La mode est à la démocratie. On vote sur tout : le menu du banquet, la couleur des tabliers, l’heure de fermeture du bar… et maintenant, on vote même sur la mort d’Hiram. Oui, vous avez bien lu. Après des siècles de tradition, le pauvre Hiram vient de passer à la casserole démocratique. Dans ma Loge, une joyeuse bande de wokistes maçonniques (ils se font appeler « réformateurs inclusifs ») a exigé un scrutin à bulletins secrets pour réviser la légende du meurtre. Leur argument principal ? « On n’a aucune preuve historique du meurtre, Vénérable ! »
Évidemment. Parce que c’est bien connu : à l’époque de Salomon, on prenait des PV de police et on faisait des analyses ADN avant d’assassiner le Maître d’œuvre.
Résultat des courses : trois jeunes Compagnons, pleins de fougue et d’idées neuves, ont décidé que le vieux Hiram avait « fait son temps ». Trop rigide, trop vertical, trop… patriarcal. Alors ils ont proposé une solution moderne et responsable : l’étouffement lent et éthique. Pas de violence inutile, surtout pas de sang sur le tablier. On va l’endormir doucement avec des motions, des amendements et des ateliers participatifs jusqu’à ce qu’il rende son dernier soupir symbolique.

Certains ont même eu la délicatesse de suggérer qu’il prenne d’abord sa retraite. « Qu’il parte en paix, avec les honneurs, avant de devenir gâteux et de nous raconter pour la 38e fois la même planche sur l’équerre et le compas. » Le plus beau dans l’affaire, c’est que ces jeunes maîtres ont découvert, avec une indignation toute fraternelle, que le vieux Hiram avait autour de lui quelques « complices » : des Vénérables émérites un peu aigris, frustrés, et surtout très mal conseillés. Des dinosaures barbus qui osaient encore défendre la tradition. Scandaleux. Je dois vous l’avouer, en tant que Vénérable, je suis dans une position délicate.
D’un côté, je n’ai aucune envie de voir le vieux Hiram se faire étouffer sous un oreiller de bonnes intentions et de participation citoyenne. De l’autre, je sens bien que la jeunesse maçonnique est lancée comme un bulldozer bienveillant. On ne retient pas un troupeau de réformateurs qui ont découvert que « tout est constructible »… surtout la destruction. Alors voilà où nous en sommes : on est en train de démocratiser la légende fondatrice elle-même.
Bientôt, on va probablement voter pour savoir si le Temple de Salomon était vraiment un temple ou une « construction genrée et colonialiste ». Et si on continue comme ça, le prochain scrutin portera sur la suppression pure et simple du mot « Maître » parce qu’il est « hiérarchiquement problématique ». Hiram est actuellement en soins palliatifs symboliques, quel dommage.
Et moi, je suis là, maillet à la main, à me demander si je dois lever la séance… ou applaudir poliment pendant qu’on assassine l’Histoire au nom du Progrès.
Fraternellement vôtre (enfin… ce qu’il en reste),
Le Vénérable embêté
