Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 12 – Le mystère du Printemps

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Un après-midi de mars 1490, Botticelli vint à Querceto.

Il vint seul, à cheval, avec un grand paquet ficelé de cuir attaché à sa selle. Il avait l’air d’un homme qui a quelque chose à montrer et ne sait pas encore si c’est une bonne idée.
Giovanni était dans le jardin, lisant une traduction d’un texte chaldaïque que Mithridate lui avait envoyée de Rome la semaine précédente. Il vit Botticelli arriver de loin et alla à sa rencontre.
— Vous êtes seul? demanda Giovanni.
— Oui. J’ai quelque chose pour vous. Ou plutôt, j’ai une question pour vous.
Il défit le paquet de cuir. C’était un rouleau de papier épais. Il le déroula sur la table de la terrasse.

C’était une étude préliminaire au stylet et à la plume pour un grand tableau dont Giovanni reconnut immédiatement le sujet : Vénus et les Grâces, une nouvelle composition que Botticelli avait décrite à Ficin quelques mois auparavant, un programme iconographique complexe dont il cherchait encore la forme définitive.
Au centre de la composition, Vénus, pas celle nue de la Naissance, une Vénus vêtue, enveloppée d’un manteau que le vent gonflait. Autour d’elle, à gauche, les trois Grâces dansant dans un cercle. Au-dessus, Cupidon bandant son arc. À gauche encore, Mercure repoussant les nuages. Et à droite, deux figures : un homme qui poursuivait une femme à demi transformée…
— Zéphyr et Chloris, dit Giovanni. La poursuite de Chloris par le vent du printemps. Et la transformation de Chloris en Flore.
— Oui. Mais regardez la disposition générale. Est-ce que vous voyez ce que j’essaie de faire ?
Giovanni regarda longtemps.
— La composition est circulaire, dit-il enfin. On entre par la droite avec la poursuite, le désir, l’impulsion brute. On monte vers Vénus au centre, vers l’amour qui ordonne et humanise. On passe par les Grâces, la beauté qui s’offre et se retire et s’offre de nouveau. Et on ressort par la gauche où Mercure, la raison, dissipe les nuages de l’ignorance.
— C’est ça. C’est un programme de l’ascension platonicienne. Du désir brut à la contemplation purifiée.
— Ficin.
— Ficin, oui. Mais aussi vous. Vous m’avez dit une fois, dans mon atelier, que la peinture et la philosophie cherchent la même chose. J’essaie de peindre votre philosophie.

Giovanni resta silencieux un long moment, regardant les lignes du dessin. Puis il dit :
— Les trois Grâces sont Euphrosyne, Thalie et Aglaé. Dans la tradition platonicienne, elles représentent les trois aspects de la beauté : la beauté qui donne, la beauté qui reçoit, et la beauté qui retourne. Un cercle parfait.
— Oui. Et dans votre Kabbale ?
— Dans la Kabbale… les trois piliers de l’arbre. Le pilier de la rigueur, le pilier de la miséricorde, et le pilier central de l’équilibre. Trois Grâces qui dansent, c’est l’arbre kabbalistique en mouvement.

Botticelli prit la plume et nota quelque chose dans la marge du dessin.
— C’est pour ça que je suis venu, dit-il.
— Pour que je vous explique la Kabbale ?
— Pour que vous me disiez si ce que j’ai peint est juste.

Giovanni sourit.
— Ce que vous peignez est toujours juste, dit-il. La façon dont vous voyez le monde est vraie. Le nom que vous donnez à ce que vous voyez importe peu.

Botticelli hocha la tête avec la gravité d’un homme qui a entendu ce dont il avait besoin.

Il resta à dîner. Ils mangèrent dans le jardin, sous les oliviers, en parlant de couleur et de lumière et de signification cachée, et quand Botticelli repartit vers Florence à la tombée du soir, il emportait dans sa tête les lignes définitives de ce qui allait devenir La Primavera.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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