Lorsque la franchise sert de tremplin à la bêtise, on se surprend à regretter l’hypocrisie.
Une citation de Guy Bedos
Il existe dans nos ateliers une vieille maladie discrète, tenace, presque élégante dans sa manière d’empoisonner les travaux : l’hypocrisie de circonstance. Elle ne se présente jamais comme telle ; elle arrive coiffée d’un sourire, enveloppée de bienveillance, parfumée à la fraternité, et s’assied sagement sur les colonnes pour applaudir ce qu’elle n’a pas écouté.
Nous connaissons tous cette scène. Une planche vient de se terminer, parfois après quarante-cinq minutes d’une traversée laborieuse, et déjà s’élèvent les félicitations. Le travail est qualifié de « lumineux », de « profond », d’« essentiel ». Le Frère qui l’a présenté reçoit des compliments qui ont tout de la politesse maçonnique et rien de l’examen sincère. On s’incline, on sourit, on remercie, on se congratule. À ce moment précis, chacun sait plus ou moins ce qu’il en est : il n’y a pas eu illumination, mais souvent simple survie.

La formule est devenue si bien huilée qu’elle tient lieu de liturgie. On ne dit pas forcément ce que l’on pense, on dit ce qu’il convient de dire. On ne nomme pas les faiblesses du texte, on les noie dans un vocabulaire de circonstance. On ne relève pas les longueurs, les approximations, les redites ; on les transforme en « richesse de contenu ». Et lorsqu’un exposé a été si confus qu’il en devient presque abstrait, on y voit paradoxalement une profondeur que l’on n’oserait pas attribuer à un véritable effort de pensée.
Il faut bien le dire : à force de confondre courtoisie et complaisance, nous avons parfois fabriqué une fraternité de carton-pâte. Tout y paraît noble, poli, rassurant. Mais sous le vernis, combien de travaux médiocres sont sanctifiés par pure paix sociale ? Combien de silences sont érigés en vertus ? Combien de « merci, mon Frère » servent moins à saluer un mérite qu’à éviter d’avoir à penser, puis à répondre, puis à contredire ?
Le problème n’est pas la politesse. La politesse est nécessaire, précieuse même, lorsqu’elle sert à protéger la dignité de chacun. Le problème, c’est la politesse dévoyée, celle qui devient une machine à neutraliser tout jugement. Dans ce cas, elle ne relie plus : elle dissimule. Elle ne pacifie pas : elle anesthésie. Elle devient ce couvercle de velours qui empêche la critique de respirer.
On pourrait presque en rire si le sujet n’était pas aussi sérieux. Car derrière l’hypocrisie des applaudissements se cache souvent une paresse intellectuelle collective. Lorsqu’on n’a rien à dire, on félicite. Lorsqu’on n’a pas compris, on salue la « profondeur ». Lorsqu’on s’est ennuyé, on invoque la « qualité du silence » ou la « densité symbolique ». C’est pratique. C’est élégant. C’est surtout commode.
Cette mécanique finit par produire une étrange confusion : le travail médiocre n’est plus corrigé, il est validé ; le travail prometteur n’est plus interrogé, il est flatté ; le travail réellement brillant n’est plus distingué, il est noyé dans l’éloge automatique. À trop vouloir éviter la blessure, on finit par empêcher la progression. À trop vouloir préserver les susceptibilités, on abîme l’exigence. Et à trop vouloir sauver l’harmonie, on sacrifie la vérité.
Car enfin, à quoi sert une Loge si elle ne sait plus dire les choses ? Une fraternité digne de ce nom n’est pas un salon de compliments. Elle est un lieu où l’on peut se parler franchement sans se détester, se corriger sans s’humilier, se critiquer sans se mépriser. Ce n’est pas une mince affaire. C’est même l’un des exercices les plus difficiles de la vie initiatique : apprendre à dire juste sans être brutal, à être vrai sans être vainqueur, à être exigeant sans devenir cruel. Il faudrait peut-être réhabiliter une vertu oubliée : le discernement. Dire à un Frère qu’il n’a pas encore atteint le but n’est pas le rabaisser. Lui faire croire que tout est accompli alors que l’essentiel manque encore, voilà ce qui relève d’une forme de mépris déguisé. Le vrai respect consiste à prendre l’autre au sérieux. Et prendre l’autre au sérieux, c’est aussi considérer qu’il peut entendre une critique, y réfléchir, et s’en servir pour avancer.
On pourrait même imaginer quelques remèdes, non pour humilier qui que ce soit, mais pour remettre un peu d’air dans les travaux.
D’abord, le « merci, et pourtant… ». Une formule simple, presque médicale, qui permettrait de remercier sincèrement un Frère ou une Soeur tout en ouvrant la porte à une observation honnête. « Merci pour cette planche, et pourtant j’aurais aimé davantage de précision sur ce point. » Ce n’est pas une attaque. C’est un service rendu à la pensée. Ensuite, la tenue de la franchise bienveillante. Une fois par an, pourquoi pas, un moment où chacun serait autorisé à dire ce qu’il pense réellement d’un travail, à condition de le faire avec mesure, sans méchanceté et sans théâtre. Ce serait plus utile que bien des courbettes. Et probablement plus fraternel aussi.

On pourrait encore instaurer le serment tacite de l’honnêteté intellectuelle : ne pas prétendre avoir compris ce que l’on n’a pas compris ; ne pas applaudir ce qui ne mérite pas d’éloges ; ne pas transformer un texte faible en chef-d’œuvre par peur de froisser son auteur. Ce n’est pas une révolution. C’est simplement de l’intégrité.
Au fond, la question n’est pas seulement celle des planches. Elle est plus vaste, plus grave, presque initiatique au sens fort : voulons-nous une fraternité d’êtres qui cherchent ensemble, ou une assemblée de convenances qui se protègent mutuellement de toute remise en cause ? Voulons-nous une Loge vivante, exigeante, où l’on grandit par le travail et la parole vraie, ou un théâtre discret où chacun joue le rôle du Frère admiratif pendant que tout le monde s’ennuie poliment ?
Si la seconde option nous convient, alors il faudra l’assumer franchement. Appelons les choses par leur nom : ce ne serait plus tout à fait une Loge, mais un club de courtoisie, un cercle de belles manières, une association de sourires bien repassés. Ce n’est pas honteux en soi. Mais ce n’est pas l’idéal maçonnique. L’idéal, lui, demande un peu plus de courage. Il suppose qu’on accepte de ne pas plaire à tout prix. Qu’on préfère la vérité utile à l’approbation automatique. Qu’on sache dire à un Frère : « Tu peux aller plus loin. » Non pour le rabaisser, mais parce qu’on croit en sa capacité d’aller plus loin. C’est cela, le vrai compliment.
Pour nos Frères et Sœurs
Peut-être avons-nous tous, un jour ou l’autre, souri à une planche qui nous avait laissés froids, par fatigue, par confort ou par délicatesse mal placée. Cela arrive. Mais si la Loge veut rester un lieu de progression, elle doit apprendre à distinguer la bienveillance de la complaisance. La première élève, la seconde endort. Il ne s’agit pas de devenir secs, cassants ou cyniques. Il s’agit de redevenir justes. De retrouver cette parole fraternelle qui n’a pas peur d’être précise. De faire de nos travaux un lieu de vérité partagée, et non un théâtre d’approbations convenues. Car une Loge qui n’ose plus penser sincèrement finit par se trahir elle-même.
Et si, un jour, nous entendions enfin moins de compliments automatiques et davantage d’observations honnêtes, alors peut-être aurions-nous réellement retrouvé la Loge des Hypocrites… pour mieux la quitter.
