La Déclaration de principes de 1875

Les principes sont une proposition fondamentale, une loi, une règle définissant un phénomène, une base sur laquelle repose l’organisation de quelque chose, ou qui en régit le fonctionnement. Les juristes appellent Déclaration de principes la première trace écrite des intentions des parties, généralement limitée à marquer l’entrée ou la poursuite de négociations tout en incluant une contrainte à la confidentialité et l’exclusivité. C’est donc un document énonçant les motifs fondamentaux qui orientent et guident l’action d’une organisation sociale, politique, etc.

L’exemple qui nous est le plus familier est la bien connue Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui s’articule en 17 articles « afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonheur de tous. »

C’est sur ce modèle que les Francs-maçons européens ont adopté à Lausanne en 1875 une Déclaration de Principes.

Au XVIIème siècle et au début du XVIIIème siècle, les premiers francs-maçons étaient tous soit catholiques, soit protestants, faisant surtout référence à de nombreuses reprises à « Dieu », « notre Seigneur Jésus-Christ » et mentionne même que l’apprenti franc-maçon « doit être fidèle à Dieu et à la sainte Église catholique» 
Cependant, en 1723, dans les Constitutions of the free-masons, dites Constitutions d’Anderson, paraissent pour la première fois dans le contexte maçonnique les termes exacts « Great Architect of the Universe ».
On voit apparaître l’apparente contradiction des Constitutions d’Anderson qui datent de 1723 (article 1) concernant Dieu et la religion « un maçon est obligé de par son engagement d’obéir à la loi morale et s’il comprend bien l’art il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux « pour ajouter plus loin « il a été considéré plus commode de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun ses propres opinions, c’est à dire d’être des hommes de bien et loyaux ou des hommes d’honneur et de probité quelques soient les croyances religieuses qui aident à les distinguer.

À partir de 1860, le Second Empire se libéralise, car Napoléon III aide le roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel II à réaliser l’unité italienne, ce qui va à l’encontre des intérêts de la papauté et va lui faire perdre une grande partie du soutien des catholiques
L’année 1870 voit l’instauration en France de la Troisième République avec un gouvernement provisoire dont sept des douze membres sont francs-maçons. C’est aussi l’année de l’annexion de Rome au royaume d’Italie.

 
Il faut se souvenir qu’au cours du XIXème siècle, un grand nombre de Suprêmes Conseils voient le jour à travers le monde ; mais des dissensions, des troubles et des rivalités apparaissent, ce qui conduit le Suprême Conseil de France à envisager de réunir un Convent exceptionnel et universel, initialement avec le soutien de Suprême Conseil de Charleston.

Le Suprême Conseil pour la Suisse se propose d’organiser le Convent. Ce dernier s’ouvre à Lausanne le 6 septembre 1875. Les deux semaines de travaux aboutissent notamment à une déclaration de principes qui va devenir l’un des textes fondamentaux du REAA proclamant la tolérance et la liberté de conscience, l’absence de distinction entre les hommes, la lutte perpétuelle contre l’ignorance.

Les représentants des Obédiences de la Franc-Maçonnerie d’Europe continentale qui se sont réunis à Lausanne en 1875 ont résolu de mettre en avant le concept de Grand Architecte de l’Univers dont il font une doctrine (p.32).

La déclaration de principes affirme que « ces principes sont communs à toutes les obédiences régulières du monde ». Cette affirmation posera la difficile question de la « régularité ».  Il en résulta une querelle qui marqua un tournant dans l’évolution des pratiques maçonniques. Elle fut à l’origine de l’un des principaux schismes maçonniques de l’histoire et reste, aujourd’hui encore, au centre de bien des débats.

Elle fut également pendant tout le XXème siècle l’un des principaux constituants des querelles internationales de régularité maçonnique.

Il nous faut maintenant évoquer ce document fondamental, la Déclaration de Principes, qui marque la création de la Franc-maçonnerie européenne. Ce document manifeste son indépendance vis-à-vis de la Franc-maçonnerie britannique et de la Franc-maçonnerie américaine, résolument déistes. Il n’est que d’évoquer l’ hymne national de la Grande Bretagne, « God save the King », ou l’inscription figurant les billets de un dollar « In God We Trust »

C’est dans le Compte rendu des travaux du Convent des Suprêmes Conseils du rite écossais ancien et accepté réunis à Lausanne (Suisse) en septembre 1875 que se trouve La Déclaration de Principes.Elle commence par ces mots :

« La Franc-maçonnerie proclame, comme elle a proclamé dès son origine, l’existence d’un Principe Créateur sous le nom de Grand Architecte de l’Univers. »

Cette formulation est reprise intégralement dans la rédaction d’un Manifeste destiné au public. « Reconnaissant qu’un abrégé des travaux n’offrirait pas au public profane un grand attrait et que le but proposé par une publication de ce genre ne serait pas atteint », Adolphe Crémieux propose la rédaction d’un Manifeste renfermant la déclaration de principes votée par le Convent (p. 57/62). Il le rédigera avec Besançon et Montagu « afin qu’il soit adressé à tous les amis de la lumière et du progrès » (p.61).

Il fut d’ailleurs adopté à cette occasion un « tuileur des XXXIII grades de Lausanne », recueil de questions et réponses pour reconnaître un Maçon et son grade rédigé en français et en latin. On y retrouve la Déclaration des principes p. 36/162.

Adolphe Crémieux, né à Nîmes en 1796, après de brillantes études à Paris puis à Aix-en-Provence, s’affirme sous le règne de Louis-Philippe comme un ténor du barreau.
Sa famille étant israélite, il met sa notoriété au service de la communauté juive dont les membres restent l’objet d’injustices et de préjugés vivaces. il est à ce titre un des fondateurs de l’Alliance israélite universelle, organisation créée pour défendre les Juifs persécutés et promouvoir leur émancipation par l’éducation. Il est connu comme auteur du Décret Crémieux d’octobre 1870 qui attribue la citoyenneté française aux « indigènes israélites d’Algérie ». Il fut aussi l’ami de l’Abbé Grégoire, autre personnage important des progrès de la tolérance.
Plusieurs fois député, en 1848 , il devient ministre de la Justice du gouvernement provisoire qui proclame la Deuxième République. Il fait prendre un décret qui décide que la justice sera désormais rendue « au nom du peuple français ».

Mais Adolphe Crémieux fût aussi un franc-Maçon majeur : initié en 1818, à la loge du « Bienfait anonyme » à Nîmes, il fût coopté en 1866 au 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté et devint Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France en 1869. C’est à ce titre qu’il prit une part décisive dans l’organisation et la tenue du Convent de Lausanne en 1875, afin d’harmoniser le Rite Écossais Ancien et Accepté avec les « légitimes exigences de la civilisation moderne ». Inlassablement, Adolphe Crémieux assouplit les règlements généraux vers plus de libéralisme et appelle à la fraternité maçonnique quelle que soit l’obédience choisie. Il travaille à un universalisme maçonnique.

Adolphe Crémieux déclarait en 1876 : « Nos bras sont ouverts pour toutes les convictions. Nous ne donnons aucune forme au Grand Architecte de l’Univers, nous laissons à chacun le soin de penser ce qu’il veut. Quant à nous, nous nous inclinons devant l’Infini, l’Incompréhensible, et nous n’imposons pas plus la religion de Jupiter que celle d’Adonaï : toutes sont égales à nos yeux. »
Cette formulation conservait l’expression traditionnelle « Grand Architecte de l’Univers » sans plus la rattacher obligatoirement à une foi en un Dieu personnel et transcendant. Elle ouvrait ainsi très clairement les portes de la Franc-maçonnerie aux déistes, ce qui correspondait aux évolutions survenues non seulement en France mais aussi en Italie et en Belgique.

La Déclaration de Principes du convent de Lausanne affirme que la Franc-Maçonnerie est donc ouverte aux hommes de toute nationalité, de toute race, de toute croyances. Elle accueille tout profane quelque soient les opinions politiques et en religion dont elle n’a pas à se préoccuper pourvu qu’il soit libre et de bonne mœurs »

Le texte précisait encore que « la Franc-Maçonnerie a pour but de lutter contre l’ignorance sous toutes ses formes ; c’est une école mutuelle dont le programme se résume ainsi : obéir aux lois de son pays, vivre selon l’honneur, pratiquer la justice, aimer son semblable, travailler sans relâche au bonheur de l’humanité par son émancipation progressive et pacifique.

Tout maçon du Rite écossais ancien et accepté est tenu d’observer fidèlement les lois fondamentales de l’ordre et les décisions du Suprême Conseil de son obédience. ».

Qu’est ce grand architecte de l’univers principe supérieur ou créateur qui possède presque toutes les caractéristiques du Dieu de la bible et que nous invoquons au cours de nos tenues, sans pour autant être jamais une religion, ni imposer la moindre croyance ?

Le Grand Architecte de l’Univers est à une force créatrice qui a ordonné l’univers et en garantit l’harmonie. Chacun conserve la liberté d’interpréter ce concept selon ses croyances ou convictions personnelles.

Mais ce Grand Architecte de l’Univers n’est pas nécessairement un dieu au sens religieux traditionnel, bien qu’il puisse être interprété comme tel par des maçons croyants.

Il est surtout vu comme une représentation symbolique de l’ordre, de l’harmonie universelle et du principe créateur qui régit l’univers.
Les grecs appelaient ce principe fondamental d’organisation, le « Logos ». Il est le discours et la raison qui organisent le monde, qui créent l’Ordre à la place du Chaos. Il est aussi la géométrie qui fonde les lois de la nature. Et pourquoi pas la géométrie de l’espace-temps et des champs physiques fondamentaux, dans une curieuse analogie avec les intuitions pythagoriciennes.

Il est aussi un symbole d’Unité et de Tolérance : il symbolise l’unité au-delà des différences religieuses et culturelles. Les francs-maçons sont invités à pratiquer les valeurs communes de l’humanité, que sont la fraternité, la justice, la tolérance et la sagesse. Le Grand Architecte de l’Univers est une manière d’exprimer l’idée qu’il existe une force qui transcende toutes les croyances, capable de rassembler les hommes autour d’un même idéal de perfection.
Tout en laissant à chacun la liberté d’interpréter cette force à sa manière, le Grand Architecte de l’Univers rappelle aux francs-maçons qu’ils sont les bâtisseurs de leur propre temple intérieur, et que cette œuvre doit être guidée par des principes d’ordre, de justice et de fraternité.

Le Grand Architecte de l’Univers est donc une figure symbolique qui permet à des individus de diverses convictions spirituelles ou religieuses de se retrouver autour d’un symbole commun. Chaque maçon est libre de voir dans le Grand Architecte de l’Univers l’expression de sa propre spiritualité. Rappelons que lors du Convent de 2014, les députés des Loges de la GLDF ont voté la liberté de conscience comme étant un principe à respecter.

Au-delà d’un symbole religieux, le Grand Architecte de l’Univers incarne ce qui guide les francs-maçons dans leur quête de perfection, de vérité et d’harmonie.

Travailler à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers exige davantage qu’un lexique. Cela demande une discipline du cœur.

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Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski
Jean-Jacques Zambrowski, initié en 1984, a occupé divers plateaux, au GODF puis à la GLDF, dont il a été député puis Grand Chancelier, et Grand- Maître honoris causa. Membre de la Juridiction du Suprême Conseil de France, admis au 33ème degré en 2014, il a présidé divers ateliers, jusqu’au 31°, avant d’adhérer à la GLCS. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur le symbolisme, l’histoire, la spiritualité et la philosophie maçonniques. Médecin, spécialiste hospitalier en médecine interne, enseignant à l’Université Paris-Saclay après avoir complété ses formations en sciences politiques, en économie et en informatique, il est conseiller d’instances publiques et privées du secteur de la santé, tant françaises qu’européennes et internationales.

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