CLIPSAS : coup de tonnerre à quelques heures de l’ouverture de l’Assemblée Générale annuelle

La démission de la Secrétaire générale du CLIPSAS, Ionela Cuciureanu, adressée à quelques heures de l’Assemblée générale de Sofia, fait l’effet d’un séisme. Le texte, dense, grave et sans détour, ne ressemble pas à un simple départ administratif : c’est un acte d’accusation moral contre une culture institutionnelle que l’autrice juge traversée par le harcèlement, l’indifférence et l’hypocrisie.

À quelques heures d’une réunion censée célébrer l’union, la fraternité et la construction de ponts, cette lettre jette une lumière crue sur les tensions internes d’une organisation que 450.fm suit depuis longtemps et dont il a régulièrement signalé les crises de gouvernance, les controverses judiciaires et les dérives de fonctionnement. Dans ce contexte déjà chargé, le départ de celle qui avait été élue à 98% des voix prend une portée symbolique considérable.

Une démission qui sonne comme un réquisitoire

Ionela Cuciureanu

Le texte d’Ionela Cuciureanu est construit comme une prise de parole de rupture, mais aussi comme une méditation sur ce que signifie réellement la fraternité. Elle ouvre sa lettre par une allusion à Thrasybule de Milet et au geste des pavots coupés, image antique du pouvoir qui égalise tout ce qui dépasse. Le symbole est limpide : au sein d’une institution, les fleurs qui s’élèvent trop haut deviennent vite la cible. La métaphore dit la violence sourde des appareils qui tolèrent mal les voix singulières, les consciences autonomes, les personnalités qui refusent de se plier aux équilibres de façade.

Mais le cœur du message est ailleurs. La Secrétaire générale explique qu’elle a accepté sa fonction par fidélité à la promesse la plus noble de la Franc-Maçonnerie : une obligation sacrée de fraternité. Elle précise immédiatement qu’il ne s’agit pas de la fraternité des discours, des bannières ou des proclamations, mais de celle qui se manifeste lorsque quelqu’un devient gênant, isolé, attaqué, politiquement coûteux à défendre. C’est là, selon elle, que l’institution a failli.

Le poids des mots

Photo non contractuelle

Certaines formules de la lettre frappent par leur netteté. Ionela Cuciureanu affirme avoir été témoin de « harcèlement transformé en stratégie », de « lâcheté déguisée en diplomatie » et d’une « indifférence élevée au rang de prudence institutionnelle ».
Elle vise ici un mécanisme bien connu des organisations en crise : la violence n’y est plus nécessairement frontale, elle se fait administrative, prudente, feutrée, et se pare de bonnes intentions pour mieux s’imposer.

La fraternité, dans cette logique, devient un langage cérémoniel qui ne protège plus personne.

Autre passage fort : elle écrit que le Président lui a demandé de « se retirer pour le bien de l’association », et qu’elle s’exécute. Mais elle ajoute aussitôt qu’une institution peut survivre au conflit, alors qu’elle ne peut pas survivre indéfiniment à l’indifférence et à la normalisation de l’hypocrisie. La formule résume tout : le conflit n’est pas forcément mortel ; le renoncement moral, lui, l’est souvent.

Le problème de la mémoire

Photo non contractuelle

L’une des dimensions les plus graves de cette lettre tient à la question de la mémoire. Ionela Cuciureanu évoque l’auteur d’une lettre hostile diffusée dans le groupe, en suggérant que cette personne a peut-être elle-même connu l’isolement, la diffamation et l’exclusion après avoir dénoncé des irrégularités.
Elle souligne que le temps passe, que les mémoires s’effacent de manière sélective, et que la survie dans certains systèmes exige parfois le sacrifice de ses propres vérités passées.

Cette remarque dépasse le simple cas personnel. Elle accuse un fonctionnement institutionnel où la mémoire morale se dissout au profit de l’obéissance et de la commodité.
Selon elle, lorsque les institutions ne cultivent plus la mémoire, elles finissent par produire une forme d’aveuglement collectif : l’obéissance remplace la conscience, et la fraternité cesse d’être vécue pour devenir une chorégraphie. C’est sans doute l’un des passages les plus sévères de toute la lettre.

Une sortie sans amertume

Louis Daly – Président du CLIPSAS

La force du texte tient aussi à sa tonalité. Ionela Cuciureanu refuse explicitement l’amertume : « l’amertume n’est qu’une autre forme de captivité ». Elle dit partir « sans haine, ni vaincue ni rancunière », et rappelle que les blessures ne devraient jamais devenir des identités.
Ce refus du ressentiment donne à son geste une dignité particulière. Elle ne cherche pas à se venger ; elle veut nommer ce qui, selon elle, a été trahi.

Elle reconnaît néanmoins sa déception devant certaines attitudes, certains comportements et certaines pratiques qu’elle qualifie d’anti-maçonniques. Le mot n’est pas anodin. Il signifie que la critique ne porte pas seulement sur des personnes, mais sur des usages qui contredisent les valeurs mêmes que l’organisation prétend défendre. Autrement dit, ce n’est pas seulement la secrétaire générale qui s’en va ; c’est une certaine idée de la fraternité qui se sent abandonnée.

Les lumières au milieu des ombres

Le texte ne serait pas complet s’il ne rappelait pas qu’au sein même de la crise, il y a eu des gestes de loyauté. Ionela Cuciureanu dit qu’au milieu de la déception, il y a encore des « lumières » : des frères et des sœurs qui lui ont donné de la dignité, du courage, du soutien silencieux, là où d’autres offraient du calcul. Elle insiste sur ces personnes qui restaurent les institutions non par des fonctions ou des titres, mais par leur décence.

Ce contrechamp est essentiel. Il empêche le texte de sombrer dans un noir total.
Il montre que le CLIPSAS n’est pas réduit à ses tensions, et que la fraternité n’y a pas disparu partout. Mais il renforce aussi la critique : s’il existe de vrais gestes fraternels, alors les comportements dénoncés par la démission n’en sont que plus inacceptables.

Union ou tribunal ?

La notion d’union, au cœur du CLIPSAS, est elle aussi requalifiée par la lettre.
Ionela Cuciureanu dit croire encore en l’Union, en un centre d’union, mais pas lorsqu’on le confisque pour en faire un « tribunal martial improvisé », pas lorsqu’il protège l’influence davantage que la vérité, pas lorsqu’il confond diplomatie et neutralité morale.
Cette phrase touche au centre symbolique de l’organisation : un centre d’union ne peut pas être une machine à neutraliser les dissidences au prix de la justice.

Ce qui choque dans le texte, ce n’est donc pas seulement le départ d’une dirigeante.
C’est la manière dont elle pose une question que l’institution devra affronter : quel genre de fraternité demande à la personne blessée de partir pour que l’ensemble demeure confortable ?
La question est d’autant plus dérangeante qu’elle renvoie à une expérience universelle des organisations : le sacrifice des plus exposés au nom de la paix apparente.

Un dossier qui dépasse un seul nom

Cette affaire n’arrive pas dans un vide. 450.fm a déjà documenté, à plusieurs reprises (voir en annexe ci-dessous), les tensions récurrentes du CLIPSAS : difficultés de gouvernance, conflits internes, affaire judiciaire, problèmes de légitimité, contestations publiques.
On se souvient notamment des articles évoquant des procédures judiciaires autour de l’élection de Louis Daly, ou encore des critiques sur la liberté de la presse et sur le fonctionnement des instances. Le départ d’Ionela Cuciureanu vient donc s’ajouter à une série d’épisodes qui laissent apparaître une crise structurelle plus profonde qu’un simple désaccord conjoncturel.

Dans ce contexte, sa lettre agit comme un révélateur. Elle donne une voix intérieure à ce que les observateurs extérieurs percevaient déjà : une institution qui peine à conjuguer ses idéaux fraternels avec ses pratiques réelles. Et c’est précisément ce décalage qui rend la démission si significative.

Une trace qui restera

Le dernier mouvement de la lettre est profondément maçonnique dans son ambition morale : Ionela Cuciureanu affirme qu’aucune démission ne peut effacer la fraternité, et qu’aucun échec institutionnel ne peut détruire les liens humains qui furent réels. Elle conclut en disant qu’elle demeure « silencieusement, fidèlement, imparfaitement, mais sincèrement » la sœur de tous ceux qui l’ont connue. C’est une formule de retrait, mais aussi de maintien du lien.

Cette conclusion est sans doute la plus belle parce qu’elle ne ferme pas tout.
Elle laisse ouverte la possibilité d’une mémoire commune, d’un avenir plus juste, d’un retour à ce que la fraternité signifie vraiment : reconnaître l’autre, non quand il est utile, mais quand il est vulnérable. Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable coup de tonnerre de cette démission : elle ne se contente pas de quitter une fonction ; elle met l’institution face à sa propre définition.

Ce que dit cette démission du CLIPSAS

Au-delà du cas personnel, cette lettre dit beaucoup du moment que traverse le CLIPSAS.
Elle montre qu’une organisation qui se veut lieu de convergence peut devenir lieu de crispation, si les mécanismes internes privilégient la sauvegarde du confort au détriment de la vérité. Elle montre aussi que la fraternité, lorsqu’elle n’est plus éprouvée dans les actes, devient un mot décoratif.

Le texte d’Ionela Cuciureanu est donc à la fois un départ, une protestation et un miroir tendu à toute l’institution. À l’heure où l’Assemblée générale s’ouvre à Sofia, le CLIPSAS se retrouve confronté à une question simple et terrible : veut-il être un espace de fraternité vivante, ou une machine à produire de la conformité ?

La réponse, désormais, ne pourra plus être seulement rhétorique.

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6 Commentaires

  1. C’est une consternation profonde qui se dégage comme sentiment.
    Présenter une démission en public ne relève pas seulement d’un acte d’exaspération, c’est aussi une désignation d’un mal plus profond qui sans le nommer ou le personnifier qui gangrène et écorne l’image même de cette Institution.
    Je salue et loue sa bravoure pour son acte qui devrait susciter des interrogations voire des interpellations à l’encontre de celles et ceux qui continuent d’entretenir le flou.

    Très respectueusement…

  2. Anca Nicolescu, c’est une plaie pour la maçonnerie en général, point. C’est pas normal que le CLIPSAS n’ait rien fait là-dedans — il va juste continuer à perdre des membres. Cette femme-là qui annonce publiquement qu’elle va rendre la sœur coupable avant même le processus maçonnique, ça démontre juste une affaire : c’est une dictature.

    Quand on regarde les photos sur son profil, ou les multiples publications de son obédience sur les réseaux sociaux, son obédience n’a clairement pas les effectifs qu’elle déclare au CLIPSAS.

    On voit bien qu’ils sont, au maximum, une centaine. Et après ça, ça veut faire la loi et l’ordre.

    La sœur Ionela a vécu une injustice, et honnêtement, ça n’encourage pas les jeunes franc-maçons à s’impliquer dans cette organisation-là. C’est l’UMLI qui doit être content de voir ça s’écrouler…​​​​​​​​​​​​​​​​

  3. Félicitations à l’auteur de cet article très bien structuré. Franc-maçon de longue date, je tiens à exprimer ma déception envers la direction de CLIPSAS et tous ses membres du conseil d’administration qui, connaissant la vérité, préfèrent protéger les mensonges, la manipulation et la diffamation. J’ai fait partie de l’Obédience que CLIPSAS protège. C’est comme un panier de belles pommes saines dans lequel sont tombées deux pommes pourries, qui gâchent tout. Et CLIPSAS, au lieu de protéger les belles pommes, protège les pommes pourries. Il est surprenant de constater que de plus en plus d’Obédiences quittent le navire CLIPSAS, qui, lentement mais sûrement, se transforme en barque. J’avais de grandes attentes envers la direction de l’Alliance. Mais cette direction a préféré privilégier la verticalité de l’Ordre au détriment du prétendu « bien de l’Organisation ». C’est honteux et décevant. J’espère néanmoins qu’au sein de CLIPSAS, il existe aussi des Obédiences qui respectent la lumière de la vérité et qui n’accepteront pas une manipulation mesquine, déshonorant ainsi tous les francs-maçons.

    *************************

    Felicitări autorului acestui articol foarte bine structurat. Ca mason cu vechime vreau sa îmi exprim dezamăgirea față de conducerea CLIPSAS, față de toți membrii bordului, care, cunoscând adevărul, preferă să ocrotească minciuna, manipularea,defăimarea… Eu am făcut parte din Obedienta pe care CLIPSAS o ocrotește… Este ca un coș cu mere sănătoase și frumoase în care au nimerit doua mere putrede… care strică toate merele frumoase… Iar CLIPSAS, în loc sa ocrotească merele frumoase, ocrotește merele putrede. Și se mira ca tot mai multe Obediente părăsesc vaporul CLIPSAS, care, încet, încet, devine o barcă… Aveam mari așteptări de la conducerea Alianței… Dar, aceasta conducere a preferat sa culce verticalitatea echerului în fața unui așa zis « bine al Organizației »… Rușinos și dezamăgitor… Dar, am speranța că în CLIPSAS sunt și Obediente care respecta lumina adevărului și nu vor accepta o manipulare de doi bani, neonoranta pentru toți cei care sunt masoni.

    • Quel crédibilité peut avoir quelqu’un qui, pendant 20 ans, à été à la direction au conseil d’administration au grand conseil, grand vénérable de l’obédiences comme maintenant elle dénigre
      On se demande quand elle a été honnête quand elle a dit la vérité quand elle a été Masonnr

  4. Merci à 450.fm de continuer à faire vivre une information maçonnique réactive, ouverte et réellement utile aux lecteurs. Cette actualité autour du CLIPSAS, importante dans le paysage maçonnique international, montre une nouvelle fois la capacité du journal à traiter des sujets qui comptent, avec rapidité et clarté, sans se limiter à une communication d’autosatisfaction institutionnelle ou à un regard uniquement franco-français.
    Cela nous change agréablement de certains blogs, sites payants ou magazines papier qui finissent parfois par tourner en boucle autour de leur propre image davantage qu’autour de l’information elle-même. Ici, nous trouvons une actualité vivante, variée, souvent internationale, qui nourrit la réflexion et permet aux frères et sœurs de mieux comprendre les évolutions du monde maçonnique contemporain.
    Fraternellement, encore mille mercis à 450.fm, journal gratuit, pour ce travail constant d’information, d’ouverture et de transmission.

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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