité que de laisser se déliter un rituel. Le laxisme vis-à-vis du rituel, c’est permettre la division d‘une loge, c’est laisser les factions pervertir l’esprit d’unité que propose la Franc-maçonnerie. Il ne peut y avoir, indéniablement, qu’une unité de vue sur nos commandements librement acceptés. Ces règles, vécues dans le temps sacré de midi à minuit, participent aussi à l’émergence de l’égrégore. Les obédiences sont aussi des ordres initiatiques, et celui qui vient y chercher l’initiation doit pouvoir la trouver. Le Vénérable, qui conduit le rituel, et le Grand Expert, qui en est dépositaire, sont tout particulièrement garants de son intégrité, ce qui n’exclut pas, en la matière, la responsabilité de tous les officiers de la loge et des FF et SS qui travaillent sur les colonnes.

Dans le symbolisme, dans la signification des outils des ouvriers, dans le mobilier et les bijoux de la loge, dans les travaux, on peut suivre ces points de repère qui montrent le chemin vers l’Orient, là où la lumière comme tendance de l’unité peut être trouvée. C’est pourquoi, en plagiant Charles Baudelaire, nous dirions que notre Temple est une nature où, comme de longs échos, qui de loin se confondent, dans une ténébreuse et profonde Unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, de vivants symboles se répondent. Ils se répondent, soit dans leur complémentarité, soit dans leur pluralité ; mais toujours ils nous conduisent vers le Un.
Prenons, à travers le symbolisme, un exemple de cheminement sur un chantier de l’extension du sens vers le Un. La porte basse, à l’occident du Temple, fait de son vis-à-vis à l’orient son correspondant. Là, dans son Delta l’œil regarde la porte. Et l’on s’interroge : en quoi l’œil est aussi une porte ?
Une réponse possible se trouve dans l’alphabet primitif de l’humanité, dans sa forme protosinaïque. Créé vers le XIVe siècle av. notre ère, cet alphabet utilisait, alors, des images d’objets ou de personnages dont le nom commençait par le vocable que l’on voulait représenter. Ce premier son servait de repère pour une lettre. Ainsi, Apis, permit d’écrire le son «A», et donc la tête de taureau (qui était Apis) fut le hiéroglyphe primitif de la lettre «A». C’est ce que l’on appelle l’acrophonie (et qui fait du TGV l’acronyme du train à grande vitesse). De même, l’œil servit de hiéroglyphe pour désigner la lettre «O», car en ces temps et en ces lieux, le mot qui nommait l’œil se prononçait oyin, ce qui a d’ailleurs donné par évolution dans les diverses civilisations le ayin hébreu et le «O» de notre alphabet. De ce fait le «O» a pris les sens symboliques dérivés du champ lexical de l’œil ; et aussi de tous ses contraires : Visible et invisible, apparaître et disparaître.
L’œil énonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparition et du secret. Je cite Marc Alain Ouaknin dans son remarquable livre sur le Mystère de l’alphabet à propos de l’œil : «Il est le passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre les profondeurs cachées et ténébreuses de la Terre et la clarté du monde solaire» ; n’est-ce pas là aussi l’évocation de la porte basse que le temple nous propose comme correspondant à l’œil ? Il est écrit encore sur l’œil : «c’est le point où l’être se dévoile mais en même temps se voile ; un être humain ne se montre pas entièrement, son apparition n’est à chaque fois qu’une partie de la totalité de l’apparition» ; n’est-ce pas dire que l’œil témoigne pour le Un dans ses aspects différenciés ?
À cet instant d’apparition, ne peut-on pas évoquer une naissance initiatique ? Est-ce abuser du symbolisme ? Alors, devinez comment se prononçait en Mésopotamie, à cette époque, le mot qui désignait la vulve féminine représentée en écriture cunéiforme ougarit par un triangle pointe en haut. Oyin bien sûr, comme l’œil. Quand le symbolisme vient nous narrer notre histoire de l’humanité, ainsi, par petites touches, c’est toujours pour nous un émerveillement de la complexité et de la cohérence du Un.
Allons plus loin sur cette idée d’unité à laquelle l’œil nous ouvre la porte. Le mot Schéma qui veut dire «écoute» est construit sur cham-ayin, «là-bas l’œil», c’est-à-dire «là-bas regarde». Écouter, c’est regarder au-delà de la proximité des apparences. Écouter, c’est essayer de découvrir le visible et l’invisible. Ainsi, la projection symbolique de la porte basse, à travers le Temple, est devenue dans le Delta, ouverture sur les «au-delà» de Soi. L’œil est une porte ouverte qui donne à voir un espace-temps, hors de notre portée dans son unité qui, comme une vérité, demeure un «là-bas» ou un touchement d’un plus-loin-encore, une naissance de l’invisible vers lequel la quête conduit l’initiable. Écouter devient alors entendement.
Dans la conduite de la loge et les activités des officiers, celui qui cherche trouvera des éclaircissements du gouvernement du monde. Dans les objectifs éthiques et spirituels de la tradition maçonnique, celui qui cherche trouvera cette inspiration qui le maintiendra résolument dans sa quête. Le mystère de l’esprit, le mystère de la lumière, le mystère de notre recherche de la vérité et de l’expérience spirituelle ainsi que le mystère de l’immortalité et de la résurrection, doivent se révéler à leur vraie place ; et à cette place peut se trouver un maître maçon
Tous les francs-maçons ont été introduits dans le temple de la vie. Beaucoup ont pénétré dans le monde de l’étude et de l’accroissement de la connaissance. Quelques-uns ont triomphé de la mort et s’emploient à superviser le travail. Celui-ci est fondé sur la liberté qui confère la pratique du contrôle de soi, sur une égalité qui reconnaît notre humanité partagée et sur une fraternité qui oriente notre attitude mentale vers la solidarité avec tous.
Nous disons avec le philosophe Laplantine : «Le cœur est le lieu de la synthèse de nos philosophies».

On en est arrivé à ne plus s’apercevoir que le mot « cœur » a eu autrefois de tout autres acceptions ; ou du moins, quand on rencontre celles-ci dans certains textes où elles sont par trop évidentes, on se persuade que ce ne sont là que des significations exceptionnelles et, pour ainsi dire, accidentelles.
C’est ainsi que, dans un livre récent sur le Sacré-Cœur, nous avons eu la surprise de constater ceci : après avoir indiqué que le mot « cœur » est employé pour désigner les sentiments intérieurs, le siège du désir, de la souffrance, de l’affection, de la conscience morale, de la force de l’âme, toutes choses d’ordre émotif, on ajoute simplement, en dernier lieu, qu’il « signifie même quelquefois l’intelligence ». Or c’est ce dernier sens qui est en réalité le premier, et qui, chez les anciens, a été regardé partout et toujours comme le sens principal et fondamental, alors que les autres, quand ils se rencontrent également, ne sont que secondaires et dérivés et ne représentent guère qu’une extension de l’acception primitive. (René Guénon, Le Cœur rayonnant et le Cœur enflammé).
L’idée d’un cœur comme centre vital, affectif et spirituel de la divinité n’est pas étrangère aux civilisations très anciennes, et en particulier à l’Égypte des premières dynasties. Les Égyptiens l’avaient compris : le cœur était un vase, un soleil intérieur, un réceptacle de volonté et de mémoire.
Charbonneau-Lassay le démontre dans son ouvrage Le Cœur humain et la notion du Cœur de Dieu dans l’ancienne Égypte.
Dès les IIIe et IVe dynasties (vers 3300–2600 av. J.-C.), l’Égypte apparaît comme une civilisation extrêmement avancée (pyramides, astronomie, géométrie, etc.). À cette époque, les prêtres de Memphis et de Thèbes conservent encore la notion d’un Dieu unique (désigné par les hiéroglyphes comme « le Dieu Un »), spirituel, distinct des divinités totémiques ou ancestrales (Atoum, Osiris, etc.). Ce Dieu unique est souvent personnifié par le Soleil sous les noms d’Amon,Râ ou Aton, selon les écoles et les époques.
L’auteur insiste sur le fait que l’élite sacerdotale et intellectuelle égyptienne a accordé une place centrale au cœur, tant chez l’homme que chez Dieu.
– Le hiéroglyphe du cœur est un vase (symbole du réceptacle où s’élabore la vie, le sang, les passions, la volonté).
– Dans le mythe de la création raconté dans la pyramide de Pépi II, Atoum divise son propre cœur en neuf parts pour engendrer les premiers êtres divins et humains , ainsi le cœur transmet la vie.
– Le cœur est le siège des facultés intellectuelles, des passions, de la volonté et surtout le réceptacle des actes accomplis durant la vie.
– Au jugement des morts (scène classique de la pesée), le cœur du défunt (représenté par le vase) est posé sur un plateau de la balance, face à la plume de Maât (Vérité-Justice). Si le cœur est plus lourd que la plume (à cause des fautes), il est dévoré par le monstre « la Dévorante ». Le défunt adjure son propre cœur : « Ô mon cœur… ne témoigne pas contre moi ! »
– Des scarabées de cœur (placés dans la momie) portent des formules magiques pour que le cœur n’accuse pas son propriétaire.
– Des inscriptions funéraires glorifient ceux qui ont « mis Dieu dans leur cœur » (ex. Béka : « J’ai mis Dieu dans mon cœur »).

Il n’y a pas de justice sans solidarité.
Celui qui fait la justice est appelé le juge, celui qui participe à la solidarité est appelé en hébreu un tsadik, c’est-à-dire le juste, car il fait une justice d’équilibre. La solidarité n’est pas une bonté à l’égard d’un être démuni, c’est une justice compensatrice. La solidarité, c’est-à-dire être juste, est la vocation première de celui qui veut atteindre la transcendance en recréant une unité de l’humanité, où tout autre est notre humanité partagée. Aller jusqu’aux racines de sa différence, permet d’y découvrir sa compatibilité avec l’autre ; la connaissance n’est que dans une humilité à cette perméabilité des êtres entre eux.
C’est l’éthique, fondée sur l’unité de l’humanité, qui permet à la métaphysique de surgir dans l’indépendance, c’est-à-dire dans le droit de choisir ses interdépendances.
On peut relire la Règle 9 pour les candidats De l’initiation humaine à l’initiation solaire, prescrite par Alice Bailey : « Que le disciple se joigne au cercle des autres «moi». Mais qu’une seule couleur les réunisse et que leur unité apparaisse. Ce n’est que lorsque le groupe est reconnu et discerné intuitivement que l’énergie peut-être sagement diffusée ». Cette unisson dans le service de l’humanité est fondée sur l’unité de but, l’unité de vibration, l’identité d’affiliation en groupe, des liens karmiques de longue date, la possibilité de travailler en relations harmonieuses.
S’il est vrai qu’il existe des structures qui permettent probablement de constituer de tels groupes, ce qui est certain, c’est que le travail en loge maçonnique réunit, au grade de Maître, ces conditions. Le travail en tenue solennelle consiste à assurer l’emprise de son ego sur sa personnalité de façon à ce que la relation ésotérique du groupe devienne possible sur le plan physique. L’égrégore survient par une discipline de la personnalité du franc-maçon, et c’est ce que le rituel lui propose, de rencontres ponctuelles en rencontres ponctuelles, et ce, jusqu’à trouver, à la lumière d’une aurore inhabituelle, le fil qui relie. L’égrégore naît de cette discipline, comme un nuage lumineux qui flotte au-dessus du temple. C’est un pacte : renoncer à son narcissisme pour une espérance plus vaste.

Voilà, entre autres, pourquoi nous pensons que nous devrions vivre, à chaque instant de nos tenues, non seulement dans l’observance des rituels mais aussi dans leur exigence, ce qui permettra à chacun de vivre sa différence. Alors, comme l’écrivait Daniel Pons dans Le fou et le créateur, son œuvre maîtresse, et s’adressant à son frère, le créateur humain, celui qui tente de se construire lui-même en harmonie avec la parcelle de l’Unité qui l’habite : «Créateur, mon frère, lorsque tu sentiras ton corps d’éphémère t’abandonner, souviens toi alors que la barque d’Isis est un char qui conduit, vers l’éternité, tous les corps exténués à force de s’être surpassés…»
Et parfois, dans une aurore intérieure, le fil qui relie apparaît, comme une corde d’or tendue entre les âmes.
