
La République est l’un des grands objets de l’antimaçonnisme français. Depuis la fin du XIXe siècle, les milieux cléricaux, monarchistes puis nationalistes répètent qu’elle serait une création des loges, un « régime maçonnique » hostile à l’Église et à la nation. L’accusation s’appuie sur des faits réels, la forte présence de francs-maçons parmi les républicains de la IIIe République, l’affaire des fiches, pour en tirer une conclusion fausse : celle d’une République gouvernée en secret. Vichy en fera une doctrine d’État en 1940.
Des maçons parmi les républicains

Les loges de la seconde moitié du XIXe siècle ont été l’un des lieux de formation de la culture républicaine. Le Grand Orient de France supprime en 1877 l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme, ce qui consacre son orientation laïque. De nombreux responsables de la IIIe République sont maçons ; Jules Ferry a été initié en 1875, la même année qu’Émile Littré, dans la loge parisienne La Clémente Amitié. Les loges débattent des grandes questions du temps : école, laïcité, solidarité, réformes sociales.
La naissance de la « République maçonnique »
Pour leurs adversaires, cette présence devient la preuve d’un complot. Après l’encyclique Humanum genus de 1884, une abondante littérature présente les lois scolaires, puis la séparation des Églises et de l’État, comme l’œuvre des loges. L’Action française popularise après 1899 la formule des « quatre États confédérés », Juifs, protestants, francs-maçons et « métèques », qui seraient les vrais maîtres du pays. La République n’est plus un régime discutable : elle devient la façade d’un pouvoir occulte.
L’affaire des fiches (1904)
Un scandale donne à l’accusation un fondement apparent. En 1904, on apprend que le ministère de la Guerre du général André a fait établir, avec le concours du secrétariat du Grand Orient de France, des fiches sur les opinions politiques et religieuses des officiers afin d’orienter les promotions. L’affaire, révélée à la Chambre, provoque la chute du ministre et un discrédit durable. Les historiens y voient une dérive grave et avérée, que l’antimaçonnisme a ensuite généralisée à toute l’histoire de la République.
Repères

- 1877 : le Grand Orient de France supprime l’obligation de croyance en Dieu.
- 1881-1882 : lois Ferry sur l’école gratuite, obligatoire et laïque.
- 1884 : Humanum genus condamne la maçonnerie et son influence sur les États.
- 1904 : affaire des fiches.
- 1905 : loi de séparation des Églises et de l’État.
- 13 août 1940 : loi de Vichy dissolvant les « sociétés secrètes ».
La loi de 1905
La loi de séparation affirme que la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, sous réserve de l’ordre public. L’antimaçonnisme y voit une machine de guerre contre la religion, confondant neutralité de l’État et hostilité à la foi. Des maçons ont participé à sa préparation, mais la loi a été votée par une majorité parlementaire après de longs débats, et son rapporteur Aristide Briand a défendu une version libérale contre les partisans d’une séparation plus dure.
Vichy : l’antimaçonnisme d’État
Dès le 13 août 1940, le régime de Vichy dissout les sociétés secrètes et vise d’abord les obédiences maçonniques. Les noms des dignitaires sont publiés au Journal officiel, les anciens maçons sont exclus de la fonction publique, les archives sont saisies et exploitées par un service spécialisé, des expositions et un film de propagande, Forces occultes (1943), présentent la IIIe République comme une créature des loges. La Révolution nationale se définit explicitement contre la « République maçonnique ».
Une réponse maçonnique
La réponse tient en une distinction. Des francs-maçons ont contribué à l’histoire de la République, parfois de manière décisive, mais la République n’appartient pas aux francs-maçons : elle est l’œuvre d’un peuple souverain, de ses élus, de ses luttes et de ses compromis. Critiquer la République, ses échecs ou ses injustices est légitime ; la réduire à un complot de loges, c’est retirer aux citoyens leur propre histoire. La maçonnerie peut revendiquer une parenté d’idéaux avec la devise républicaine, non une propriété.
Pour approfondir
- Lucien Sabah, Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Klincksieck, 1996.
- Emmanuel Kreis, Quis ut Deus ? Antijudéo-maçonnisme et occultisme en France sous la IIIe République, Les Belles Lettres, 2017.
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, notice dont cette page est issue.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Haine de la laïcité (antimaçonnisme), Vichy et héritages antijudéo-maçonniques (antimaçonnisme), Entrée d’Antoine-Émile Moulin, père de Jean Moulin, au Grand Orient de France, 1902 (date historique), Humanum genus (antimaçonnisme), Complot judéo-maçonnique (antimaçonnisme).
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