Dans les traditions akan, notamment ashanti du Ghana, Anansi n’est pas seulement une araignée rusée. Il est un maître du détour, un passeur de récits, un fripon sacré qui rappelle que l’intelligence peut vaincre la force, que la parole peut descendre du ciel, et que toute communauté se construit autour des histoires qu’elle accepte de transmettre.

Il est des figures légendaires qui avancent sans bruit, presque invisibles, mais dont le fil traverse les siècles

Anansi appartient à cette famille rare des êtres minuscules qui portent une immense mémoire. Araignée des traditions akan, venue notamment du monde ashanti du Ghana, il se nomme aussi Ananse, Kwaku Ananse, Kacou Ananzè ou Anacy selon les pays, les langues et les chemins de l’oralité.

Le mot ananse signifie araignée en langue akan, mais le personnage dépasse aussitôt l’animal. Il rampe, grimpe, tisse, parle, trompe, enseigne, se métamorphose. Tantôt bête, tantôt homme, tantôt esprit, il est l’un des grands tricksters du monde africain et caribéen. Il nous faut rappeler aussi cette circulation de l’Afrique de l’Ouest vers les Caraïbes, ainsi que son enracinement dans une tradition orale où l’habileté, la sagesse en paroles et la farce se mêlent sans cesse.
Anansi est un personnage de seuil

Il ne se tient jamais entièrement d’un côté ou de l’autre. Il appartient à la terre par son corps d’araignée, au ciel par sa proximité avec Nyame, le Dieu céleste, et à l’humanité par sa parole. Dans certains récits, Nyame est présenté comme son père, tandis qu’Asase Ya, grande figure de la terre maternelle, est donnée comme sa mère. Sa femme peut porter le nom d’Aso, et plusieurs histoires évoquent ses enfants. Ces détails familiaux ne sont pas accessoires. Ils installent Anansi dans une généalogie cosmique. Il n’est pas seulement un farceur isolé. Il appartient à un monde ordonné, mais il y introduit la ruse, l’écart, la brèche par laquelle la vérité se révèle autrement.
La plus belle de ses aventures raconte comment les histoires, autrefois, appartenaient au Dieu du ciel

Elles n’étaient pas encore le bien des hommes. Anansi voulut les obtenir. Nyame lui imposa des épreuves démesurées. Il fallut capturer des êtres redoutables, vaincre ce qui semblait invincible, obtenir par l’intelligence ce que la force n’aurait jamais pu arracher. Anansi réussit parce qu’il connaît l’art du fil, du piège, de l’attente et de la parole juste au bon moment. Ainsi les récits descendirent du ciel vers la terre. À partir de ce moment, raconter ne fut plus seulement divertir. Ce fut transmettre une part du sacré.
Dans une lecture maçonnique, cette légende touche une corde profonde.
Anansi n’apporte pas aux hommes un trésor matériel

Il leur apporte les histoires, c’est-à-dire une architecture de mémoire. Le conte devient une pierre symbolique. Il permet à chacun de se reconnaître, de se juger, de rire de soi, de comprendre ses faiblesses et d’entrevoir une sagesse. Comme le franc-maçon travaille la pierre brute, l’auditeur travaille le récit reçu. Il ne le consomme pas. Il le médite, le polit, l’incorpore, puis le transmet à son tour.
La toile d’Anansi est à cet égard un magnifique symbole
Elle est fragile, presque invisible, mais elle relie. Elle est à la fois piège, demeure, instrument et figure du monde. Ses fils rappellent que rien n’existe séparément. Le ciel, la terre, les hommes, les animaux, les dieux, les vivants et les ancêtres se répondent dans une trame secrète. Le Temple se bâtit avec des pierres. La mémoire se bâtit avec des récits. Anansi, lui, tisse les deux. Il fait de la parole une construction suspendue entre l’ombre et la lumière.
Son ambiguïté est essentielle. Anansi n’est pas un saint

Il ment, vole, se vante, trompe, abuse parfois de sa propre intelligence. Mais c’est précisément là que la légende devient profonde. Elle ne nous donne pas un modèle lisse. Elle nous montre un miroir. Anansi incarne cette part de l’homme qui cherche à sortir de l’impasse, qui refuse l’écrasement, qui transforme l’infériorité physique en supériorité d’esprit. Wikipédia le rapproche d’autres figures de fripons sacrés, comme Coyote ou Corbeau dans certaines cultures d’Amérique du Nord. Tous appartiennent à cette grande famille mythique des perturbateurs nécessaires. Ils troublent l’ordre pour mieux en révéler les failles.
D’autres récits donnent à Anansi une dimension encore plus cosmique

Certaines croyances lui attribuent la création du Soleil, de la Lune et des étoiles. D’autres le présentent comme celui qui aurait enseigné l’agriculture à l’humanité. Une histoire particulièrement belle le montre tentant de rassembler toute la sagesse du monde dans une calebasse. Mais il comprend finalement l’inutilité et l’égoïsme d’un tel geste. La sagesse ne se possède pas. Elle circule. Elle ne se garde pas sous clé. Elle doit être répandue comme une semence.
Cette calebasse de sagesse pourrait être l’un des plus beaux emblèmes initiatiques d’Anansi.
Vouloir enfermer toute la connaissance, c’est déjà la perdre

La véritable sagesse ne se confond pas avec l’accumulation. Elle demande dépossession, partage, humilité. L’initié ne devient pas maître parce qu’il retient la lumière, mais parce qu’il accepte d’en devenir le gardien provisoire. Anansi apprend cela à ses dépens. Lui qui voulait posséder le monde découvre que le monde ne s’illumine que lorsque la parole circule.
La destinée d’Anansi ne s’arrête pas aux rives du Ghana

Elle traverse l’océan avec les hommes et les femmes arrachés à l’Afrique. Dans les Caraïbes, en Guyane, à Curaçao, Aruba ou Bonaire, la figure change parfois de nom. Elle devient Nanzi dans certaines îles. En Guyane, les contes en créole guyanais et en nenge tongo conservent cette présence d’un personnage malin, toujours capable de se tirer des situations les plus critiques.
Cette survie par le conte est bouleversante
Anansi devient alors plus qu’un héros de légende. Il devient une mémoire résistante. Là où l’histoire a voulu briser les filiations, la parole a continué de passer. Là où la violence a dispersé les corps, les récits ont maintenu des liens. L’araignée, minuscule et obstinée, a continué de tisser au-dessus de l’Atlantique noir une toile de reconnaissance, de ruse, de rire et de dignité.
Il n’est pas étonnant qu’Anansi continue d’apparaître dans la littérature, la bande dessinée, la télévision ou la musique

De Pamela Colman Smith, qui illustra Annancy Stories à la fin du XIXe siècle, jusqu’aux œuvres contemporaines où son ombre resurgit, il demeure un personnage inépuisable. Rappelons notamment sa présence chez Bernard Dadié dans Le Pagne noir, chez Neil Gaiman dans American Gods et Anansi Boys, ou encore dans divers univers populaires modernes. Mais ces réemplois ne doivent pas nous faire oublier la source. Avant d’être une figure de fiction contemporaine, Anansi est une parole venue du feu, du village, de la nuit, de la transmission orale et de la sagesse partagée.
Anansi offre une leçon précieuse

Il nous rappelle que les mythes ne sont pas des ornements du passé. Ils sont des outils de compréhension. L’araignée akan enseigne que le plus petit peut déjouer le plus fort, que la parole peut sauver ce que la puissance détruit, que la mémoire se tisse fil après fil, et que l’humanité ne tient debout que lorsqu’elle accepte de raconter encore.
Anansi demeure l’araignée des passages. Il relie le ciel et la terre, l’Afrique et les Caraïbes, la ruse et la sagesse, le rire et la gravité.
Dans sa toile scintille une vérité simple et immense. Tant qu’un peuple raconte ses histoires, nul ne peut entièrement le vaincre.

Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil. Une histoire murmuré au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village… Vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.
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