
Le « péril judéo-maçonnique » est une formule née dans la France de la fin du XIXe siècle, qui présente Juifs et francs-maçons comme une menace conjointe contre la nation, l’Église et l’ordre social. Elle a donné son titre à une collection publiée par Mgr Ernest Jouin, qui contenait l’une des premières traductions françaises des Protocoles des Sages de Sion. Portée par la presse antisémite, les ligues, l’Action française et la Revue internationale des sociétés secrètes, elle culmine sous Vichy. Retracer cette formule, c’est suivre la fabrication française d’un ennemi intérieur.
Une formule française

Si le mythe d’un complot associant Juifs et francs-maçons a une dimension internationale, l’expression « péril judéo-maçonnique » prend en France une coloration particulière. Elle se développe sous la IIIe République, quand les adversaires du régime voient dans les lois laïques, l’école publique et la séparation des Églises et de l’État l’œuvre d’une alliance occulte. Le mot « péril » est significatif : il ne désigne pas un adversaire politique, mais une menace vitale, appelant une défense totale.
Les principaux artisans
- Édouard Drumont, avec La France juive (1886) et le quotidien La Libre Parole (1892), installe le thème dans l’opinion.
- Paul Copin-Albancelli, ancien franc-maçon, fonde en 1906 la Ligue française antimaçonnique et publie La Conjuration juive contre le monde chrétien (1909).
- Mgr Ernest Jouin fonde en 1912 la Revue internationale des sociétés secrètes, puis la Ligue franc-catholique, devenue Ligue anti-judéomaçonnique.
- Charles Maurras et l’Action française rangent les francs-maçons parmi les « quatre États confédérés » de l’Anti-France.
- Sous Vichy, Bernard Faÿ et la revue Les Documents maçonniques diffusent le thème avec les moyens de l’État.
Mgr Jouin et les Protocoles
Curé de Saint-Augustin à Paris, Mgr Ernest Jouin (1844-1932) consacre la fin de sa vie à la lutte contre ce qu’il appelle la judéo-maçonnerie. Dans sa collection intitulée Le Péril judéo-maçonnique, publiée à partir de 1920, il diffuse une traduction française des Protocoles des Sages de Sion, au moment même où la presse britannique en démontre la fausseté. Son œuvre montre comment un faux devient référence dans un milieu qui le reçoit comme confirmation de ce qu’il croyait déjà.
De l’affaire Stavisky à Vichy

Dans les années 1930, chaque scandale relance la formule. L’affaire Stavisky, en 1934, donne lieu à de violentes campagnes contre les loges ; un projet de dissolution de la franc-maçonnerie est alors rejeté par la Chambre. Après la défaite de 1940, le régime de Vichy met la formule en pratique : loi du 13 août 1940 interdisant les sociétés secrètes, loi du 11 août 1941 publiant les noms des dignitaires et les excluant de la fonction publique, fichier de quelque 60 000 noms, exposition de propagande, film Forces occultes en 1943. Parallèlement, les statuts des Juifs organisent leur exclusion puis accompagnent leur déportation.
Le bilan humain
Selon les chiffres couramment cités pour la France, 989 francs-maçons furent déportés, dont 549 trouvèrent la mort, fusillés ou en déportation, et environ 3 000 perdirent leur emploi. Les historiens soulignent que beaucoup furent persécutés à plusieurs titres, comme résistants, juifs ou militants politiques. Les ordonnances de 1943 et la Libération annulèrent la législation antimaçonnique, mais la formule survécut dans certains milieux d’extrême droite.
Le saviez-vous ?
Lors du vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940, 96 des parlementaires qui les accordèrent étaient francs-maçons, selon l’encyclopédie Wikipédia. Cela ne les protégea pas de la législation antimaçonnique adoptée quelques semaines plus tard : preuve, s’il en fallait, que la loge n’était pas le bloc politique imaginé par ses adversaires.
Pourquoi la formule reste dangereuse
La formule fait passer la haine pour de la vigilance. Elle transforme la démocratie en façade, la laïcité en persécution, l’émancipation en machination. Elle réapparaît aujourd’hui sous des formes codées, où « mondialistes » ou « élites cosmopolites » remplacent les mots d’hier. La combattre suppose de connaître son histoire, de nommer ses auteurs et de rappeler ce qu’elle a produit.
Pour approfondir : ouvrages de référence
- Lucien Sabah, Une police politique de Vichy : le Service des sociétés secrètes, Klincksieck, 1996.
- Dominique Rossignol, Vichy et les francs-maçons, Jean-Claude Lattès, 1981.
- Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Berg International, 1992.
- Yonnel Ghernaouti, Abécédaire de trois siècles d’antimaçonnisme, Éditions L.O.L., 2026.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Complot judéo-maçonnique (antimaçonnisme), Protocoles des Sages de Sion (antimaçonnisme), Vichy et héritages antijudéo-maçonniques (antimaçonnisme), Drumont, Édouard (antimaçonnisme), Action française (antimaçonnisme).














