« Le jardin du dedans – Une écologie intérieure » : avant de sauver le monde, commençons par désherber en nous

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Gilles Farcet tient depuis longtemps que nulle transformation du monde ne s’accomplira si celui qui la réclame demeure encombré du dedans. Réunissant une trentaine de textes brefs nés de chroniques écrites pour la revue Kaizen à la demande de Pascal Gréboval, puis revus et actualisés pour cette édition de poche, Le jardin du dedans nomme les pollutions intimes qui précèdent et nourrissent toutes les autres, la procrastination, la dispersion, la précipitation, l’identification, la toute-puissance de l’émotion, le refus des lois de la vie.

Henry David Thoreau

Le propos traverse la nourriture, l’habitat, le travail, le couple, l’école, le vieillissement et la mort, avant de rejoindre Henry David Thoreau, que l’auteur tient pour le fondateur de l’écologie intérieure. Voici un livre de moraliste au sens classique du terme, où la connaissance de soi retrouve, sans jamais s’en réclamer, les exigences les plus anciennes de la démarche initiatique.

La peur d’abord, virgule la raison ensuite

Le chapitre inaugural pourrait passer pour une variation supplémentaire sur un sujet usé jusqu’à la corde. Gilles Farcet l’aborde par un biais qui déjoue aussitôt le confort des belles déclarations. Il observe qu’il est de bon ton de se dire respectueux de la différence, et que les formules disponibles sur ce qui nous enrichit mutuellement ne mettent personne en danger. Il descend donc d’un cran, jusqu’à la dimension la plus immédiatement concrète, celle de l’expérience nue. La différence commence par un choc, le traumatisme initial du très jeune enfant découvrant qu’il n’y a pas un mais deux, lui et sa mère, et que cet autre agit selon ses humeurs et ses limites sans qu’il puisse rien y faire. De cette blessure première subsiste toujours quelque chose, une méfiance au mieux, une peur le plus souvent, parfois assez violente pour conduire au repli et au rejet.

L’affirmation centrale tombe alors avec la sécheresse d’une lame. Le rejet de la différence, de toute différence, est d’abord une peur primale et pulsionnelle, qui ensuite se pare des arguments d’une pseudo-raison. Gilles Farcet ne fait pas de cette peur une faute morale, ce qui l’obligerait à condamner, mais une donnée anthropologique, ce qui l’oblige à comprendre. La conséquence est redoutable pour les consciences généreuses, puisque « l’idéologie bien-pensante ne pèse pas si lourd quand la peur mène le jeu ». Nous reconnaissons là le geste des moralistes français, de Michel de Montaigne à François de La Rochefoucauld, qui consiste à soulever le motif déclaré pour découvrir dessous le ressort véritable.

Ce geste, la Franc-Maçonnerie le pratique sous une autre forme. L’épreuve du cabinet de réflexion ne demande pas au récipiendaire de proclamer ses bonnes intentions, elle lui demande de descendre. Visiter l’intérieur de la terre, rectifier, découvrir la pierre cachée, cette antique formule dit exactement que la Lumière ne se décrète pas et que le passage des ténèbres vers elle commence par un inventaire sans complaisance de ce qui, en nous, préfère l’obscurité.

Le moi-vitrine est l’arrière-boutique

Le livre passe ensuite à une proposition autrement radicale. Reprenant la formule d’Arthur Rimbaud pour la corriger, Gilles Farcet écrit que le je est en vérité des autres, une multitude d’autres, et que l’être humain constitue le siège de contradictions souvent irréconciliables entre elles. « Je ne suis pas un mais multiple », telle est la phrase qui commande toute la suite. Il y a l’image que chacun veut donner de lui-même, ce que l’auteur nomme le « moi-vitrine », et il y a « l’arrière-boutique », expression que Michel de Montaigne avait déjà déposée dans les Essais pour désigner ce lieu du dedans dont nul ne détient la clef à notre place.

La galerie dressée alors possède la justesse cruelle des portraits de Jean de La Bruyère. Le généreux prêt à donner son temps et son argent se trouve éclipsé d’un instant à l’autre par l’angoissé financier, le contemplatif par le manager stressé, le citoyen tolérant par le petit tyran domestique incapable d’accepter les habitudes de son conjoint ou de ses enfants. Reconnaître ces personnages, leur donner la parole, les écouter sans nécessairement leur obéir, voilà le travail proposé. La question qui suit mérite une longue méditation, car nul ne saurait s’ouvrir à la différence en cherchant au-dedans le triomphe du même.

Cette page touche au cœur de la démarche maçonnique. Le dépouillement des métaux ne consiste pas à laisser sa fortune au vestiaire, mais à déposer le personnage social qui parle à notre place. Le niveau, symbole d’égalité, ne produit aucune fraternité tant que l’irréductibilité de l’autre demeure vécue comme une menace. La lectrice et le lecteur familiers des travaux de loge reconnaîtront la logique du fil à plomb, qui ne mesure rien d’horizontal et n’indique qu’une direction, celle de la profondeur.

Veillez sur son jardin comme sur un chantier

Le titre du recueil vient de Kabir, tisserand et poète de Bénarès dont Gilles Farcet retient la conviction que la délivrance se joue à l’intérieur de cette vie et nulle part ailleurs. De ce vers l’auteur tire un programme, « veiller sur son jardin », qui gouverne les chapitres consacrés au quotidien. La lectrice ou le lecteur pressé y verrait une morale domestique et se tromperait. Ce que Gilles Farcet nomme écologie intérieure repose sur une économie de l’énergie possédant ses lois, ses gaspillages et ses dettes. Remettre au lendemain fatigue réellement, la dispersion coûte, l’opinion pollue au même titre que les particules fines, et l’émotion jamais examinée se propage à la manière d’un virus.

Cette attention à la mesure et à la juste répartition des heures appartient de plein droit au patrimoine maçonnique. La règle à vingt-quatre divisions ne dit pas autre chose lorsqu’elle enseigne à l’apprenti le partage de sa journée sans laisser une part dévorer les autres. Que la maison devienne sanctuaire, comme le suggère l’un des chapitres les plus attachants, rejoint l’idée du Temple intérieur, ce lieu qu’aucune pierre extérieure ne remplace. Quant à l’éloge de l’oisiveté fructueuse, il faut y entendre une défense du silence, cette discipline que le premier degré impose et que notre époque tient pour une perte.

La saveur de l’émerveillement occupe dans cet ensemble une fonction qui n’a rien d’ornemental. Gilles Farcet en fait une faculté à entretenir au même titre qu’un muscle, et la met en regard de la sinistrose qu’il examine plus loin sans indulgence. Entre les deux, un chapitre consacré au vrai et au faux rappelle que le discernement demeure la première des vertus pratiques, celle sans laquelle la bienveillance se change en crédulité. La Franc-Maçonnerie inscrit au frontispice de ses travaux la recherche de la vérité, et elle sait que cette recherche réclame une méthode avant de réclamer une ferveur.

Ceux qui viennent après nous

Le dernier tiers du livre prend une gravité nouvelle sans rien perdre de son allant. Les enseignements du vieillissement, la condition de passant, l’école du mourir composent une suite dont la franchise étonne dans une littérature volontiers portée à consoler. Gilles Farcet regarde la vieillesse et la mort comme des enseignants et non comme des accidents, position philosophique et non réconfort de circonstance. Nul maçon ne lira ces chapitres sans songer au grade de maître, à la chambre du milieu et à cette mort symbolique dont la Franc-Maçonnerie fait le passage obligé de toute maturité. Être passant, du reste, est une expression que le Compagnonnage entend autrement et non moins justement, lui qui nomme ainsi celui qui prend la route et accepte de n’être nulle part chez lui afin d’apprendre partout.

La suite fait droit à la compassion, au rire qui guérit, au baume de la déconnexion, à la méditation en action. L’ordre de ces chapitres importe, car il empêche l’ouvrage de verser dans le sombre. Les pages consacrées à ceux qui viennent après nous, à l’éloge du concret et à l’éloge de l’apprentissage forment le versant proprement transmissif du livre. Elles rappellent la dignité de la main, du geste appris lentement, de la matière qui résiste, évidence que le Compagnonnage n’a jamais cessé de défendre et que la Franc-Maçonnerie honore lorsqu’elle place l’outil au centre de son langage. Le chapitre malicieux consacré au sens des ressources humaines suffit à mesurer ce que le vocabulaire gestionnaire a fait de l’humain, transformé en gisement.

Désobéir d’abord à soi-même

L’ouvrage s’achève par un hommage à Henry David Thoreau, auquel Gilles Farcet consacra son tout premier livre et qu’il tient pour le fondateur de l’écologie intérieure. Cette place finale n’a rien d’un ornement. L’ermite de Walden réduisit ses besoins pour éprouver ce qui demeure lorsque tombe le superflu, et il refusa l’impôt d’un État tolérant l’esclavage, préférant la prison au consentement. Or l’un des chapitres du recueil retourne la désobéissance vers l’intime, contre nos automatismes, nos servitudes acceptées, nos habitudes devenues doctrines. Le rapprochement est fécond, car il maintient ensemble deux exigences que notre temps sépare volontiers, la liberté de conscience exercée dans la cité et le travail obscur accompli sur soi.

Voici aussi le point où la critique doit se faire précise. Le primat de l’intériorité expose toujours au soupçon de démobilisation, comme si la culture du dedans dispensait des combats du dehors. Gilles Farcet connaît l’objection et y répond par le choix de Thoreau, figure qui tint les deux bouts. La réponse demeure allusive, et le format bref des chroniques, qui fait la vivacité du livre, en limite l’argumentation. Certaines propositions sont énoncées plutôt qu’établies, certains chapitres pèsent moins que d’autres, et le passage de la mosaïque au traité n’est jamais accompli. Il y a là une fragilité assumée, celle d’un auteur préférant la note juste à la démonstration close.

Gilles_Farcet en 2016

La force du livre tient précisément à ce refus. Gilles Farcet écrit à la première personne, expose ses contradictions et ne prend jamais la position du maître délivrant une doctrine. Celui qui signa le Manuel de l’anti-sagesse et Une boussole dans le brouillard, celui qui consacra un ouvrage à Allen Ginsberg, poète et bodhisattva Beat, se méfie trop des sagesses proclamées pour s’installer dans l’une d’elles. Après une vie vouée, de son propre aveu tant bien que mal, à la quête d’un essentiel articulé dans le quotidien, il revient au point de départ, à ce Thoreau des commencements, et referme un cercle de quarante années.

Le jardinier sait qu’il ne verra pas l’arbre à maturité, et le bâtisseur des cathédrales savait que l’édifice lui survivrait. Ce que Gilles Farcet demande relève du même consentement, travailler une terre dont nous ne récolterons rien, éclaircir un dedans que nul ne viendra visiter. Reste une interrogation que ce livre dépose sans jamais la formuler. Lequel de nos multiples habitants tient cette page ouverte en cet instant, et lequel s’en souviendra demain matin, dans la file du supermarché, devant le visage d’un inconnu qui ne nous ressemble pas ?

À propos des éditions du Relié

Fondées en 1992 par Yvan Amar et aujourd’hui représentées par Marc de Smedt, les éditions du Relié se consacrent à la transmission des enseignements spirituels contemporains venus d’Orient comme d’Occident. À travers les témoignages, les expériences et les réflexions de femmes et d’hommes engagés dans une authentique quête intérieure, elles explorent les chemins de la connaissance de soi, de la relation à l’autre et de la recherche de sens.

Leur catalogue offre ainsi des textes qui ne se contentent pas d’informer, mais invitent à une transformation du regard et à un approfondissement de la conscience. Véritables compagnons de route, ces ouvrages apportent ce supplément d’âme sans lequel le savoir risque de demeurer lettre morte. Les éditions du Relié constituent aujourd’hui une marque éditoriale du groupe Guy Trédaniel.

En reliant naturellement la vocation de la maison d’édition au travail intérieur proposé par Gilles Farcet, Le Jardin du dedans trouve pleinement sa place au sein de ce beau catalogue éditorial.

Le jardin du dedans – Une écologie intérieure

Gilles FarcetLe Relié poche, 2026, 160 pages, 10 € – numérique 6,99 € / Lire l’échantillon

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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