Dans les obédiences maçonniques, la durée des mandats des Grands Maîtres n’est jamais une simple affaire de calendrier. Elle dit quelque chose de la conception du pouvoir, de la circulation de la parole, de la capacité à transmettre, mais aussi parfois de la tentation de confondre le service de l’Ordre avec une installation durable au sommet de l’institution. Entre stabilité nécessaire et confiscation symbolique du maillet, l’histoire maçonnique française offre plusieurs exemples éclairants.

Dans l’imaginaire profane, le Grand Maître est souvent perçu comme un chef
Dans l’esprit maçonnique, il devrait d’abord être un serviteur. Toute la nuance est là. Le maillet qu’il tient n’est pas un sceptre. Il n’est pas l’attribut d’une souveraineté personnelle. Il est l’instrument d’une fonction, d’un temps donné, d’une responsabilité reçue puis transmise. Or l’histoire de plusieurs obédiences montre que ce temps donné a parfois pris des proportions considérables.

Il faut d’abord se garder des jugements trop rapides. Les longues maîtrises anciennes relèvent souvent d’un monde qui n’est plus le nôtre. Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, occupe la grande maîtrise de 1743 à 1771, puis Philippe d’Orléans de 1771 à 1792.

Nous sommes alors dans une maçonnerie encore très liée aux équilibres sociaux, aristocratiques, politiques et symboliques de son temps. Plus tard, Joseph Bonaparte exerce la grande maîtrise de 1805 à 1814, tandis que Lucien Murat la détient de 1852 à 1861.

Ces durées disent autant le poids des régimes que celui des hommes. Elles ne peuvent donc être lues avec les seuls critères démocratiques contemporains.

La question devient plus intéressante lorsque les institutions se stabilisent et que les mandats successifs révèlent une forme de retour récurrent au même visage

Frédéric Desmons, figure majeure du Grand Orient de France (GODF), exerce ainsi cinq mandats entre 1887 et 1910.

Arthur Groussier, autre grande figure du GODF, en exerce également cinq entre 1925 et 1945, avec les interruptions imposées par l’histoire, notamment la Seconde Guerre mondiale. Dans ces deux cas, il serait absurde de réduire ces hommes à une simple longévité de pouvoir. Ils incarnent aussi des moments doctrinaux, sociaux et institutionnels forts. Mais leur récurrence dit bien que certaines obédiences ont parfois cherché dans des figures tutélaires une continuité presque rassurante.
La Grande Loge de France (GLDF) offre elle aussi des exemples frappants


Gustave Mesureur exerce trois mandats. Michel Dumesnil de Gramont en exerce également trois, dont un long mandat de 1938 à 1948 (Seconde Guerre moondiale), évidemment marqué par les circonstances exceptionnelles de la guerre, de l’interdiction de la franc-maçonnerie et de la reconstruction. Louis Doignon compte quatre mandats.

Richard Dupuy atteint, lui, six mandats entre 1956 et 1977. Ici encore, il faut éviter la caricature. Certains de ces hommes ont porté l’obédience dans des périodes complexes. Mais six mandats interrogent nécessairement. À partir d’un certain seuil, la fidélité peut devenir immobilité, la reconnaissance peut devenir dépendance, et la continuité peut finir par décourager l’émergence d’autres voix.
La Grande Loge féminine de France (GLFF) n’échappe pas non plus à cette question


Gisèle Faivre, personnalité essentielle de l’histoire maçonnique féminine, exerce cinq mandats entre 1948 et 1968, d’abord dans le cadre de l’Union Maçonnique Féminine de France (UMFF) puis au sein de la GLFF.
Liberté Morté exerce trois mandats. Là encore, l’analyse doit être équilibrée. La franc-maçonnerie féminine s’est construite dans un environnement difficile, face à des résistances puissantes, dans un monde maçonnique encore largement masculin. Des figures fortes ont donc été nécessaires.

Mais la nécessité historique ne doit pas faire oublier la règle initiatique fondamentale. Toute charge doit préparer sa propre relève.
La Grande Loge Nationale Française (GLNF) offre, elle aussi, une série particulièrement instructive de longues maîtrises.

Quant aux Grands Maîtres et Grandes Figures, nous avons identifiés plusieurs mandats de neuf ans et plus. Charles Barrois, Grand Maître de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière de 1919 à 1929 – devenue GLNF en 1948 –, incarne d’abord le temps de l’organisation fondatrice.

Dix années de mandat, dans une obédience encore fragile, peuvent se comprendre comme un temps de construction, d’installation, de consolidation administrative et de reconnaissance extérieure. Dans ce cas, la durée n’est pas seulement pouvoir. Elle est charpente.
Vient ensuite Marcel Vivrel, Grand Maître de 1938 à 1947 (Seconde Guerre mondiale). Ces neuf années ne peuvent être séparées du drame historique qu’elles traversent. La guerre, l’Occupation, l’interdiction de la franc-maçonnerie et le temps de la reprise donnent à cette longue maîtrise une signification exceptionnelle. Le calendrier n’est pas ici celui d’une volonté de durée, mais celui d’une institution blessée, contrainte de survivre, puis de se relever. La prudence historique s’impose.
Pierre Chéret, Grand Maître de 1947 à 1958, offre un autre visage de la longue durée. Ses onze années se situent dans un moment de reconstruction et de clarification. Le passage de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière à la Grande Loge Nationale Française, la réforme des modalités de désignation du Grand Maître, les débats autour d’un rapprochement avec la Grande Loge de France donnent à son mandat une densité institutionnelle réelle. Mais l’épisode montre aussi qu’une longue maîtrise expose davantage aux crispations, aux oppositions internes, aux lectures concurrentes de la fidélité à la règle.

Le cas d’Ernest Van Hecke est sans doute l’un des plus révélateurs. Grand Maître de 1958 à 1971, il accompagne treize années décisives de développement, d’implantation, de construction et d’élargissement. Sous son maillet, la GLNF change d’échelle. Notons, à propos de son dernier mandat, un exercice devenu de plus en plus solitaire du pouvoir et les rancœurs provoquées par certains errements. L’exemple est précieux parce qu’il contient les deux faces du problème. Une longue maîtrise peut bâtir. Elle peut aussi isoler celui qui bâtit. Elle peut donner une direction. Elle peut finir par transformer la direction en solitude.
Auguste-Louis Derosière, Grand Maître de 1971 à 1980, appartient lui aussi à cette catégorie des neuf années. Son mandat correspond à une période d’expansion, avec la création de nouvelles Provinces, l’ouverture au Rite Français selon le Régulateur du Maçon de 1801, l’implantation de la maçonnerie régulière en Espagne et le développement africain. Là encore, la durée accompagne une croissance. Elle donne de la continuité à une politique maçonnique. Mais elle pose toujours la même question de seuil. À quel moment la stabilité cesse-t-elle d’être un appui pour devenir un empêchement à respirer autrement ?

Jean Mons, Grand Maître de 1980 à 1989, prolonge cette logique de continuité. Son mandat est marqué par des équilibres délicats, par les relations avec le Grand Prieuré des Gaules, par le développement de l’obédience et par une forte personnalité institutionnelle. Mais la fin de son mandat fait apparaître des critiques internes portant sur un mode de gouvernance jugé trop autoritaire par certains dignitaires. Cette mention est essentielle. Elle rappelle que la longévité n’est jamais neutre. Plus le mandat dure, plus le risque augmente que l’autorité de fonction se confonde avec l’autorité personnelle.

Claude Charbonniaud, Grand Maître de 1992 à 2001, offre enfin un exemple de longue maîtrise à la fois institutionnelle et internationale. Réélu en 1995 puis en 1998, il conduit l’adoption de nouveaux statuts civils et d’un nouveau règlement général, accompagne la création de dix nouvelles Provinces et participe au déploiement de la GLNF en Afrique, en Asie, en Europe orientale et dans l’espace andorran. Neuf années peuvent donc être fécondes lorsqu’elles structurent, ordonnent et transmettent. Mais elles doivent toujours s’accompagner d’une culture de la relève.

Il est d’ailleurs significatif que Jean-Charles Foëllner, qui n’entre pas dans la catégorie des mandats de neuf ans et plus, ait fait adopter une réduction du mandat de Grand Maître à trois ans renouvelable une fois. Ce point est décisif. Il montre qu’une obédience peut tirer de sa propre histoire une leçon de mesure. La règle devient alors une limite salutaire. Elle protège autant l’institution que celui qui la sert. Elle rappelle que la charge n’est pas une possession, mais un dépôt.
Le cas de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité (GLCS) appelle une lecture plus indulgente


Fondée en 2003, elle avait besoin, comme toute structure nouvelle, d’un axe, d’une continuité et d’une stabilité fondatrice. Marcel Laurent y apparaît comme Grand Maître fondateur, et la transition de 2016 avec l’élection de Christine Sauvagnac marque précisément le passage d’un temps de fondation à un temps de transmission. Dans une obédience récente, la longue présence d’un fondateur peut se comprendre. Elle devient problématique seulement si elle empêche l’institution de devenir plus grande que celui qui l’a créée.
Oui, c’est cohérent, mais je ne garderais pas ton passage initial puis mon ajout l’un après l’autre. Cela créerait une redite. Le mieux est de fusionner les deux, en partant de l’esprit fondateur de la Loge Nationale Française, puis en revenant à Roger Dachez. Cela donne plus de force et installe mieux le contraste.
Le cas de la Loge Nationale Française (LNF), des Loges Nationales Françaises Unies (LNFU) et de l’Institut maçonnique de France (IMF) est plus révélateur encore.

Il faut ici revenir à l’esprit d’origine. La Loge Nationale Française naît en 1968, à l’instigation de René Guilly, dit René Désaguliers, dans le sillage de trois ateliers dissidents de la Grande Loge Nationale Française Opéra, devenue depuis Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Ce projet n’était pas seulement administratif. Il portait une idée presque contre-obédientielle de la franc-maçonnerie, une nostalgie active des Loges libres, une volonté de rendre aux ateliers leur pleine respiration initiatique, loin des appareils trop lourds, des centralités trop visibles et des pouvoirs trop installés.

Cette aspiration fut assez forte pour séduire des maçons comme Marius Lepage. Déçu par certaines évolutions institutionnelles, celui-ci adressa, le 8 septembre 1969, une circulaire aux Frères de sa Loge, dont il était alors Vénérable Maître, afin d’envisager une éventuelle adhésion à la Loge Nationale Française. Il y saluait la naissance de ce qu’il disait avoir appelé de ses vœux presque dès le début de sa vie maçonnique. Il y voyait l’accomplissement d’un idéal déjà porté, selon lui,

par Albert Lantoine et Oswald Wirth, celui d’une fédération d’ateliers réellement indépendants dans leur vie propre, unis seulement par les liens de la fraternité, sans Grand Maître, sans Grand Trésorier, sans Grande Loge ni Grand Orient. En d’autres termes, Marius Lepage appelait de ses vœux un retour à une organisation antérieure à 1717, avant ce qu’il considérait comme la création arbitraire et strictement administrative des obédiences, une forme de compagnonnage maçonnique où la liberté de l’atelier primerait sur la puissance de l’appareil. Il ajoutait, avec une gravité presque testamentaire, qu’il ne verrait sans doute pas ce jour faste, mais qu’il l’appelait de tous ses vœux pour préserver la paix matérielle et spirituelle des jeunes Frères de sa Loge. C’était à eux, écrivait-il en substance, de décider de leur destin de francs-maçons libres et traditionnalistes (Delon, Francis, Chroniques d’Histoire de la Grande Loge Nationale Française : des faits et des hommes, Éd. de la Tarente, 2024).
C’est à la lumière de cet héritage que la trajectoire ultérieure interroge


Roger Dachez est présenté comme président du Conseil national de la Loge Nationale Française de 1992 à 1997, président de l’Institut maçonnique de France depuis sa fondation en 2002, puis Grand Maître des Loges Nationales Françaises Unies à partir du 21 avril 2018. La transmission semble s’être opérée en 2025 avec l’installation de Jérôme Mlynarczyk comme nouveau Grand Maître. Mais le vrai sujet est ailleurs. Il tient à cette concentration durable d’autorité symbolique, intellectuelle, éditoriale et institutionnelle autour d’un même nom.

À force d’occuper la scène, d’incarner l’expertise, de présider, d’arbitrer, de commenter, d’adouber ou de disqualifier, le maçonnologue Roger Dachez semble avoir fini par installer l’idée qu’il existerait une sorte de magistère personnel de la régularité intellectuelle maçonnique. Comme si l’Institut maçonnique de France, au lieu d’être un espace partagé de recherche, de confrontation fraternelle et de pluralité savante, devenait peu à peu la chaire d’un seul homme.

Or l’écart devient saisissant entre l’esprit d’origine, qui rêvait d’ateliers libres, d’une maçonnerie sans concentration excessive du pouvoir, d’une fédération fraternelle plutôt que d’une autorité centrale, et la constitution progressive d’un magistère personnel, à la fois historique, éditorial, institutionnel et symbolique. La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’années un homme demeure en fonction. Elle est de savoir ce qu’il fait de l’esprit reçu. Lorsqu’un héritier de René Guilly, dit René Désaguliers, passe d’un idéal de Loges libres à une construction où l’autorité paraît se concentrer durablement autour d’un même nom, lorsqu’il accompagne en outre des choix qui interrogent l’esprit premier de cette tradition, notamment l’ouverture à la mixité ou le refus de la double appartenance, une question devient légitime.

S’agit-il encore de prolonger l’intuition fondatrice, ou d’en infléchir profondément la portée jusqu’à la rendre méconnaissable ? Roger Dachez aurait-il, même au nom d’une autre lecture de la tradition, trahi l’esprit de son maître René Guilly ? Dont acte.
Or nul, en franc-maçonnerie, ne reçoit mandat du ciel, de Dieu ou du Grand Architecte de l’Univers pour décider seul qui penserait juste, qui penserait faux, qui serait fréquentable, qui ne le serait pas.
La connaissance maçonnique n’est pas un territoire privé

Elle ne se distribue pas depuis une estrade. Elle se travaille, elle se discute, elle se transmet, elle se contredit aussi. Lorsqu’une personnalité, fût-elle brillante, cultivée et incontestablement utile à l’histoire maçonnique contemporaine, paraît confondre autorité savante et pouvoir de consécration, le danger devient évident. L’institution cesse alors d’être un chantier collectif pour devenir le prolongement d’une stature individuelle. Et c’est précisément ce que la méthode maçonnique devrait toujours empêcher.
Ce que révèlent ces longues durées de mandat est donc double

Elles peuvent être le signe d’une confiance, d’une reconnaissance, d’une compétence réelle, parfois d’un moment historique exceptionnel. Elles peuvent aussi signaler une difficulté plus profonde à transmettre, à faire émerger de nouvelles générations, à accepter que l’institution respire par l’alternance. En franc-maçonnerie plus qu’ailleurs, cette difficulté est paradoxale. Car tout l’enseignement initiatique repose sur le passage, le déplacement, la mort symbolique, la relève, la chaîne vivante.
Un Grand Maître qui demeure trop longtemps peut finir par devenir le centre d’un système qu’il devrait seulement servir.
L’obédience risque alors de se regarder dans un visage au lieu de se reconnaître dans une méthode. Or la méthode maçonnique enseigne précisément le contraire. Nul ne possède la lumière. Nul ne détient seul la parole. Nul ne doit confondre son parcours personnel avec le destin de l’Ordre.

La vraie grandeur d’un Grand Maître ne se mesure donc pas seulement à ce qu’il accomplit durant son mandat Elle se mesure à ce qu’il rend possible après lui. A-t-il préparé des Frères ou des Sœurs à prendre le relais ? A-t-il ouvert les colonnes ou les a-t-il refermées autour de sa propre autorité ? A-t-il transmis le maillet comme un dépôt sacré ou l’a-t-il conservé comme une marque personnelle ?
La franc-maçonnerie n’est jamais plus fidèle à elle-même que lorsqu’elle se souvient que le pouvoir n’y est qu’un passage. Le maillet doit circuler comme circule la parole, comme circule la lumière, comme circule la chaîne d’union. La stabilité est parfois nécessaire. La durée peut être féconde. Mais lorsque le temps d’un homme devient plus visible que le temps de l’institution, alors l’Ordre doit se poser la seule question vraiment initiatique. Le Grand Maître sert-il encore la transmission, ou la transmission sert-elle désormais le Grand Maître ?

