ven 27 janvier 2023 - 00:01

Les raisons de l’engagement en Franc-Maçonnerie…

La question a le mérite d’être encore et toujours posée. Pour quoi et pourquoi s’engage-t-on ? Comprendre qu’un jour un être humain franchisse le pas et décide de consacrer une partie de son temps – de sa vie – à la Franc-Maçonnerie, cert art qui dit-on est royal. Même si de nombreuses conférences, débats, tables rondes ont éculé ce sujet…

Citons, par exemple, les Rendez-vous Maçonniques de Blois en 2019, organisés par l’association interobédientielle Culture et Patrimoine Maçonnique en Région Centre (CPMRC), qui, en sa conférence de clôture, eut pour thème « Les raisons de l’engagement en franc-maçonnerie ». Chaque réponse est, bien naturellement, personnelle et intérieure. Une affaire de conscience.

Lucien Millo, dont le 1er novembre 2022 nous présentions, ici-même, son dernier opus intitulé Petit manuel de symbolisme écossais dans les Hauts Grades du 4e au 30e degré, nous livre ses réflexions quant à l’engagement. Un beau cadeau en ce début d’année 2023 ! Lucien Millo, un Frère précieux. Ainsi va la Franc-Maçonnerie !

À lire, le travail de notre Bien-Aimé Frère…

L’engagement en Franc-Maçonnerie : un acte libre, responsable et juste

Dans un monde où tout se délite et s’accélère, où les valeurs morales et éthiques paraissent désormais désuètes et pire, inefficaces, la Franc-Maçonnerie propose une réponse qui s’apparente aujourd’hui à une riposte à l’éclatement de la société. Mais pour ce faire, il faut s’engager.

Les outils du « Craft », le « Métier ».

Dans des temps aujourd’hui révolus, l’engagement, qui pouvait être militaire, religieux, missionnaire ou sanitaire, était toujours communautaire. Il avait un goût de vocation. On se disait alors « appelé ». Mais autres temps, autres mœurs ! L’engagement connaît aujourd’hui sa dévaluation. Les colonnes d’engagés se sont peu à peu clairsemées. Dans cette modernité, l’engagement est passé du collectif à l’individuel. Ne croyant plus aux effets de l’engagement sur le monde, on en attend les effets pour soi. Dans ce monde dit « moderne », plein de contradictions, chacun de nous éprouve souvent le besoin de se retirer du jeu et de se mettre à l’écart, en spectateur détaché. Le motif d’une pareille fuite du monde n’est pas forcément du ressort de l’égoïsme, mais plutôt le désir de pouvoir constituer une vie pleine de sens dans sa sphère individuelle et privée en se repliant sur soi-même.

Affiche militaire d’engagement dans l’armée.

En un mot, l’homme moderne, profondément individualiste, ne veut plus s’engager. La motivation, clairement manquante, l’empêche de le faire. Pour autant, l’engagement n’a pas totalement disparu. En effet sincère sur le plan individuel, mais sceptique collectivement, l’engagement a changé d’expression. Pour être humanitaire, il ne veut plus être communautaire et pour être solidaire, il refuse d’être collectivement prédéfini. Ainsi il se personnalise, s’individualise, s’atomise. Mais que l’on entre dans l’engagement par la porte de la vocation ou par celle de la motivation, l’engagement n’en demeure pas moins l’expression la plus haute de la liberté humaine.

Mais au fait qu’appelons-nous « engagement » ? C’estle fait d’assumer  concrètement la responsabilité d’une œuvre à réaliser dans l’avenir. L’étymologie rappelle que l’engagement suppose de « mettre quelque en chose en gage ». L’engagement n’est donc pas gratuit et son prix n’est rien d’autre que la mobilisation de sa liberté. En tout cas, force est de constater qu’il s’est creusé un fossé entre l’atonie des initiatives imposée par la mondialisation et les forces que peut mobiliser l’engagement individuel.

La Franc-Maçonnerie qui n’échappe pas à ce « désenchantement » comme l’explique le sociologue Michel Maffesoli, va devoir « réenchanter le monde »

I. L’engagement : un acte libre pour faire progresser notre humanité

Malgré cette démobilisation, on constate toutefois que l’existence humaine est pourtant totalement investie dans un destin commun et que la vie n’a de sens qu’en participant à l’histoire des collectivités auxquelles l’homme appartient. C’est du reste la brièveté de l’existence qui exige l’engagement comme condition de notre humanité. Il est un fait : nous avons beaucoup de mal à nous désolidariser de l’avenir collectif. L’avenir possible pour l’individu dans un moment donné n’est envisageable que par la mobilisation des forces collectives dans la transformation de la société. Dans ce contexte, l’engagement se définit comme un acte total et libre que l’on ne doit confondre ni avec une opération purement intellectuelle ni avec un embrigadement aveugle.

Affiche militaire d’engagement dans l’armée, détail.

L’engagement est un acte total parce qu’il ne s’agit pas d’une activité de l’intelligence qui opère isolément, pas plus que de l’activité de la seule volonté, mais l’œuvre d’un homme intégral, en qui intelligence et volonté se confondent. L’engagement est aussi un acte libre parce qu’il traduit une décision de la personne qui prend conscience de sa responsabilité propre. Il se distingue en cela de certains actes qui proviennent soit de la faiblesse soit du désespoir, actes qui tendent à détruire la personne : il en est ainsi de l’embrigadement. C’est la raison pour laquelle l’engagement n’est en rien une abdication de la personne. L’homme engagé reste un homme libre, c’est-à-dire qu’il se libère perpétuellement dans son processus d’humanisation. En cela, celui qui s’engage ne peut être pris ni pour un esclave ni pour un désespéré, car ces derniers perdent leur liberté de jour en jour. Loin d’être un obstacle dans la recherche de la vérité, l’engagement permet d’influencer valablement les avancées dans les sociétés. Car l’attitude de ceux qui se mettent en dehors du monde comme de ceux qui se contentent de tout commenter, est devenue un véritable fléau. On peut, comme tout un chacun, constater les ravages des réseaux sociaux. L’engagement s’effectue dans l’acte de se solidariser et de s’identifier à une cause. Tout engagement présuppose une réflexion préalable où le pour et le contre ont été pesés. Ce n’est qu’à cette condition que l’engagement devient un acte libre.

On remarque encore que l’engagement répond à la fois à une envie d’agir et à une raison d’agir.

Photo « source : de nombreux albums d’Astérix… », tirée du LinkedIn ‘Alexandre Amiot, Automation Evangelist

Pas d’engagement sans envies ni raisons. C’est pourquoi l’engagement oppose une approche intellectualiste et une approche volontariste. Pour la première, l’engagement pensé suppose des raisons et de la délibération, comme le choix délibéré chez Aristote. Pour la seconde, on est engagé avant même d’en avoir délibéré, la délibération ne faisant à l’extrême que rationaliser un coup de tête. La force de la volonté, l’envie d’agir ou l’énergie du désir excède la justification : l’engagement est ici pensé en termes de motivations. Les envies d’agir se situent plutôt dans l’intériorité de l’être alors que les raisons d’agir relèvent plus de l’extériorité. Ainsi, les envies sont-elles la matière de l’engagement, mises en forme par des raisons d’agir. Les raisons tirent ainsi les envies vers le haut, à savoir  la liberté et  l’humanité. Inversement, les envies donnent une véritable impulsion à ce choix délibéré de s’engager. Ce qui signifie que se retrouver « embarqué », au sens où l’entendait Pascal, ne fait pas encore un engagement comme en atteste l’exemple du « volontaire désigné d’office », qui révèle dans ce cas la passivité de l’être engagé. C’est que l’engagement suppose une mobilisation de soi, une forte capacité d’innovation, une puissance vitale, le « conatus », c’est-à-dire l’effort tel que Spinoza le définissait !

Affiche militaire d’engagement dans l’armée, détail.

On mesure la force de l’engagement dans une mise en œuvre. L’engagement est ainsi pris entre une spontanéité mal contrôlée, celle de l’impulsif ou du fougueux qui ne manque pas d’énergie ni d’envie de se mobiliser, et l’expertise raisonnable et raisonnée du précautionneux. L’engagement relève d’une logique du risque. Il y a une audace de l’engagement, celle qui ose provoquer un commencement (dont on rappelera qu’il se dit « initium » en latin). L’engagement est un exercice volontaire qui doit se situer entre l’hésitation et l’entêtement. Il faut de la constance, de la persévérance, et parfois de l’opiniâtreté pour tenir un engagement. Ce dernier suppose d’être volontaire mais il se parodie lorsque, prenant la forme pour le fond, l’engagé se fait obstiné, entêté ou pire borné. La volonté se fait alors tyrannique et déraisonnable. S’il y a de la beauté dans l’engagement tenu, en tant que témoignage de la constance et de la fidélité à la parole donnée, il y aurait en revanche une véritable erreur lorsqu’il s’assimile à une simple habitude ou à une obsession.

La Chaîne d’Union

Par ailleurs, l’engagement se refuse à la faiblesse, qui est littéralement un manque de volonté, que l’on trouve dans l’irrésolution, l’indécision, l’atermoiement voire le fatalisme. Ces défauts, qui ne sont pas à proprement parler des fautes morales, le deviennent lorsqu’ils sombrent dans la veulerie et la lâcheté. À l’évidence, l’engagement présuppose un exercice de la volonté.

Enfin, sur le plan de l’action, l’engagement ne saurait se confondre ni avec l’emportement qui en fait un activisme, ni avec une agitation aux limites du divertissement, ni non plus, mais cela va de soi, avec la nonchalance de l’indifférence ou l’apathie du léthargique. S’engager n’est pas simplement s’occuper, ni même s’affairer.

L’engagement se situe clairement dans le domaine de l’action, là où l’emportement en désigne la part involontaire. Bien sûr, l’engagement capte les énergies involontaires de l’être. Mais alors que ces énergies cassent, chez celui qui est emporté, ce qu’il voudrait construire, elles sont, chez l’engagé, coordonnées, unifiées et  orientées. L’engagé est un décidé parce qu’il s’est décidé. Il met un terme au calcul dans le choix d’une option comme le prônait Pascal qui affirmait :

« Il faut choisir » !

Choix que le Franc-Maçon a fait résolument en commençant son aventure initiatique.

II. L’engagement maçonnique : un acte juste pour  influencer le monde

Nous avons expliqué pourquoi l’acte d’engagement en général est libre et nécessaire, il nous faut à présent dire en quoi, dans le contexte maçonnique, il peut être qualifié au surplus de « juste ». Là un premier constat s’impose  : le Franc-Maçon est avant tout un homme bien dans son temps et qui le revendique. Afin de peser sur le monde dans lequel il évolue, il a pris le parti de se transformer pour transmettre les vertus qu’il a acquises dans son enseignement initiatique. À cette fin, il doit agir.

C’est dans cette perspective que l’engagement maçonnique prend tout son sens.

Dans une première analyse, l’engagement maçonnique n’est en rien différent à toute autre forme d’engagement. Il consiste à s’intégrer, en l’occurrence, à une communauté pluriséculaire, aux origines ancestrales. L’accès à cette communauté suppose un certain nombre d’obligations de la part de l’impétrant qui sont matérialisées au travers de serments. À cet égard, l’engagement du Franc-Maçon ne se distingue pas  des autres prestations de serment, à ceci près que dans le cadre maçonnique, ces serments sont mis dans une perspective psychodramatique afin de les rendre plus solennels et de les sacraliser. En seconde analyse, l’engagement maçonnique revêt une dimension particulière parce qu’il a pour mission rien de moins que la transformation de soi et du monde ! C’est la nature même de sa mission, particulièrement noble, ambitieuse et en même temps utopique, qui lui confère ce caractère spécifique.

L’on peut distinguer trois formes d’engagement chez le Franc-Maçon.

C’est tout d’abord un engagement envers soi-même. Dans une représentation symbolique, le Franc-Maçon devient un ouvrier sur le chantier d’œuvre qui a pour objectif de construire un Temple qui n’est rien d’autre que lui-même. Le Franc-Maçon a compris que c’est dans ce Temple intérieur, que se situe l’essence spirituelle. Sa mission devient alors lumineuse : malgré la présence toujours active de ses passions, de ses préjugés et de ses vices, il poursuit la lutte au plus profond de lui-même pour les maîtriser et peut être, demain, les transformer pour en faire de véritables vertus. Même si le chemin s’annonce difficile, certainement semé d’embûches, la volonté du Maçon est intacte pour agir en justice ici et maintenant.

C’est ensuite un engagement envers l’Ordre, sous-entendu l’Ordre initiatique maçonnique.  On rappellera qu’un Ordre est une association de membres, frères (religieux ou maçonniques) ou de confrères comme les avocats, les médecins. S’agissant de l’Ordre, cet engagement sous-tend loyauté et fidélité. Ce que confirment les « Constitutions d’Anderson » qui stipulent :

« Les personnes admises comme membres d’une Loge doivent être des hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mur, circonspects, ni serfs, ni femmes, ni hommes sans moralité ou de conduite scandaleuse, mais de bonne réputation. »

L’engagement s’assimile alors à une marque d’allégeance. Loyauté et fidélité deviennent des engagements irréversibles et donc de véritables  obligations, fondements mêmes de l’éthique maçonnique.

Dans le cadre de l’Ordre, l’engagement prendra aussi la forme du travail. Le travail initiatique consiste, par la pratique du Rituel, à analyser mythes et symboles, fondateurs de l’identité de la Franc-Maçonnerie pour en dégager des valeurs essentielles pour soi et la collectivité et que chacun, individuellement, pourra se réapproprier dans sa vie quotidienne.

C’est enfin un engagement envers le monde. Le Franc-Maçon a pour mission de répandre à l’extérieur ce qui lui a été enseigné à l’intérieur de la Loge. Son chantier d’œuvre ne se limite plus à sa seule personne mais à l’entièreté du monde et de l’humanité. En transmettant ses valeurs éthiques et ses idéaux, il contribuera à influencer le monde pour le placer sur la voie du Bien. L’humanité a en effet plus que jamais besoin d’un système de valeurs qui prenne racine dans le terreau de la Tradition, tout en tenant compte de la dimension spirituelle des sagesses des origines.

Tapis de Loge.

Conserver pour soi les trésors de sagesse acquis en Loge serait totalement vain.

Conclusion

Alors, lorsque le Franc-Maçon s’engage, perd-t-il sa liberté ou l’affirme t-il ?

Exercice de la liberté, l’engagement en est en fait une de ses plus hautes formes en ce qu’il concerne la puissance d’agir et la capacité d’initiative de l’être.

L’engagement n’est pas un renoncement à la liberté, comme le pense l’inconséquent, le versatile ou le capricieux. Au contraire, il participe d’une véritable volonté, se renforçant au fur et à mesure que le temps passe. Non seulement l’engagé rêve d’un autre monde mais il l’invente en s’engageant. En cela, il est une réponse à la résignation désespérée et défaitiste. C’est précisément ce que le Franc-Maçon a compris et pourquoi son engagement est à ses yeux si exaltant. Son acte d’engagement est libre, responsable et juste. C’est la raison pour laquelle il va s’employer à exhorter les profanes à s’engager dans les rangs de la Franc-Maçonnerie. Car grâce à son engagement le Franc-Maçon poursuit sa mission qui consiste à exercer son influence dans le monde en faisant prévaloir les enseignements acquis à l’intérieur de l’Ordre.

Ce faisant, il s’efforce de créer les conditions favorisant l’évolution harmonieuse et équilibrée de la société, profondément et sincèrement convaincu que la construction d’un monde meilleur fait partie du domaine du possible attestant que la Franc-Maçonnerie reste une espérance pour l’humanité.

Lucien Millo

Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Retraité, Yonnel Ghernaouti a fait l’essentiel de sa carrière dans une grande banque ancrée dans nos territoires. Petit-fils du compagnon de l’Union Compagnonnique des Devoirs Unis Pierre Reynal, dit « Corrézien la Fraternité », il s’est engagé depuis fort longtemps sur le sentier des sciences traditionnelles et des sociétés initiatiques. Chroniqueur littéraire et membre du bureau de l'Institut Maçonnique de France, il collabore à de nombreux ouvrages liés à l’Art Royal et rédige des notes de lecture pour « La Chaîne d’Union », revue trimestrielle d'études maçonniques, philosophiques et symboliques du Grand Orient de France. Initiateur des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, il en est le Commissaire général.

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