mar 28 juin 2022 - 04:06

Que re-garde l’œil du Delta ?

Introsum ascendere[1] La lumière existe dans l’obscurité ; ne voyez pas avec une vision obscure.

L’œil était dans le Delta et regardait le seuil. Je dirais même l’œil était dans le Delta et gardait le seuil, ou plutôt, l’œil était une porte et se voyait comme un seuil. Qu’en penses-tu ?

Ola ! De quoi parles-tu ? Serait-ce une déclinaison de la célèbre phrase de Victor Hugo dans son poème La conscience: «l’œil était dans la tombe et regardait Caïn» ?

En quelque sorte, à cause du mot « conscience », mais dans mes propositions de phrase il ne s’agit pas de culpabilité, c’est une rêverie symbolique ; partageons la en essayant de l’expliquer.

Cela se passe dans le temple ?

Oui, ici et maintenant.

L’œil, le seul que je vois est dans le Delta lumineux

Oui…

Quand tu dis l’œil était une porte, veux-tu dire que le delta serait une porte ?

Oui…

Et quand tu dis : il regarde un seuil, qu’est-ce qu’il peut regarder, ce qui est dans son point de mire en face de lui ? Le seuil qui est entre les colonnes, devant la porte basse ?

Oui, voilà !

Je ne suis pas plus avancée, je ne comprends pas grand-chose à tes phrases sibyllines.

Là, dans son Delta, l’œil regarde dans son vis-à-vis la porte à l’occident du temple et si je rajoute – comme dans un miroir-  et alors interroge-toi : en quoi l’œil serait aussi une porte ?

Je tente une réponse possible : parmi les sens symboliques des mots dérivés du champ lexical de l’œil mais aussi de tous ses contraires je retiens : visible et invisible, apparaître et disparaître. L’œil énonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparition et du secret. «Il est le passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre les profondeurs cachées et ténébreuses de la Terre et la clarté du monde solaire». Naturellement, cela m’évoque la porte basse par laquelle le profane  est admis dans le temple lors de son initiation. Donc, le reflet du Delta serait cette porte basse ?

C’est ce que je veux dire. Une indication complémentaire pour comprendre la signification du mot œil nous est donnée par l’emploi de ce mot en hébreu.

En hébreu, le mot Schéma, qui veut dire «écoute», est construit sur cham-oyin, «là-bas l’œil», c’est-à-dire  «là-bas regarde». Écouter, c’est regarder au-delà de la proximité des apparences. Écouter, c’est essayer de découvrir le visible et l’invisible. Ainsi, le delta qui regarde la porte du temple, comme dans un miroir, nous indique qu’il y a une ouverture sur cet «au-delà» des apparences que l’on peut franchir. Le delta se reflète dans cette ouverture, il est cette ouverture sur un «au-delà» des apparences.

Et la porte ouvre sur le seuil entre les colonnes ! Cette ouverture rend possible le passage d’un mode d’être à un autre, d’une situation existentielle à une autre. Le franc-maçon doit traverser le seuil marqué par les colonnes et se retrouver naissant une deuxième fois spirituellement. Je comprends mieux pourquoi le pavé mosaïque est associé au seuil marqué par les deux colonnes, J et B. Il devrait être disposé, selon d’anciennes instructions maçonniques, entre elles, à l’entrée du Temple, de façon que l’on soit obligé d’en fouler les dalles pour s’avancer en loge. Le pavé mosaïque est la voie que l’initié doit emprunter. Son pavage guide l’initié confronté aux apparences des alternances de blanc et de noir, sur la voie droite ; il maintient celui qui avance dans l’axe de l’Orient en quête de l’unité symbolisée par le delta. Je peux comprendre qu’en entrant je traverse un seuil ; mais, comment le delta pourrait être lui-même un seuil ? N’est-il pas une limite infranchissable parce que ne débouchant que sur le mur devant lequel il est placé ?

Le Delta est placé dans l’espace du temple là où finit la lumière éclairée par la lune et le soleil. Mais, par la vision symbolique d’une unique lumière qui ne se différencie que dans la perception des deux luminaires, le franc-maçon peut s’attacher à voir au-delà des apparences, cessant de percevoir, avec le seul regard dualiste du profane, ce qui oppose les choses au profit d’une vision de la dualité de toute chose, c’est-à-dire de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité. La forme ternaire du delta en est le symbole. Alors le mur est à la fois une limite et un au-delà.

Quand tu dis que l’œil dans le Delta garde le seuil, est-ce pour évoquer cet au-delà ? De quoi est-il le gardien ?

Garder c’est à la fois surveiller et retenir. Reprenons l’idée que la porte basse est le miroir dans lequel se réfléchit le delta. Qu’est-ce qui retient la porte basse ?

Des chaînes gardent le seuil de la porte basse. Elles sont un gardien du seuil comme d’autres qui ont pour nom dragon ou illusions ou manque de volonté.

Chaque être en quête d’initiation cherche un centre mystérieux où se trouvent soit un objet, soit un être, soit une parole révélatrice ; l’ultime enseignement y est donné de bouche à oreille. Ce lieu particulier ne peut être divulgué à tous. Ce sanctuaire est d’accès difficile et son entrée ne se livre qu’à celui qui en est digne ; nous disons libre et de bonnes mœurs. La cérémonie d’initiation fait tomber les chaînes.

Certes, mais de retour dans le temple, il a fallu au nouvel initié trouver le moyen d’entrer, de passer la porte par lui-même. C’est pourquoi l’initiation ne nous est pas donnée. Elle est  une avancée à travers les épreuves qui s’imposent à nous. Ce gardien de chaînes, devenu virtuel, nous oblige à entreprendre une action méritoire car, pour triompher, il faut dominer ce qui nous emprisonne, il faut vaincre toutes les difficultés qui ne manquent pas de surgir. Le vieil homme meurt à sa vie profane, libéré de ses chaînes, il renaît dans un monde nouveau qui lui est révélé par les mystères initiatiques où les symboles vivent et entrent en action car travailler sur les symboles c’est faire que les symboles nous travaillent.

Et le Delta garde de son côté, dans le sens de retient, un sanctuaire où se trouve le sens de la quête, serait-ce …la lumière ? Le delta n’est-il pas considéré comme lumineux ?

C’est ce que j’aurais dit. Nous essayons de penser la F\Maç\, le temple et les rites maç\ dans leur rapport avec la lumière, tantôt par ce qu’elle rend visible, compréhensible, tantôt par ce qu’elle voile, l’ombre, les ténèbres, voire le noir. Tout au bout du chemin de connaissance, la lumière symbolise finalement la brusque éclaircie de la contemplation, comme ouverture de l’instant sur l’éternité, disparition de la durée du moi, apparition de la présence du soi. La lumière révèle, manifeste, suscite la vision réceptrice ; mais par là même elle se diffracte dans le prisme du moi.  De ce qui est donné comme visible par la lumière, tout n’est pas forcément la vérité. Il y a  de l’écart, du retard, entre le jaillissement et le reflet, entre le sujet et l’objet, entre l’original et sa représentation, nous dirions qu’il y a de l’entropie entre le vrai et le voir. Il est indéniable que Lumière et Ténèbres sont les deux faces d’une même réalité. La lumière voile en dévoilant, les ténèbres dévoilent en voilant. Ce voir devenu vision n’est-il pas l’œil du Delta lumineux ?

L’ego serait alors l’obstacle pour aller au-delà du Delta ? L’œil serait notre propre regard et le Delta notre miroir ? Ne parle-t-on pas de Maçonnerie spéculative ? Il faudrait donc nous perfectionner pour avancer ? Alors, c’est quoi ce perfectionnement ?

On pourrait en trouver une idée dans le fait que parfois l’œil du Delta lumineux est remplacé dans nos temples maçonniques par quatre lettres en hébreu (יהוה), écrivant un des 72 noms du D.ieu des hébreux ; ce nom est appelé le tétragramme. On le trouve dans la conception mystique de l’évolution de la genèse, depuis l’unité indifférenciée  (disons le big bang pour simplifier) jusque dans ses différentes manifestations, évolution se faisant par étapes marquées chacune d’un nom différent du Dieu des hébreux. Le tétragramme, lui,  apparaît, lorsque le ternaire des énergies vitales primordial est extériorisé dans le monde de l’émanation[2], indiquant que c’est le lieu de passage et de discontinuité entre les mondes participant de l’Émanation et les mondes manifestés. Ce passage est aussi marqué, dans la même mystique, par le passage de la lumière à la peau de l’homme comme les mots hébreux le révèlent dans leur contenu ésotérique (derrière la peau  צּ וּ רּ il y a  la lumière spirituelle אּ וּ רּ,  ces deux mots sont de homonymes, ils ont la même prononciation bien que commençant par une lettre différente). 

Martinès de Pasqually, inspirateur du Rite écossais rectifié, a écrit avec Le traité sur la réintégration des êtres, une doctrine chrétienne ésotérique, pour laquelle tout est parti de D.ieu et doit y revenir. L’homme a subi une chute à cause de ses prévarications allant au-delà de ce qu’avait prévu le créateur. L’homme s’est séparé de la conscience de son créateur, il fut rejeté hors de sa lumière et s’est retrouvé emprisonné dans la matière. Ce texte vise essentiellement à entrainer l’initié à faire l’expérience de la réconciliation avec le divin par un voyage intérieur pour le confronter à ce qui le relie à l’infini.

S’agirait-il de retrouver le paradis ? Non pas celui du jardin de l’éden ! Celui désigné par le mot PARDES, que l’on entend comme paradis, mot formé à partir des quatre initiales P,R,D,S des 4 niveaux de lecture de la Thora[3], pshat, rémèz, derèsh, sod, 4 niveaux de signification ou d’interprétation, qui vont de l’explicite à l’implicite, du noir de l’écriture au blanc qui entoure les lettres ; débutant par la lecture littérale, passant par la lecture allégorique, puis philosophique, pour atteindre la lecture secrète. Cette approche serait-elle la clef de l’ouverture de la porte qui ouvre sur ce monde, donc de soulever le voile de l’inconnu et de pénétrer dans le monde où le visible et l’invisible peuvent se rencontrer ?

En effet, on peut considérer le Delta, sous son aspect ésotérique, comme la porte de l’accès au mystère du processus de formation des mondes à partir d’une émanation primordiale et cela peut être aussi représenté par toute image qui embrasse tout ce qui contribue à la création, à sa cosmologie.

Les pythagoriciens l’ont représenté par 10 points en forme de triangle appelé tétraktys, qui n’est pas sans évoquer notre Delta. Le mot tétraktys signifie «quadruple éclat rayonnant» ; elle est le Quatre sacré par lequel juraient les Pythagoriciens. Cela représentait le résumé universel de la révélation divine enfermé dans les nombres quatre, trois, deux et l’unité. La tétraktys est un formalisme, une image pour exprimer une vision de la formation de la création, de la structure du monde. L’importance de la Tétraktys pythagoricienne, dans n’importe quel type de connaissance cosmogonique et métaphysique est indéniable. D’abord, sous son aspect cosmogonique, c’est l’unité ou le Un se déployant sous quatre aspects différents. Le Un, c’est le principe impersonnel, trop souvent appelé Dieu, c’est l’unité -ou plutôt la singularité– d’où tout est issu, elle est représentée par le point. Le deux, qui en découle, est lénergie, la ligne. Le trois, combinant la monade et la duade et participant de la nature des deux, est le monde phénoménal, la surface plane. Trois est le déploiement du temps. Le quatre, la tétrade (la forme de la perfection) contenant la décade est le volume sans lequel il n’y aurait pas de création. Le nombre quatre représente la matière dans ses quatre principes élémentaires: la terre, l’eau, l’air et le feu. Il représente aussi  symboliquement l’essence du concret et la solidité. Quatre est l’espace,  il symbolise le cosmos, le monde puisqu’il y a quatre points cardinaux.

Ensuite sous son aspect métaphysique, on peut conceptualiser la relation Dieu-homme en termes de rencontre de cours d’eau. C’est ainsi que dans la Tradition mystique de la kabbale, le flux de bienveillance divine descendant est désigné sous le nom deaux masculines[4], tandis que l’obéissance de l’homme à Dieu et l’accomplissement de ses commandements sont vus comme une rivière remontant de l’homme à D.ieu ; ils sont désignés par le nom deaux féminines[5],  Si un des ruissellements est appelé la grâce ; le second serait le mérite, qui seule permet la descente des eaux masculines.

Je trouve ton raisonnement bien fallacieux ;  car tu as une façon de dire que nos symboles maçonniques du Delta et de l’œil ne seraient qu’un impératif à une conversion du regard, forcément celui d’un croyant, répondant aux jansénistes et aux jésuites du 17ème siècle qui s’affrontaient à propos de la grâce et du salut. Pour les uns la grâce et le salut sont un pur don divin qui descend sur un individu indépendamment de ses actions et de ses pensées, pour les autres, l’homme a en lui la force de vouloir le bien et la pratique de la morale, ce qui lui apportera le salut comme dans la Tradition de la kabbale.

Mais non, et nous n’avons pas fini, il manque l’essentiel, car chacun reste libre d’interpréter ce qu’est la lumière, chez l’homme et dans l’image archétypale du Temple.

La porte, comme un voile est un symbole qui opère une rupture, une séparation du monde des apparences permettant une projection imaginaire et un franchissement, un dévoilement qui est par sa nature propre, synonyme de découverte du lien entre le visible et l’invisible, mais aussi entre l’apparent et non-apparent. Le dévoilement[6] signifie que le réel est bien plus que l’apparence et qu’il faut, en sagesse, rechercher l’harmonie en soi, envers l’autre et au monde pour, avec détermination et force, progresser sur le chemin de la lumière, véritable dévoilement intérieur. Alors, remplaçons le mot «D.ieu» par le mot «mystère», écartant ainsi toute référence à une religion quelle qu’elle soit ; ensuite, le mot «grâce» par «potentialité de chaque être», et enfin les mots «pratique de la morale» par les mots «éthique obtenue par un travail sur soi dans ses relations aux autres». Cela donne une meilleure idée de ce que pourrait être l’initiation : une métaphysique qui se joue là où se joue la relation sociale, dans nos rapports avec les hommes. C’est l’altérité qui serait alors la source de l’initiation.

Je reconnais que toutes les recherches de sagesse initiatiques indiquent une direction d’évolution, à partir du moi vers le Soi. Il s’agit de trouver l’homme dans son être véridique en mouvement vers le meilleur de lui-même, pour atteindre un ordre éthique, qui instaurera, dans l’existence des hommes, dans leur vie privée et collective, une harmonie leur permettant de s’assembler pour partager la réalité.

L’œil dans la porte nous livre une méthode : 1°) dévoiler ce qui n’est pas apparent, 2°) dessiller son regard en opérant une métamorphose du regard et  3°) lever le voile sur l’entrée vers l’intérieur de l’enceinte qui cache le mystère de la création du monde. La démarche maçonnique suggère – demande même – non pas d’aller vers l’extérieur, vers un autre monde, une autre dimension, vers dieu ou un être supérieur, mais bien d’entrer en soi, de rechercher les secrets de vie, d’amplifier le désir de se connaître, de se perfectionner en son être le plus véridique, plutôt que de quémander au dehors… et rien de trop, car nous sommes notre propre mystère et la clef du mystère universel. Il faut laisser chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en nous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement ; attendre avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté, et transformer la matière en lumière. Après, le maçon peut retourner dans le monde profane avec ce qu’il est devenu, pour apporter ce qu’il est devenu.

En somme, tout ça pour dire que les symboles du Delta et de l’œil nous désignent les ouvertures et les seuils à franchir pour accéder à notre temple intérieur et en faire un lieu d’accueil de l’autre, fut-il nous-même, avec l’expérience vécue, avec une intention lumineuse en soi et au monde et avec une réalité augmentée du sensible non visible, du subtil, de l’essence, et de l’altérité.

Alors comprends qu’il n’y a pas de porte, tu es la porte, tu es la lumière.

NB : on consultera avec intérêt le site 

ecossaisdesaintjean.org/2017/03/devoilement-hypostases-et-principe.html


[1] Double mouvement de la mystique chrétienne : se tourner vers l’intérieur pour s’élever jusqu’au point indescriptible.

[2] Olam assilouth

[3] Pshat (la lecture littérale), Rémèz (la lecture allégorique), Dérèsh (la lecture philosophique), Sod (la lecture mystique ou ésotérique qui est celle de la Kabbale).

[4] de Mâyim Doukhrim ou MaD

[5] de Mâyim noukvimou ou MaN

[6] Les rituels et le temple nous offre de multiples dévoilements : la loge en tant que séparation, le langage symbolique (épellation, syllabisation, onomatopées, recherche du sens du mot, parole perdue, essence du mot, souffle), le tableau de loge, les lumières des luminaires et celles des flambeaux, l’étoile flamboyante…

Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ».

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