« L’Art Royal de A à Z », trente-trois voyages pour remettre les valeurs sur le chantier

Avec L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes, Alain Appercel livre un abécédaire amoureux où chaque lettre devient une halte, chaque mot une pierre que le Franc-maçon façonne à hauteur de conscience. Trente-trois étapes pour relier la Tradition à la modernité, le silence à la parole, le visible à l’invisible. Une boussole offerte au jeune initié comme au Frère chevronné qui cherche encore et toujours.

Il existe des ouvrages qui se referment aussitôt lus, étalages soignés de connaissances déjà cataloguées par d’autres

Et puis il en existe d’autres, plus précieux, qui prolongent leur écho longtemps après que les pages se sont tues. L’Art Royal, les valeurs de A à Z appartient à cette seconde famille. Sous l’apparence modeste d’un abécédaire, l’auteur compose en vérité une méditation prolongée sur les valeurs séculaires de la Franc-maçonnerie, telles qu’un homme initié en 1993 à la Grande Loge Nationale Française, ayant gravi tous les échelons des juridictions de perfectionnement, du Maître Maçon de Marque au Grand Maître du Grand Conseil des Cryptiques, peut les avoir comprises, éprouvées et transmises.

Alain Appercel n’est pas un théoricien venu observer la Maçonnerie depuis la rive

Il en est un acteur de longue durée, un ancien Vénérable Maître, un Grand Officier, un dirigeant d’institutions caritatives qui ont fait de la lumière donnée aux jeunes déficients visuels une œuvre concrète et patiente. Son ouvrage précédent, Zadig sur les Chemins Maçonniques (EAR, 2023), avait posé la silhouette de ce vieux Maçon aux cheveux blanchis, lecteur de Voltaire et de l’Ecclésiaste, dont le surnom dit assez la quête de justice et la fidélité au juste-milieu. Ici, Zadig revient en compagnon discret, témoin et confident, jusqu’à signer lui-même la « Lettre aux Frères » qui clôt le voyage. Cette présence d’un sage parmi les sages donne au livre sa tonalité particulière, celle d’une transmission portée par la voix d’un aîné qui se refuse à toute posture définitive.

Trente-trois chapitres, comme autant de degrés sur l’échelle dont parle la Planche Tracée du premier grade à Émulation

Le nombre n’est pas innocent. Il dit le souci de la mesure, l’économie d’un parcours qui ne cherche pas l’exhaustivité encyclopédique mais la justesse symbolique. D’Agapè à Zadig, l’itinéraire suit l’ordre alphabétique sans s’y enfermer. Certaines lettres rassemblent plusieurs voyages, d’autres restent silencieuses, et cette respiration irrégulière ressemble à celle d’un Maçon qui taille sa pierre, s’arrête, reprend, revient sur ses gestes. L’auteur ne propose pas un dictionnaire.

Il livre une expérience initiatique mise en mots, une succession d’arrêts contemplatifs où la pensée s’adosse aux rituels du Rite Émulation et du Rite Écossais Ancien et Accepté, aux Anciens Devoirs, aux Constitutions dites d’Anderson de 1723, aux Basics Principles de 1929 de la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Le geste fondateur de l’ouvrage tient dans une intuition limpide et exigeante

La Maçonnerie ne se transmet pas par la seule accumulation de savoirs. Elle se transmet par l’incarnation. Aussi chaque chapitre fait-il surgir un visage. Gabriel, l’Hospitalier infirmier libéral qui repasse chez les plus fragiles pendant les canicules. Andréas, l’agrégé de lettres né en Grèce qui ouvre sa bibliothèque comme un sanctuaire. François, l’ancien officier toujours prêt à remplacer un Officier défaillant. Adrien, le dentiste épris de Vérité au point de la lire dans le Psaume 25. Et puis, en miroir, les figures repoussoirs, Macaire l’affairiste prisonnier de ses vieux démons, Octave l’intrigant boursouflé d’orgueil, Louis-Xavier l’intello qui rembarre vertement, Viperus le médisant qui finit seul au bar, le nez dans sa bière. Ces portraits possèdent la vérité psychologique des Caractères de Jean de La Bruyère. Par cette méthode, l’auteur échappe à l’abstraction. Il rappelle que les valeurs n’existent qu’incarnées dans des destins, dans des regards, dans des accolades fraternelles, dans des trahisons aussi.

Le lecteur initié reconnaîtra dans la trame de l’ouvrage la fidélité aux principes de la Maçonnerie Régulière

Le Grand Architecte de l’Univers. 
Le Grand Architecte de l’Univers. 

Coyance en un Dieu Grand Architecte de l’Univers, prestation du serment sur le Volume de la Loi Sacrée, interdiction des discussions politiques et religieuses en Loge, respect strict des anciens Landmarks… Mais Alain Appercel ne fait pas de cette régularité une frontière hostile. Il rappelle, page après page, que les chemins maçonniques sont parallèles, qu’ils convergent vers la même finalité, rendre l’humanité meilleure. Au-delà des obédiences, qu’il s’agisse du Grand Orient, de la Grande Loge de France, du Droit Humain ou de la Grande Loge Féminine de France, c’est la même soif de Connaissance, le même désir de tailler la pierre intérieure, qui réunit les Frères et les Sœurs. Cette générosité de jugement, sans complaisance toutefois envers les dérives qu’il dénonce, le racolage des profanes, la communication débridée, le tourisme maçonnique, donne à l’ouvrage une stature d’apaisement.

Plusieurs chapitres atteignent une intensité particulière

Blaise Pascal

Celui consacré au Sacré, qui s’adosse à Rudolf Otto et au numineux, qui rappelle que les deux moyens d’accès au mystère sont l’obscurité et le silence, et qui sait évoquer l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 et la reconstruction pierre après pierre comme une divine manifestation de l’invisible. Celui consacré au Silence, qui décline la triade Audi Vide Tace gravée aux armoiries de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et qui rappelle avec Blaise Pascal que c’est dans le divertissement que l’homme se perd et dans le silence qu’il se trouve. Celui consacré à la Spiritualité, qui distingue avec finesse l’âme et l’esprit, le corps-matière et le souffle vital. Celui consacré au Temple intérieur, qui passe avec aisance du sonnet de Charles Baudelaire « La Nature est un temple où de vivants piliers » à la figure d’Alfred, le grand-père tailleur de pierre gazé à Verdun en 1916, dont chaque coup de ciseau devient un geste d’amour. Cette filiation directe, charnelle, entre l’aïeul opératif et le petit-fils spéculatif, dit en quelques lignes ce que des traités entiers peinent à formuler.

L’ouvrage prend également le risque d’affronter les questions vives du temps.

Le chapitre intitulé I A, mirage et illusion, n’élude rien des promesses et des vertiges de l’intelligence artificielle

Il déploie une véritable fiction maçonnique, la Loge Odyssée 3.0 consacrée en 2047, où un robot nommé Tommy finit par accéder à la chaire du Roi Salomon avant d’être restitué au fournisseur tant l’absence d’âme se révèle ruineuse pour la conduite des Tenues. Ce récit, traité avec un humour tendre et lucide, devient une parabole sur ce qui résiste en l’homme à toute simulation, l’intuition, la sensibilité, la créativité, l’émotion. L’auteur formule alors une question décisive. Que reste-t-il à l’intelligence si nous lui retirons l’intuition, la sensibilité, la créativité et les émotions ? Et il y répond en orfèvre, en rappelant que la Franc-maçonnerie possède les piliers nécessaires, la Tradition, le Sacré, la conscience, l’Espérance, ancre pour l’âme ferme et sûre selon l’Épître aux Hébreux.

Le chapitre Hauts-grades, beyond the Craft comme disent nos Frères anglais, offre une cartographie précieuse de la perfection initiatique, du Rite Écossais Ancien et Accepté aux cinq Ordres de sagesse du Rite Français, des degrés additionnels d’Émulation aux ateliers du Rite Écossais Rectifié, sans oublier le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm. Alain Appercel connaît cette géographie par le dedans, pour l’avoir parcourue et avoir présidé l’Alliance des Ordres Souverains de France. Il en signale les enrichissements véritables comme les égarements possibles, ces drames symboliques empruntés à la Bible, à l’Alchimie, à la Kabbale, à l’Hermétisme, aux Rose-Croix, à la Chevalerie. La sagesse de l’auteur consiste à dire au jeune Maître qu’il n’existe pas de plafond de verre, mais que prendre un grade dans un atelier dit supérieur ne confère jamais la spiritualité. Loin d’être une fin, le voilà déclaré commencement.

Sur le plan de l’écriture, l’ouvrage choisit la phrase courte, l’aphorisme retenu, la citation choisie

Voltaire et son Cabales où l’univers comparé à une horloge réclame son horloger. Blaise Pascal et son roseau pensant. Aristote et sa vertu qui fait viser le milieu. Carl Gustav Jung et la conversion de l’être. Saint Thomas d’Aquin et sa préférence pour l’éclairement sur le brillant. Emmanuel Levinas et le visage comme injonction éthique. Jean Cocteau et son malicieux « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images ». Ce tissage de références, jamais ostentatoire, donne à chaque chapitre la densité d’une méditation patiente où la pensée du Frère converse avec celle des sages de toujours.

L’ouvrage se referme sur la « Lettre aux Frères » que signe Zadig

Regius

Dix points cardinaux y sont offerts en guise de boussole, dans la subjectivité assumée d’un aîné qui invite à aimer ses Frères comme soi-même, à chercher à mieux se connaître, à rester humble, à respecter son serment, à ne pas mentir pour paraître, à n’être ni envieux ni médisant, à demeurer fidèle à Dieu et à la Tradition, à honorer les Anciens, à veiller à transmettre nos secrets et mystères. Cette décalogue maçonnique, sans la rigidité d’un commandement, possède la chaleur d’une parole de transmission. Une Brève généalogie de la Franc-maçonnerie achève le parcours, depuis le manuscrit Regius de 1390 jusqu’aux effectifs estimés en 2025. Cette mise en perspective historique, factuelle et nuancée, donne au lecteur les coordonnées indispensables pour se situer dans la longue durée d’une Tradition qui n’est immémoriale que parce qu’elle a su se laisser réinventer sans se renier.

Au sortir de ces pages, plusieurs convictions s’imposent à nous

La première tient à la qualité morale de la voix qui s’y exprime. Alain Appercel écrit comme nous aimerions qu’un Frère aîné nous parlât, sans surplomb, sans complaisance, sans pédagogie pesante, mais avec cette autorité tranquille qui vient d’une vie longuement habitée par la matière qu’elle évoque.

La seconde tient à la dimension proprement initiatique de l’ouvrage. Il ne s’agit pas d’un manuel mais d’un compagnon de route, à reprendre par fragments, à lire à la veille d’une Tenue, à offrir au jeune apprenti comme au Maître installé qui sent sa flamme vaciller.

Le titre parle de « Voyages entre les colonnes »

C’est exactement ce que propose l’auteur à son lecteur. Non pas un voyage extérieur, dans des paysages exotiques ou des concepts spéculatifs, mais un voyage entre les deux colonnes qui flanquent l’entrée du Temple, là où la dualité se dépasse, où la pierre brute prend forme, où l’apprenti devient compagnon, puis Maître, puis Sage. Trente-trois voyages, trente-trois haltes, et le sentiment, en quittant ces pages, que l’essentiel n’est pas dans le nombre mais dans la qualité de présence que nous saurons offrir au chapitre suivant, celui qui n’est pas écrit, et qui nous appartient.

Il y a, dans cet abécédaire amoureux, un don véritable. Le don d’un Frère qui a beaucoup reçu et qui rend, sans bruit, ce qu’il sait devoir à la Tradition. Magna est veritas, oui la Vérité est grande. Et grand est ce livre qui, sans la prétendre détenir, nous aide à la chercher.

L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes

Alain AppercelÉditions Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 144 pages, 20 €

Le site de l’éditeur

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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