De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
Il y a des moments où l’on se retourne et où l’on ne reconnaît plus la distance parcourue.

Il semble que c’était hier que vous franchissiez ce seuil pour la première fois, un peu tremblant, un peu curieux, le cœur gonflé de questions que vous ne saviez pas encore formuler. Je me souviens de chaque détail de cette journée : l’odeur du bois, la lumière tamisée, le silence qui semblait différent de tous les autres. Un silence qui attendait quelque chose de moi. Puis vous levez les yeux et vous constatez qu’une, dix, vingt, quarante ans ont passé. Et vous vous demandez : quand cela s’est-il produit ?
Le temps s’enfuit.
Le temps passe vite.

Mais sa fuite n’a pas été vaine. Chaque année passée en Loge a laissé une trace. Pas toujours belle, il faut bien le dire. Il y a eu des moments où je fréquentais le Temple avec la frénésie de quelqu’un qui a enfin trouvé un foyer, chaque semaine, chaque cérémonie, chaque chaîne d’union vécue comme si c’était la dernière.
Je suis arrivé avant les autres et reparti plus tard. J’éprouvais cette soif de connaissance propre à celui qui vient de comprendre qu’il existe un niveau de compréhension plus profond et qui souhaite l’explorer sans relâche.
Et puis, il y a eu d’autres moments où la simple idée de rentrer me pesait. Je ne saurais l’expliquer précisément, et j’ai fini par abandonner. Peut-être que je n’avais pas l’énergie, peut-être que je n’étais plus moi-même.
Le Temple était là, comme toujours, patient et immobile. C’était moi qui étais ailleurs. Dans ces moments-là, je prenais mes distances, parfois pendant des semaines, parfois pendant des mois. Sans drame, sans grandes déclarations. Je ne pouvais tout simplement pas entrer. Le seuil était le même, mais je n’étais pas prêt à le franchir.
Tempora mutatur, nos et mutamur in illis.
Les temps changent, et nous changeons avec eux.

Durant ces années, j’ai tout vécu. J’ai trouvé l’amour, je me suis mariée, et mes frères et sœurs étaient présents à mon mariage. J’ai eu une fille, et je lui ai lu des histoires sur l’énergie d’Hiram et la franc-maçonnerie. J’ai bâti une carrière, je l’ai vue évoluer, puis la reconstruire, et dans au moins un de ces moments difficiles, j’ai eu à mes côtés un franc-maçon qui m’a compris sans que j’aie besoin de lui expliquer quoi que ce soit.
Les mots n’étaient pas nécessaires. Sa présence suffisait. Car dans certaines relations, la confiance se construit lentement, rituel après rituel. Et puis un jour, on réalise qu’on connaît vraiment cette personne – non pas son nom ou son rôle, mais son âme. La vie profane et la vie initiatique ne sont jamais vraiment séparées : elles s’entremêlent, elles fusionnent, elles deviennent un seul fil qu’on ne peut plus distinguer fil par fil. J’ai aussi changé d’Obéissance, d’Ordre, de Fédération. J’ai beaucoup erré, comme on dit, j’ai cherché, je me suis un peu égaré, et je me suis retrouvé. J’ai rencontré de nouveaux Frères, de nouvelles Sœurs, différentes manières de se rassembler autour des mêmes symboles. J’ai vu différents rites, différentes langues pour exprimer les mêmes choses.

Et, à chaque fois, au fond de tout cela, je retrouvais quelque chose d’identique : cette sensation propre au Temple, cette vibration subtile qui émane du sol et vous traverse, inexplicable mais immédiatement reconnaissable. Comme le parfum du foyer après un long voyage. Il y a eu aussi un nouvel amour, surgi alors que je ne le cherchais plus, car la vie ne suit jamais le scénario qu’on lui a écrit. Et lui aussi avait la saveur de ces choses qui se construisent lentement, profondément enracinées, bâties sur quelque chose de plus solide que la chance ou le hasard.
L’amour triomphe de tout.
Virgile l’affirme, et cela est confirmé par ceux qui ont vécu assez longtemps pour le voir se produire.
Au milieu du voyage de notre vie
Dante l’a écrit pour le voyage vers l’au-delà, mais je sens qu’il m’appartient aussi pour ce chemin ésotérique. Il arrive un moment où l’on cesse de courir et où l’on commence à regarder. Non pas en arrière avec des regrets, ni en avant avec anxiété. Simplement autour de soi, avec ce calme nouveau qui s’installe quand on a cessé de chercher à prouver quoi que ce soit. Et, en y regardant de plus près, vous comprenez que la franc-maçonnerie ne vous a jamais abandonné. Pas même lorsque vous avez failli l’abandonner.
Semper fidelis.
Toujours fidèle.

Elle était bien plus que ce que j’avais jamais su être. Pour le meilleur et pour le pire, dans les saisons lumineuses comme dans les saisons sombres, il y avait toujours un lieu où revenir. Un seuil qui nous attendait. Frères et sœurs qui, même après des années de silence, vous avez accueillis sans poser de questions, comme si le temps ne s’était jamais écoulé, ou plutôt, comme si le temps s’écoulait différemment là-bas. Et c’est peut-être exactement ainsi. Peut-être le Temple existe-t-il dans son propre temps parallèle, où les absences n’ont pas d’importance et où les retours n’ont pas besoin d’être justifiés. Car le temps du Temple n’est pas celui des horloges. C’est un autre temps.
Celui où l’« avant » et l’« après » importent moins que le pendant, pendant la chaîne de l’union, pendant le rituel, pendant ce silence collectif où tout semble s’arrêter et où seul l’essentiel respire.
Sénèque a écrit :
Nusquam est qui ubique est.
Celui qui est partout n’est nulle part.

Et moi, durant ces instants passés à l’intérieur du Temple, j’étais toujours exactement là où je devais être. Nulle part ailleurs. Uniquement là. J’ai vu des Frères partir pour toujours, avant l’âge qu’ils méritaient. J’ai tenu des mains que je ne tiendrai plus jamais. J’ai pensé à eux lors de certains rites et j’ai senti qu’ils étaient toujours dans la chaîne, invisibles, mais présents. Voici peut-être la plus grande vérité que la franc-maçonnerie m’ait enseignée : certaines présences ne disparaissent jamais vraiment. Elles transforment !
Quand viendra le moment de quitter ce vêtement de chair, je n’aurai pas peur.
Post mortem vita est.
Après la mort, la vie continue.

J’en suis convaincue non par une foi aveugle, mais par quelque chose que j’ai ressenti lors de ces moments de grâce au sein du Temple. Cette énergie qui circulait dans mes mains, enchaînées à la chaîne, cette lumière que je perçois lorsque je prends place entre les colonnes : c’est la même énergie qui, j’en suis certaine, existe au-delà.
Le Grand Architecte de l’Univers nous a guidés dans la vie, et il ne semble pas être du genre à s’arrêter après cela. Nous serons pure énergie. À l’image du phénix, ce symbole ancestral qui a imprégné les traditions ésotériques à travers le temps et l’espace, nous ne mourons pas vraiment : nous nous transformons. Le feu ne nous détruit pas, il nous purifie. Il consume ce qui était inutile et restaure ce qui était éternel. L’énergie même dont nous nous sommes nourris pendant des décennies, chaque fois que nous foulons ce lieu, ne disparaît pas : elle s’élève, se métamorphose, retourne à la Source dont elle provient.
Lux in tenebris lucet.
La lumière brille dans l’obscurité.

Elle brille même après quarante ans. Elle brille même les nuits où tu ne la vois pas, aux saisons où tu ne la cherches pas, aux moments où tu as cessé de croire que tu la mérites. Elle rayonne, tout simplement. Comme la franc-maçonnerie : toujours présente, même quand on ne la regarde pas. C’est peut-être là son secret le plus simple, et le plus grand.
Ce n’est pas un lieu.
Ce n’est pas un rituel.
Il ne s’agit même pas d’un groupe de personnes, aussi chères soient-elles.
C’est quelque chose qui, une fois ancré en vous, ne vous quitte jamais.
Écrit par quelqu’un qui porte ce tablier depuis bien plus longtemps qu’elle ne voudrait l’admettre, et qui, inexplicablement, lui en est encore reconnaissant.

Je n’ai pu m’empêcher de passer sans dire un mot.
J’ai été ému par la sincérité et la profondeur des sensations que dégagent ce texte.
C’est faire montre d’humilité, de reconnaissance et d’amour fraternel que le souffle de vie nous impose à tous et à chacun.
C’est d’autant touchant que le champ lexical simpliste et convenu pour la circonstance porte un ressenti vrai et un aveu sincère.
Grand merci à la Rédaction pour cette magnifique livraison qui parle à plus d’un.
Très respectueusement…