Ligues antisémites et antimaçonniques (antimaçonnisme)

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Glossaire de la franc-maçonnerie

Les ligues antisémites et antimaçonniques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle forment un moment décisif de la politisation du soupçon. Avec elles, l’antimaçonnisme sort du seul registre théologique, doctrinal ou pamphlétaire pour entrer dans l’agitation militante, la rue, la presse de combat, les campagnes électorales, les réunions publiques, les affiches, les mots d’ordre et la violence verbale organisée. Le soupçon devient mouvement. La calomnie devient programme. L’ennemi imaginaire devient cible politique.

Ligues antisémites et antimaçonniques

Drumont et Guérin

La Ligue nationale antisémitique de France est fondée en 1889 par Édouard Drumont et Jacques de Biez, dans le sillage du succès de La France juive, publiée en 1886. Ce livre joue un rôle considérable dans la diffusion de l’antisémitisme moderne en France. Il donne une forme populaire, agressive et prétendument explicative à la haine des Juifs. La figure du Juif y devient la clé de lecture des crises sociales, économiques, politiques et morales. Très vite, cette haine rencontre l’antimaçonnisme, car les mêmes milieux voient dans la République parlementaire, la laïcité et les droits modernes l’œuvre d’une alliance entre Juifs, francs-maçons et élites cosmopolites.

Une seconde Ligue antisémitique de France, fondée en 1897 par Jules Guérin, prend le relais dans le climat empoisonné de l’affaire Dreyfus. Elle se rebaptise Grand Occident de France en 1899, parodie transparente et agressive du Grand Orient de France. Ce choix de nom est révélateur. Il ne s’agit pas seulement de s’opposer aux francs-maçons. Il s’agit de les tourner en dérision, de les désigner comme ennemis structurants, de fabriquer une contre-image militante. La parodie devient arme politique. Ces ligues montrent comment l’antisémitisme et l’antimaçonnisme fusionnent progressivement dans l’espace public français.

La figure du Juif et celle du franc-maçon sont rapprochées comme deux formes d’un même ennemi intérieur. L’un serait maître de l’argent, l’autre maître des institutions. L’un serait cosmopolite, l’autre secret. L’un ruinerait la nation par la finance, l’autre par la République, l’école laïque, les lois et les réseaux. L’amalgame est faux, mais il est politiquement efficace, car il donne à la peur un visage double.

La force de mobilisation

La force des ligues tient à leur capacité de mobilisation. Elles produisent des journaux, des tracts, des réunions, des campagnes, des listes d’ennemis, des récits de trahison. Elles donnent au soupçon une forme collective. Le lecteur isolé devient militant. La colère privée devient action publique. La rumeur devient cri de foule. L’antimaçonnisme cesse de se contenter d’expliquer le mal. Il invite à le combattre. Cette transformation est décisive, car elle annonce les formes ultérieures de persécution administrative et politique.

Dans l’histoire du soupçon, ces ligues sont des ateliers de fusion. Elles mélangent l’antijudaïsme ancien, l’antisémitisme moderne, l’antiparlementarisme, l’antirépublicanisme, l’antimaçonnisme, la haine des Lumières, le rejet de la laïcité, la nostalgie d’un ordre hiérarchique et la peur de la modernité sociale. Elles préparent le vocabulaire du complot judéo-maçonnique qui traversera l’affaire Dreyfus, l’extrême droite française, certains milieux catholiques intégristes, puis Vichy.

L’affaire Dreyfus en révélateur

L’affaire Dreyfus joue ici un rôle de révélateur. L’accusation portée contre un officier juif devient rapidement bien davantage qu’une affaire judiciaire. Elle devient une crise de vérité. D’un côté, ceux qui exigent la justice, la révision, la preuve, le droit, la dignité de l’homme. De l’autre, ceux qui transforment l’armée, la nation, la race, la religion et le soupçon en blocs sacrés. Dans ce climat, le Juif et le franc-maçon deviennent les deux figures commodes de l’anti-France. La logique de ligue consiste à désigner des coupables avant même d’examiner les faits.

Une démocratie visée

Les ligues antisémites et antimaçonniques montrent aussi comment la démocratie peut être attaquée de l’intérieur par des formes militantes qui utilisent ses libertés pour détruire son esprit. Elles publient, se réunissent, manifestent, se présentent comme défenseurs du peuple, mais leur projet consiste à exclure, intimider, diffamer, hiérarchiser les citoyens selon leur origine, leur religion réelle ou supposée, leur appartenance philosophique ou leur engagement républicain. Elles dégradent l’espace public en champ de dénonciation.

La franc-maçonnerie y est visée non seulement comme institution, mais comme symbole.

Elle représente aux yeux de ces milieux la République parlementaire, l’école laïque, la liberté de conscience, l’anticléricalisme, la promotion sociale, le règne supposé des réseaux, la modernité juridique. Qu’elle soit réellement présente ou non dans tel événement importe moins que sa fonction imaginaire. Elle sert de nom à tout ce que les ligues veulent abattre. C’est en cela que l’antimaçonnisme devient un langage politique total.

Une anti-fraternité

La leçon initiatique est sévère. La ligue est une anti-fraternité. Elle rassemble en désignant un ennemi. Elle donne une identité par la haine. Elle substitue à la chaîne d’union la chaîne de dénonciation. Elle ne travaille pas à élever l’homme, mais à l’enfermer dans la colère. Elle ne cherche pas la vérité, mais la mobilisation. Elle ne politise pas la conscience, elle l’enflamme.

Comprendre ces ligues est indispensable, car elles montrent comment un imaginaire peut passer du livre à la rue, de la rumeur au parti, de la calomnie au programme. L’antimaçonnisme ne reste pas toujours une opinion. Il peut devenir organisation, campagne, liste, vote, intimidation, loi. Ce passage du soupçon à la puissance collective est l’un des grands dangers que cet abécédaire doit éclairer.

Voir aussi : Édouard Drumont, Jules Guérin, Grand Occident de France, Action française, Judéo-maçonnisme, Affaire Dreyfus, Antisémitisme, Antiparlementarisme, Vichy.

Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Yonnel Ghernaouti

Notice extraite de l’Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme de Yonnel Ghernaouti.

Pour aller plus loin

Glossaire de la franc-maçonnerie

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