La République ne s’arrête pas à l’Hexagone

À la veille de la fête nationale, les Loges du Grand Orient de France à La Réunion invitent Pierre Bertinotti, Grand Maître de l’Obédience, et Huguette Bello, présidente du Conseil régional, à interroger la place des outre-mer dans la communauté nationale. Derrière la conférence et le banquet républicain se dessine une question essentielle.

La République peut-elle encore se dire universelle lorsqu’elle ne regarde pas pleinement depuis ses rivages les plus lointains et lorsqu’elle peine à transformer l’égalité proclamée en égalité vécue ?

Le lundi 13 juillet 2026, à 18 heures, l’auditorium du domaine de MOCA, à Saint-Denis de La Réunion, accueillera une rencontre organisée par les Loges du Grand Orient de France présentes sur l’île. Pierre Bertinotti interviendra sur « Les apports des outre-mer dans la République française », tandis qu’Huguette Bello développera une réflexion consacrée à « La place de La Réunion dans la République française et dans le monde, forces et faiblesses, menaces et opportunités ». À 19 heures, un apéritif sur l’esplanade précédera un banquet républicain. Il serait pourtant réducteur de ne voir dans cette soirée qu’une conférence institutionnelle suivie d’un moment de convivialité

La date, le lieu, les intervenants et les thèmes choisis composent une véritable architecture civique.

Le 13 juillet est le seuil du 14 juillet. L’heure n’est pas encore tout à fait à la commémoration, mais déjà à la veille, cet instant suspendu où une nation devrait examiner la fidélité de ses actes aux principes qu’elle célébrera le lendemain.

La République ne saurait être seulement une cérémonie, un drapeau déployé ou une devise gravée au fronton des édifices publics

Elle demeure une promesse exigeante, continuellement soumise à l’épreuve du réel. Or les outre-mer constituent précisément l’un des lieux où cette épreuve apparaît avec le plus de netteté. Ils obligent la France à regarder autrement sa géographie, son histoire, ses responsabilités et jusqu’à sa conception de l’universalité.

La géométrie symbolique nous enseigne qu’un centre ne peut exister sans la circonférence qui le révèle

Dès lors, parler de territoires périphériques devient presque contradictoire. La périphérie n’est jamais extérieure au cercle. Elle en constitue la limite vivante, la ligne qui lui donne forme et mesure. La Réunion n’est donc pas une marge éloignée de la République. Elle est l’un des points depuis lesquels la République peut prendre conscience de son étendue, de ses contradictions et de son devenir.

Cette rencontre acquiert une profondeur supplémentaire en 2026, année du quatre-vingtième anniversaire de la loi du 19 mars 1946, qui transforma la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion, jusqu’alors colonies, en départements français.

Cette départementalisation répondait à une revendication d’égalité politique, juridique et sociale

Elle ne fut ni une faveur accordée depuis Paris ni un simple changement administratif. Elle fut l’aboutissement de combats portés par des femmes et des hommes qui refusaient que la distance géographique puisse justifier une citoyenneté diminuée. 

Mais l’histoire réunionnaise plonge plus profondément encore dans les ombres de la République

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

Le 20 décembre 1848, le commissaire de la République Joseph Sarda Garriga proclama sur l’île l’abolition de l’esclavage. La liberté devenait enfin une réalité juridique pour des êtres humains qui avaient été réduits au rang de biens. Cette mémoire n’appartient pas seulement au passé réunionnais. Elle demeure une pierre majeure de la conscience nationale, car elle rappelle que les principes les plus élevés peuvent longtemps cohabiter avec leur négation la plus radicale. 

Ainsi, demander quels sont les apports des outre-mer à la République revient à renverser un regard encore trop souvent hérité d’une conception verticale de l’histoire. Les outre-mer ne sont pas seulement des territoires auxquels la République apporterait des institutions, des infrastructures ou des protections sociales. Ils ont eux-mêmes enrichi, élargi et parfois corrigé la République.

Ils lui ont apporté une conscience plus vaste de la diversité humaine

Ils lui ont appris que l’unité ne suppose pas l’uniformité. Ils lui ont révélé des langues, des cultures, des spiritualités, des mémoires et des formes de sociabilité capables de coexister sans effacer leurs singularités. La société réunionnaise, issue de rencontres parfois tragiques entre populations venues d’Afrique, de Madagascar, d’Europe, d’Inde, de Chine et de l’espace insulaire, porte une expérience du métissage qui ne relève ni du folklore ni de la simple juxtaposition communautaire. Elle constitue une manière d’habiter ensemble un territoire et de transformer la pluralité en relation.

La Réunion apporte également à la France et à l’Europe une présence singulière dans l’océan Indien

Département et région française, région ultrapériphérique de l’Union européenne, l’île appartient simultanément à plusieurs espaces. Elle est française sans cesser d’être indianocéanique, européenne sans pouvoir être comprise hors de son environnement africain, malgache, comorien, mauricien et seychellois. Sa situation lui confère un rôle stratégique dans la coopération scientifique, la connaissance de la biodiversité, l’agriculture tropicale, la santé, la recherche maritime et l’anticipation des dérèglements climatiques. 

Mais cette richesse ne doit pas masquer les fractures

La Réunion comptait environ 896 200 habitants au 1er janvier 2025. En 2025, le chômage concernait encore 16 % de la population active, malgré une amélioration réelle depuis 2019. Le taux de pauvreté atteignait 36,4 pour cent en 2023. Ces chiffres ne décrivent pas une abstraction statistique. Ils désignent des existences, des familles, des jeunes dont l’avenir demeure incertain, des travailleurs confrontés à la vie chère et des territoires où l’égalité républicaine reste inachevée. 

L’égalité ne peut en effet se réduire à l’application uniforme d’une même règle

Pierre Bertinotti

En langage maçonnique, la justice relève de la juste mesure. L’Équerre ne demande pas que toutes les pierres soient identiques. Elle veille à ce que chacune puisse trouver sa place dans l’édifice sans subir la domination d’une autre. Traiter également des situations profondément différentes peut parfois prolonger l’inégalité plutôt que la combattre. La distance, l’insularité, le coût des transports, la dépendance aux importations, la vulnérabilité climatique et les particularités démographiques appellent des réponses adaptées, non des dispositifs pensés depuis l’Hexagone puis appliqués sans discernement.

La présence conjointe de Pierre Bertinotti et d’Huguette Bello donnera à cette soirée une portée particulière

Huguette_Bello_-2023

Élu Grand Maître du Grand Orient de France en août 2025, Pierre Bertinotti a placé parmi les priorités de son mandat le raffermissement de la République et la refondation du pacte social. Sa venue à La Réunion inscrit donc l’action de l’Obédience dans une géographie nationale qui ne saurait se limiter au « 16 Cadet » et aux grands rendez-vous parisiens. 

Face à lui, Huguette Bello ne parlera pas seulement comme présidente du Conseil régional Elle incarnera une parole politique enracinée dans l’expérience réunionnaise, attentive à la fois à l’appartenance nationale, à l’intégration européenne et à l’environnement régional de l’île. La formulation même de son sujet refuse les simplifications. Elle associe forces et faiblesses, menaces et opportunités. Elle invite ainsi à dépasser aussi bien le discours plaintif que la célébration facile, afin de considérer La Réunion comme un territoire capable de penser son propre avenir.

Le banquet républicain qui prolongera les interventions possède lui aussi une mémoire

Saint-Denis

Sous la monarchie de Juillet, la campagne des banquets permit aux opposants de contourner les restrictions imposées au droit de réunion et de défendre la réforme électorale. Entre 1847 et février 1848, ces repas civiques devinrent des espaces de parole politique et contribuèrent au mouvement qui conduisit à la Deuxième République. Se réunir autour d’une table signifiait alors davantage que partager des mets. Il s’agissait de rétablir une parole commune lorsque le pouvoir cherchait à l’empêcher. 

À La Réunion, le 13 juillet prochain, cette tradition retrouvera toute sa force symbolique.

Le banquet rappellera que la République ne se construit pas seulement dans les assemblées, les administrations ou les discours officiels

Elle se forme aussi dans la rencontre, dans l’écoute et dans le partage d’une même table. Elle suppose que les citoyens puissent se regarder sans hiérarchie préalable, reconnaître leurs désaccords et chercher néanmoins ce qui permet de demeurer ensemble.

L’affiche elle-même exprime cette ambition

Une Marianne au trait bleu tourne son visage vers l’avenir. Le sceau du Grand Orient de France veille dans l’angle supérieur. Au bas de l’image, le bleu, le blanc et le rouge accueillent les trois mots qui devraient moins décorer la République que l’obliger. Liberté, Égalité, Fraternité.

Le véritable enjeu de cette soirée résidera peut-être dans l’ordre même de ces termes

La liberté n’est pleine que lorsqu’elle devient accessible à toutes et tous. L’égalité demeure insuffisante lorsqu’elle ignore les héritages, les distances et les blessures. La fraternité, enfin, ne saurait être une douce abstraction. Elle exige de reconnaître que la souffrance d’une partie du territoire national atteint l’ensemble du corps républicain.

La République ne rayonne pas depuis un centre vers des terres lointaines qui recevraient passivement sa lumière

Elle se construit depuis chacun de ses rivages. Elle reçoit de La Réunion une mémoire, une culture, une ouverture sur l’océan Indien, une expérience du pluralisme et une capacité de résilience. À l’inverse, La Réunion attend de la République non une promesse répétée, mais une égalité rendue visible dans la vie quotidienne.

Le 13 juillet 2026, au domaine de MOCA, il ne s’agira donc pas seulement de célébrer la République à la veille de sa fête

Il faudra l’examiner, l’éprouver et peut-être la reconstruire symboliquement autour d’une table.

Car un Temple ne tient pas par la majesté de sa façade, mais par l’attention accordée à chacune de ses pierres.

La devise latine « Florebo quocumque ferar » signifie « Je fleurirai partout où je serai porté. » Elle peut aussi se rendre plus librement par « Où que le destin me conduise, je fleurirai. »

Florebo signifie « je fleurirai », quocumque « partout où » ou « en quelque lieu que », et ferar « je serai porté ».

Cette devise exprime une remarquable confiance dans la capacité de l’être humain, comme de l’île de La Réunion, à prendre racine, à s’épanouir et à porter du fruit, quelles que soient les terres où la vie le conduit. Elle fait de l’exil, du voyage ou du déplacement non une perte, mais la promesse d’une nouvelle floraison.

Banquet républicain au MOCA le 13 juillet 2026 de 18h à 23h – Réservation

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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