Alain Bauer face à Éric Zemmour : la Franc-maçonnerie au miroir de la laïcité et de la crise républicaine

Gardez cet article avec vous
Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
+ frais de traitement
Vous avez un code promo ?

Le débat du 25 septembre 2020 entre Alain Bauer et Éric Zemmour a offert un rare moment de confrontation intellectuelle sur un sujet qui dépasse de loin la simple querelle d’opinions : la place de la Franc-Maçonnerie dans l’histoire politique française, son rapport à la laïcité et son rôle dans la transformation de la République. Au fil de l’échange, parfois tendu mais souvent d’une grande densité conceptuelle, deux visions du monde s’opposent : l’une, maçonnique et républicaine, défend une laïcité de construction, de cadre et d’émancipation ; l’autre voit dans cette même tradition une victoire culturelle inachevée, dont les effets auraient été ambivalents, voire déstabilisateurs.

Un débat sur la République, pas seulement sur les mots

Alain Bauer

Ce qui frappe d’abord dans cet échange, c’est que la querelle sur la laïcité n’est pas une discussion abstraite sur des définitions juridiques. Elle engage une conception globale de la société française, de ses fondations historiques et de sa capacité à maintenir un cadre commun. Alain Bauer rappelle d’emblée que la laïcité ne peut pas être réduite à une simple neutralité de l’État, comme si celui-ci devait se tenir dans une posture vide face au fait religieux. Il la présente comme une dynamique historique, née de conflits anciens, structurée par des tensions entre pouvoir civil, pouvoir religieux et volonté d’émancipation.

Cette lecture s’enracine dans une vision de long terme : la France n’aurait pas inventé la laïcité ex nihilo, mais l’aurait forgée au prix de compromis successifs, depuis les affrontements avec l’Église jusqu’à la loi de 1905. Bauer insiste sur le fait que cette loi n’est pas une table rase, mais une organisation du libre exercice des cultes sous le contrôle de l’État, pour des raisons d’ordre public. Autrement dit, la République ne renonce pas à structurer le religieux ; elle le fait entrer dans un cadre commun.

Éric Zemmour, de son côté, retourne l’argument. À ses yeux, la laïcité issue de cette tradition aurait été progressivement vidée de sa force, transformée en neutralité molle, puis en simple coexistence des identités particulières. Là où Bauer défend une laïcité de cadre, Zemmour voit un vide normatif qui aurait favorisé l’installation d’un nouvel universalisme religieux, l’islam, dans une société devenue incapable d’opposer une résistance culturelle solide.

La Franc-Maçonnerie comme contre-Église républicaine

L’un des points les plus intéressants du débat est la manière dont Bauer assume la Franc-Maçonnerie comme un acteur historique de la construction républicaine. Il n’hésite pas à dire, en substance, que le Grand Orient a été une sorte d’« Église de la République », formule qu’il rattache à une fonction de production d’idées, de spiritualité laïque et de cadre moral collectif. Ce n’est pas, chez lui, une métaphore décorative. C’est une manière de rappeler que la République n’a jamais vécu seulement de droit positif ou d’administration ; elle s’est aussi soutenue sur des croyances civiques, des rites, des sociabilités et des corps intermédiaires.

Eric Zemmour

Dans cette perspective, la Franc-Maçonnerie apparaît comme une institution de médiation entre l’individu et le politique. Elle a porté une certaine idée de l’universalisme, héritée selon Bauer d’un long cheminement qui passe par l’universalisme catholique, puis par l’universalisme républicain. Cette filiation est importante : elle permet de comprendre pourquoi la Maçonnerie française ne se pense pas seulement comme une association philosophique, mais comme une fabrique de citoyens.

Zemmour conteste vigoureusement cette légitimité. Il reconnaît à la Franc-Maçonnerie une puissance historique, mais il l’accuse d’avoir contribué à la persécution des catholiques sous la IIIe République : inventaires, expulsions de congrégations, fiches du général André, discrimination des croyants dans certaines carrières. Même si Bauer nuance ces accusations en rappelant les excès de généralisation et la complexité du contexte, le débat révèle un point de fracture essentiel : pour l’un, la Franc-Maçonnerie a servi à libérer la société française des tutelles cléricales ; pour l’autre, elle a participé à une entreprise de déchristianisation dont la République paie encore le prix.

Une laïcité de combat

L’intérêt majeur de la position de Bauer est qu’elle refuse la vision d’une laïcité passive. Il défend une laïcité qui n’est ni indifférente ni neutre, mais structurante. Dans sa bouche, la laïcité est liée à l’assimilation, à la discrétion des religions dans l’espace public et à la primauté d’un cadre rationnel commun. La formule qu’il reprend de Régis Debray, selon laquelle « la laïcité est le cadre, pas le tableau », résume cette idée : la République ne dessine pas les croyances des individus, mais elle fixe l’espace dans lequel elles peuvent coexister.

Cette conception est fortement maçonnique. Elle suppose que la cité n’est pas un agrégat de communautés juxtaposées, mais un espace de construction collective. Elle implique aussi une conception exigeante du débat public : si le religieux déborde le cadre commun, le langage politique devient impossible, car les arguments cessent d’être partageables. Bauer insiste là-dessus avec une cohérence qui fait écho à une partie de l’histoire maçonnique française : le souci du commun, la volonté d’éviter l’éclatement des appartenances, la recherche d’un langage civique unifié.

Zemmour reconnaît cette ambition, mais il considère qu’elle a échoué. Selon lui, la Franc-Maçonnerie et plus largement les élites républicaines ont cru pouvoir neutraliser le religieux en le confinant à la sphère privée. Ce faisant, elles auraient produit un vide. Or un vide normatif n’est jamais stable : il attire d’autres puissances, d’autres récits, d’autres fidélités. Dans sa lecture, la laïcité française n’a pas seulement échappé à ses créateurs ; elle a été dévoyée par ceux-là mêmes qui en avaient porté l’ambition initiale.

La crise interne de la Maçonnerie

L’un des passages les plus lucides de l’échange est sans doute celui où Bauer admet que la Franc-Maçonnerie elle-même traverse une crise. Il reconnaît une perte de cohérence, des divisions internes, une fragmentation des sensibilités et une difficulté à produire une pensée commune. Il va jusqu’à suggérer que la Maçonnerie a souffert de la disparition de l’adversaire historique, au point de se battre contre elle-même.

Cette autocritique est importante, car elle permet d’éviter le triomphalisme. Bauer ne prétend pas que la Franc-Maçonnerie a gagné définitivement la bataille des idées. Il souligne au contraire que le manque de colonne vertébrale idéologique, la dispersion des combats sociétaux et la désidéologisation générale du politique ont affaibli sa capacité d’influence. Dans cette lecture, la Maçonnerie a continué à produire du contenu, mais pas toujours une vision capable de fédérer.

Cette crise interne apparaît chez Zemmour comme la conséquence logique d’une victoire culturelle trop large. Selon lui, à force d’avoir combattu le catholicisme historique, la Franc-Maçonnerie a contribué à vider la société de ses repères. Puis, ayant perdu son grand adversaire, elle s’est retrouvée démunie face à un nouvel universalisme religieux, qu’elle n’avait pas anticipé. Le reproche est sévère : la Maçonnerie aurait gagné contre l’ancienne France, mais perdu contre le monde qui suivait.

Les fractures de la République

Au fond, le débat entre Bauer et Zemmour ne porte pas seulement sur la Maçonnerie. Il porte sur ce que la République est devenue. Bauer défend une République forte, capable de produire du commun, de tenir ensemble les tiroirs d’une nation plurielle, selon son image de la commode. Zemmour, lui, estime que cette République a été vidée de sa substance par la montée de l’individualisme, du multiculturalisme et d’une conception trop abstraite des droits.

La Franc-Maçonnerie se retrouve donc au cœur d’un paradoxe. D’un côté, elle se présente comme l’une des matrices de la République moderne. De l’autre, elle est accusée d’avoir contribué à son épuisement symbolique. Bauer répond à cette objection en rappelant que la Maçonnerie n’a pas tout maîtrisé, et qu’elle s’est elle-même fragmentée. Mais il maintient que sa mission demeure : produire de la pensée, défendre le cadre laïque, contribuer à une citoyenneté exigeante.

Cette tension est sans doute l’un des enseignements les plus forts du débat. Elle rappelle que la Franc-Maçonnerie française n’est pas une institution hors du temps. Elle est prise dans les mêmes contradictions que la République qu’elle prétend parfois éclairer : entre universalisme et diversité, entre cadre commun et libertés particulières, entre mémoire historique et mutations du monde contemporain.

Ce que révèle le débat

Alain Bauer
Alain Bauer

Ce débat a le mérite de ne pas réduire la Franc-Maçonnerie à des caricatures. Il montre, au contraire, qu’elle demeure un acteur symbolique de première importance lorsqu’il s’agit de penser la laïcité, la citoyenneté et la continuité historique de la République. Il révèle aussi ses fragilités : division interne, difficulté à maintenir une ligne claire, tendance à absorber les combats sociétaux sans toujours les hiérarchiser.

Ce qui ressort enfin, c’est une intuition presque initiatique : toute victoire historique contient sa part de fragilité. La Franc-Maçonnerie a contribué à construire l’espace laïque français, mais elle n’a pas toujours su le préserver des dérives de sa propre réussite. Zemmour et Bauer, chacun à sa manière, disent la même chose sous des angles opposés :

la République ne tient que si elle reste capable de se penser comme un cadre commun, et non comme un simple espace de coexistence indifférenciée.

5 Commentaires

  1. Par ailleurs et tout en approuvant l’actualité renouvelée de ce debat – je remercie 450 Fm de publier IN EXTENSO cet entretien de 51 mn – entretien riche d’enseignement pour les esprits encore capables de «  lire continu » – il faut dire que pour les « esprits émiettés » de notre époque, ce même entretien vu en « REPLAY » sur CNEWS est interrompu TOUTES LES 4MINUTES par une publicité insupportable de 1mn30…ce qui correspond au ZAPPING mental de notre époque 😂

  2. Dans une réflexion future (qui ne manquera pas de survenir) il parait utile de rediscuter des choix « anglo-saxons » en comparant l’échec relatif mais incontestable du modèle britannique, le nôtre, et la « bonne santé » du modèle américain et ce malgré son président.
    On pourrait en déduire que les Britanniques et nous même avons du mal à pérenniser nos choix non à cause des choix sociétaux eux mêmes mais parce qu’il nous manque un volet essentiel pour la santé de nos sociétés qui est celui d’une aisance sociale et financière lisible par tous et qui constitue en dehors du domaine des idées de religion et de laïcité, un PROJET commun de vie
    C’est, et il faut le rappeler, ce qui a constitué jusqu’à nos jours le fond intuitif  » du jeune esprit américain », ce qui lui permet de ranger dans un second plan la laïcité à la française.
    Il y a donc un lien de conséquence direct entre emploi, aisance financière et projet de société; ce que le seul concept de « laïcité théorique » que nous aimons afficher, n’atteint pas.

  3. Ce n’est pas un Jérôme G. , mais Alain Bauer que l’état ( par ailleurs en très mauvais état) aurait dû nommer . Franchement J G a tendance à suivre le vent …

  4. Cher Pierre Forest
    Vous posez la question : « Pourquoi remettre un article si ancien ? Ce débat mérite une suite. »
    C’est précisément parce que ce débat mérite une suite qu’il faut le remettre sous les yeux – et précisément parce qu’il n’a jamais cessé d’être d’actualité.
    Le débat Bauer/Zemmour du 25 septembre 2020 n’est pas un objet archéologique. Il est la matrice intellectuelle d’une conversation que la France continue de mener à voix haute, six ans plus tard, avec une intensité croissante. Les questions posées ce jour-là – la laïcité est-elle un cadre ou un vide ? la Franc-Maçonnerie a-t-elle gagné contre l’ancienne France pour perdre contre le monde qui suivait ? la République peut-elle encore produire du commun ? – ne sont pas des questions résolues. Ce sont des questions vives.
    La preuve par les faits, en 2026.
    Le 7 juillet 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a confié au député socialiste Jérôme Guedj et à la sénatrice centriste Nathalie Delattre une mission parlementaire sur « l’application, la défense et la promotion du principe de laïcité », dont les conclusions sont attendues pour fin octobre 2026. Dans sa lettre de mission, le chef du gouvernement reconnaît sans détour que les outils juridiques existants — y compris les mesures pénales de la loi de 1905 – sont « méconnus et très faiblement mis en œuvre ». Le comité interministériel de la laïcité, créé en 2021, ne s’est plus réuni. La France, avec « la plus grande diversité cultuelle d’Europe », connaît simultanément une sécularisation forte et une affirmation croissante du fait religieux, sur fond de « phénomènes séparatistes ». Ce constat d’échec institutionnel donne raison, par les faits, à la thèse de Bauer : la laïcité n’a jamais été une simple neutralité passive. Et il donne raison, par les conséquences, à l’avertissement de Zemmour : un vide normatif n’est jamais stable.
    Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez prépare en parallèle un nouveau projet de loi de lutte contre le séparatisme, qui complète la loi de 2021 avec des dispositions permettant de dissoudre certaines structures, actuellement examiné par le Conseil d’État. Au Sénat, Bruno Retailleau a fait adopter en première lecture une proposition de loi visant l’« entrisme islamiste ». Le débat sur la frontière entre laïcité et libertés publiques est si vif que Human Rights Watch, dans un rapport du 10 juillet 2026, alerte sur un « rétrécissement de l’espace civique » en France – CIVICUS Monitor ayant rétrogradé le pays de « réduit » à « obstrué » en décembre 2025.
    Le 120e anniversaire de la loi de 1905 n’a rien résolu.
    En décembre 2025, la commémoration du 120e anniversaire de la loi de séparation des Églises et de l’État a été l’occasion d’une introspection nationale qui, loin d’apaiser, a révélé les fractures. Emmanuel Macron, le 9 décembre 2025, s’est adressé aux francs-maçons de la Grande Loge de France en les appelant à défendre la laïcité face au « piège de la lecture identitaire » – reprenant, sans le citer, la distinction d’Alain Bauer entre laïcité de cadre et neutralité molle. Dans « Le Monde », le politiste Alain Policar a dénoncé une laïcité « devenue coercitive » et « visant quasi exclusivement les musulmans », tandis que Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, ripostait que « la laïcité n’est pas un art de gérer la diversité religieuse » mais « la condition politique d’une liberté commune ». Le débat Bauer/Zemmour n’a fait que changer d’interlocuteurs ; la structure du conflit est identique.
    Les valeurs républicaines mises à l’épreuve, au quotidien.
    L’Observatoire du fait religieux en entreprise, dans son baromètre 2026 publié par l’Institut Montaigne, révèle que 79 % des salariés sont désormais confrontés au fait religieux au travail – un phénomène « plus visible, plus jeune et plus féminin » qui « s’installe durablement ». À Ivry-sur-Seine, un élu RN a brandi une croix et récité une prière en conseil municipal pour dénoncer le port du voile par des conseillères – un acte de provocation qui, par son absurdité même, illustre l’impuissance du cadre actuel à traiter la question. La justice valide certains arrêtés anti-voile (Chalon-sur-Saône, janvier 2026), en annule d’autres, et le corps social ne sait plus très bien où se situe la ligne entre neutralité de l’État, liberté de conscience et ordre public.
    Ce que disait Bauer en 2020, et ce que 2026 confirme.
    La formule de Régis Debray reprise par Bauer – « la laïcité est le cadre, pas le tableau » – n’a jamais été aussi pertinente. La République, en 2026, n’arrive plus à dessiner le tableau non plus. Les propositions s’accumulent : constitutionnalisation du principe de laïcité, création d’un Défenseur de la laïcité, journée nationale, charte de la laïcité, inscriptions dans la devise nationale. Toutes ces initiatives, discutées au Sénat et à l’Assemblée, témoignent d’un même diagnostic : la laïcité française, telle qu’elle se pratique, ne suffit plus à tenir la nation ensemble.
    Bauer disait aussi que la Franc-Maçonnerie, ayant perdu son adversaire historique, s’était mise à se battre contre elle-même. L’actualité lui donne raison d’une autre manière : la laïcité elle-même, ayant perdu la clarté de son combat fondateur, est devenue un champ de bataille interne à la République – entre ceux qui veulent la durcir, ceux qui veulent l’assouplir, et ceux qui ne savent plus quoi en faire.
    La question n’est donc pas de savoir pourquoi on reparle d’un débat de 2020.
    La question est de savoir pourquoi, six ans plus tard, la République française n’a toujours pas trouvé de réponse à la question que ce débat posait avec une netteté exemplaire : une société peut-elle tenir sans un cadre commun, ou le vide est-il toujours comblé par autre chose ? Alain Bauer et Éric Zemmour, chacun à leur manière, disaient la même chose : la République ne tient que si elle reste capable de se penser comme un cadre commun, et non comme un simple espace de coexistence indifférenciée.
    En 2026, les faits leur donnent raison. C’est pourquoi cet article n’est pas un rappel nostalgique. C’est une sonnette d’alarme qui n’a jamais cessé de sonner.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Alice Dubois
Alice Dubois
Alice Dubois pratique depuis plus de 20 ans l’art royal en mixité. Elle est très engagée dans des œuvres philanthropiques et éducatives, promouvant les valeurs de fraternité, de charité et de recherche de la vérité. Elle participe activement aux activités de sa loge et contribue au dialogue et à l’échange d’idées sur des sujets philosophiques, éthiques et spirituels. En tant que membre d’une fraternité qui transcende les frontières culturelles et nationales, elle œuvre pour le progrès de l’humanité tout en poursuivant son propre développement personnel et spirituel.

Articles en relation avec ce sujet

Titre du document

DERNIERS ARTICLES