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Artisan de l’abolition de l’esclavage
Il est des figures qui traversent l’Histoire avec une telle force morale qu’elles semblent continuer à parler aux générations futures. Victor Schœlcher est de celles-là. Républicain de conviction, ardent défenseur des libertés publiques, homme de plume, de combat et de conscience, il demeure l’une des grandes voix de l’abolition de l’esclavage et de la dignité humaine. Dans cet entretien imaginaire, nous lui avons donné la parole afin qu’il partage, depuis son siècle, son regard sur la Franc-maçonnerie, sur l’Autel des Serments, sur la fraternité véritable et sur l’exigence de justice qui doit guider toute action humaine. À travers ses réponses, c’est toute une pensée du devoir, de la liberté et de l’égalité qui se déploie, avec cette rigueur morale qui fut la sienne.

450.fm : Monsieur Schœlcher, c’est un immense honneur de vous recevoir depuis le XXIe siècle. Acceptez-vous de partager avec nos lecteurs votre regard sur la Franc-maçonnerie et sur l’Autel des Serments ?
VS : J’accepte volontiers, et même avec émotion, car il n’est point de plus beau sujet que celui des devoirs de l’homme envers l’humanité. La Franc-maçonnerie, telle que je l’ai connue et telle que je l’ai aimée, ne fut jamais pour moi un simple lieu de sociabilité ou de brillante conversation. Ce fut une école de conscience, un atelier moral, un sanctuaire de la pensée libre. Si je n’ai pas toujours été un maçon assidu au sens habituel du terme, j’en ai gardé au cœur, dans ma pensée et dans mon action, ce qui importe davantage encore : l’exigence du comportement, le sens de l’engagement. J’y ai trouvé la conviction que l’homme ne vaut que par sa capacité à s’arracher au préjugé, à combattre l’injustice et à reconnaître dans tout être humain un frère. Quant à l’Autel des Serments, c’est à mes yeux l’un des plus grands symboles de la vie initiatique : non pas un meuble consacré à des gestes banals d’adhésion, mais le lieu redoutable et magnifique où la parole de l’homme solennise l’alignement de ses idées et de ses actes.
L’initiation comme éveil moral
450.fm : Comment avez-vous découvert la Franc-maçonnerie ?

VS : Je l’ai découverte, jeune encore, à un âge où l’âme s’enflamme pour les promesses de justice et méconnaît les compromis du monde. J’ai rencontré des hommes qui, sous le voile du rituel, poursuivaient une ambition autrement plus noble que la recherche d’une réussite sociale : celle de se perfectionner eux-mêmes pour mieux servir l’Humanité. À mes yeux, cela valait davantage que bien des discours publics. La Franc-maçonnerie offrait ce que la société de mon temps refusait trop souvent : un espace de liberté intérieure, d’égalité de parole et de fraternité effective. Elle permettait à des hommes venus d’horizons divers de se rencontrer non comme des rivaux, des maîtres ou des serviteurs, mais comme des consciences en chemin et ils cherchaient ensemble à ouvrir de nouvelles voies d’émancipation pour tous.
450.fm : Pourquoi avez-vous décidé de franchir le pas de l’initiation ?
VS : Parce que je cherchais une fraternité réelle qui aille au delà de la convenance et ne soit pas purement déclarative. Parce que je voulais joindre l’action à la parole, la morale à la politique, l’engagement à la vie quotidienne. La Franc-maçonnerie, pour moi, n’était pas une décoration qu’on s’accroche à la boutonnière : c’était, d’abord, une discipline. Elle m’appelait à examiner mes propres préjugés, à purifier mes intentions, à ne jamais confondre le succès avec la justice. J’ai voulu entrer en Maçonnerie comme on entre dans une école astringente mais non astreignante, je veux dire par là une école qui vous donne du ton, de la volonté, de la fermeté, mais qui ne vous dicte pas d’avance vos obligations, une école qui vous met à l’épreuve de vous-même, où il ne s’agit pas d’y conquérir des honneurs, mais de vous y exercer à être pleinement digne de la liberté dont vous vous réclamez.
L’Autel des Serments
450.fm : Quel souvenir gardez-vous de votre initiation et de l’Autel des Serments ?

VS : Le souvenir que j’en garde est celui d’une profonde gravité. L’initiation, lorsqu’elle est bien comprise, n’est pas un théâtre ; c’est une secousse de l’âme qui, si vous la vivez avec toute la sincérité qu’elle réclame, provoque des modifications de relief intérieur, sur différents plans, avec de nouvelles perspectives de profondeur et d’élévation, des aménagements différents dans la circulation des idées.
Quant à l’Autel des Serments, il a pour tous les Frères une fonction symbolique majeure qui cristallise ce qui, venant d’eux-mêmes, forme le socle de leur fraternité ; en effet, c’est le point précis où chacun a accepté de se lier aux autres par ce qu’il a de meilleur en soi. J’y ai vu un appel à la fidélité, à la droiture, au courage. Aussi bien, celui qui jure devant l’Autel ne s’oblige pas seulement envers lui-même ni envers ses Frères ; il s’oblige envers le genre humain tout entier. Le serment est une chose grave, parce qu’il engage à une cohérence entre le faire et le dire.
450.fm : La lutte contre l’esclavage était-elle pour vous une exigence maçonnique ?
VS : Cela s’inscrivait indéniablement pour moi dans ce parcours, même si ce ne fut pas vrai, en loge, de tout temps et pour tout le monde. C’était une exigence de progrès. En tout cas, c’est ainsi, je pense, qu’on travaille au perfectionnement de soi-même et de l’humanité. L’esclavage est l’exact contraire de la Fraternité. C’est la négation flagrante de l’égalité naturelle des hommes et l’insulte la plus vile à la dignité humaine. Comment pourrait-on se dire libre si l’on accepte qu’un autre homme soit vendu, exploité, enchaîné, considéré comme un bien meuble et matériellement comptabilisé dans un patrimoine ? J’ai toujours pensé que la Maçonnerie, si elle ne conduisait pas un combat en faveur de l’abolition de l’esclavage, en viendrait à mener historiquement un combat d’arrière-garde contre ses propres principes et se condamnerait au déclin ; pour ma part, la maçonnerie devait s’emparer de cette cause et en devenir le fer de lance, ce qui n’était pas évident, pour autant – nombre de fortunes s’étant construites sur le commerce triangulaire ou sur la propriété d’une main d’œuvre placée sous la dépendance absolue d’un maître. Au milieu du XIXe siècle, à La Rochelle, port négrier où des négociants francs-maçons prospéraient grâce au commerce colonial, un Frère fut exclu de sa Loge, parce qu’il avait adhéré à la Société des Amis des Noirs, qui comptait, cependant, parmi ses membres, une proportion importante d’initiés. Ailleurs et à d’autres moments, des tensions existèrent au sein des Ateliers, même si elles ne débouchèrent pas formellement sur des exclusions. Pour ma part, je me suis toujours refusé à faire de la morale une abstraction confortable et je l’ai toujours considérée comme une force concrète. Là où l’on opprimait l’homme, il fallait répondre par l’insurrection de la conscience.
Liberté, égalité, fraternité
450.fm : La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » vous a-t-elle été inspirée par la maçonnerie ?
VS : Cette devise ne fut pas inventée, à proprement parler, par la Franc-maçonnerie, mais elle y est née au même moment sous la Révolution française et elle y trouve, surtout, un terrain d’incarnation particulièrement fécond. La Liberté sans l’Égalité devient le privilège des classes dominantes. L’Égalité sans la Fraternité engrène une mécanique stérile, rapidement infernale. La Fraternité sans la Liberté assied le pouvoir sur la soumission. Il faut les trois ensemble, pour obtenir un équilibre vivant. La Maçonnerie, lorsqu’elle est fidèle à son idéal, enseigne justement cela : que l’homme ne s’accomplit qu’en respectant chez l’autre le même droit à la dignité, à la parole, à la pensée et à l’avenir. J’ai voulu que cette devise cessât d’être une inscription aussi glorieuse qu’inaccessible, au fronton des institutions, et acquît un contenu tangible, une réalité politique et sociale, y compris pour ceux que l’on tenait alors dans l’ombre, dans les fers ou dans l’oubli.
450.fm : Comment la Franc-maçonnerie a-t-elle influencé votre action politique ?
VS : Elle m’a appris qu’aucune République ne mérite de s’appeler ainsi, quand elle ne s’érige pas non plus en école de justice. Elle m’a donné le sentiment que la politique n’est pas seulement l’art de gouverner, mais l’obligation morale de servir. La Maçonnerie m’a aidé à penser l’homme avant de penser le citoyen, car il ne peut y avoir de citoyenneté digne de ce nom sans respect de l’être humain dans sa totalité. J’ai trouvé dans cet esprit une force qui m’a porté dans les combats publics, notamment lorsque l’histoire m’a placé en situation d’agir plus directement. Je n’ai jamais conçu mon rôle comme une étape dans une carrière, mais comme l’exercice d’une responsabilité morale permanente.
Les Frères insuffisamment courageux

450.fm : Qu’avez-vous pensé des francs-maçons qui ne soutenaient pas l’abolition ?
VS : Je ne crois pas qu’il faille remâcher indéfiniment ses regrets car il faut bien le reconnaître : l’homme est généralement plus prompt à défendre ses intérêts que ses principes. Certains Frères demeuraient prisonniers de l’idéologie de leur époque qui n’attribuait pas un même statut à tous les hommes, pas plus qu’aux deux sexes, au demeurant. L’appétit de lucre qu’excitait plus encore l’expansion coloniale consolidait à grande échelle les habitudes de classe, les préjugés de race ou l’ascendance de la fortune. Cela me peinait, mais ne me surprenait guère. La Franc-maçonnerie n’est pas un baume miraculeux que l’on passerait sur les plaies du monde : elle ne transforme l’homme qu’avec son consentement éclairé – pour utiliser l’expression dans un contexte plus étendu que celui où elle fleurit aujourd’hui –, et surtout à raison d’efforts renouvelés. La Franc-maçonnerie propose, éclaire, élève ; mais encore faut-il que le Frère accepte de se juger ou parvienne à le faire, sous les lumières qu’il invoque. Les symboles n’existent qu’à proportion de ce que l’on y met et on les remplit parfois sans une appréhension suffisamment critique des croyances qu’on y place, chacun trouvant aisément dans la panoplie des idéologies des considérations flatteuses – flatteuses pour soi, bien entendu – qui justifient ses positions, parfois même véhémentes. Il y a tant de manières d’honorer un symbole. Si la maçonnerie le propose muet, ce n’est précisément pas pour que vous lui confériez une quelconque univocité mais pour que vous l’enrichissiez de multiples apports, sans le figer jamais.
Le temps présent
450.fm : Quel message adressez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?
VS : Je leur dirais, tout d’abord, de ne pas confondre le secret avec le confort, ni la discrétion avec l’indifférence. Les serments pris sur l’Autel n’ont de valeur que s’ils conditionnent les actes, selon la conscience de chacun, bien entendu, mais tout de même…. Or votre temps, comme le fut le mien à son échelle, est traversé par des formes nouvelles d’asservissement : l’exploitation des ressources naturelles et humaines sous les formes les plus variées, la marchandisation de tout, donc des consciences, les discriminations de tous ordres, l’indifférence à la misère, la violence, tantôt sourde, tantôt éclatante, des rapports sociaux. Que les maçons n’oublient jamais que la Fraternité n’est pas un sentiment doux et spontané ! C’est une exigence difficile et graduelle. Elle oblige évidemment à agir lorsque l’homme est humilié, trompé, réduit au silence ou traité comme un objet. Mais la vigilance qu’on exerce et l’intervention qui en résulte ne concernent pas que les situations extrêmes et doivent s’imposer dans des situations quotidiennes apparemment mineures car, celui qui connaît la pertinence des symboles et sait les lire, en positif comme en négatif, dans les réalités quotidiennes, celui-là mesure combien la sagesse consiste à voir les phénomènes dès leur naissance, dans le flottement des comportements et la fragilité des circonstances et, par suite, à s’efforcer d’en contrôler les dérives, sans trop attendre, car l’expérience de la vie lui a enseigné que les scrupules préventifs sont toujours préférables aux corrections tardives.
450.fm : La République que vous avez servie était-elle une République maçonnique ?
VS : Je dirais plutôt qu’elle devait être une République éclairée par l’esprit des Lumières et fécondée, parmi d’autres influences honorables, par certaines vertus maçonniques. La République ne doit pas appartenir à une corporation, fût-elle respectable. Elle doit appartenir à la conscience commune. Mais il est vrai que la Maçonnerie, dans ses meilleurs moments, a défendu ce que la République a de plus noble : l’universalité des droits, la liberté de pensée, l’égalité civile, la fraternité entre les citoyens. Si la République s’éloigne de ces principes, elle se dégrade ; si elle les assume, elle s’élève.
L’abolition comme victoire de conscience
450.fm : L’abolition de 1848 fut-elle une victoire maçonnique ?

VS : Elle fut, d’abord, une victoire de la conscience humaine. Il y eut, parmi les maçons et hors de la Maçonnerie, des hommes courageux qui luttèrent pour cette cause juste. Je ne voudrais pas attribuer à un seul courant de pensée ce qui appartient à un plus large éveil de l’humanité. Mais il est vrai que la Franc-maçonnerie a pu offrir un terrain favorable à cette maturation morale, en habituant ses membres à penser l’égalité comme principe vivant et la fraternité comme devoir agissant. L’abolition n’est pas une concession généreuse ; c’est la réparation d’un crime. Et lorsqu’un peuple consent enfin à réparer une injustice aussi violente, c’est toute sa dignité qui se relève.
450.fm : Quelle est, selon vous, la plus grande vertu maçonnique ?
VS : La Fraternité active, une fraternité destinée, dans son principe, à s’étendre au delà du cercle étroit de cette première appartenance, puisqu’elle doit faire sens par rapport à l’idéal d’humanité qu’elle porte. A fortiori, il ne saurait s’agir de cette fraternité commode que l’on affiche dans les discours, mais de celle qui se manifeste dans les décisions, dans les engagements, dans les combats, dans d’inaltérables fidélités. La fraternité véritable ne se limite donc pas au cercle des semblables ; elle dépasse nécessairement cette proximité purement formelle que l’on proclame à bomme distance et elle se rapproche, par son évidence même, de l’homme vulnérable, vous diriez : de « l’autre invisibilisé », de celui que l’ordre social condamne à la marginalité, même s’il n’a pas commis de faute majeure et qu’il est seulement la sempiternelle victime d’injustices multiples. C’est parce que j’ai cru en cette fraternité fondamentale que j’ai vu, dans l’esclave – à rebours de la catégorie juridique lucrative et inique où on l’enfermait –, un frère à délivrer de ce joug d’infamie et, je dirais, à accompagner dans son développement – ce qui, d’ailleurs, est encore assez médiocrement le cas, près de deux siècles plus tard. Un des exemples les plus catastrophiques est la République d’Haïti, première nation au monde issue d’une révolte d’esclaves, qui paiera, toutefois, son indépendance d’une énorme indemnisation puis de guerres financières et civiles, dont le pays ne s’est toujours pas relevé. Je rappelle que cette dette colossale s’élevait, en 1825, à 150 millions de francs or, équivalant à 9 000 milliards d’euros actuels…
450.fm : La tolérance maçonnique a-t-elle des limites ?
VS : La tolérance cesse là où commence l’atteinte à la dignité humaine. On ne tolère pas ce qui détruit l’homme. On ne tolère pas l’esclavage, la servitude, l’humiliation organisée, l’inégalité érigée en système. La tolérance n’est pas la faiblesse de la conscience ; elle en est la noblesse. Mais elle ne doit jamais s’aveulir en complicité. Une société qui prétend tout tolérer finit par admettre l’insupportable. Or il existe des situations contre lesquelles on doit se dresser, sans aucune hésitation et avec la dernière énergie.
Au demeurant, je me demande si l’on ne devrait pas préférer le terme de respect, plutôt que la notion – toujours un peu ambigüe – de tolérance, qui reste plus ou moins teintée de condescendance et dont on peut s’affranchir à tout moment, tandis que le respect évoque une vertu réciproque qui place toujours l’autre dans une relation de plain-pied avec soi-même. Je livre cette réflexion à votre sagacité.
Transmission et avenir
450.fm : Comment voyez-vous l’avenir de la Franc-maçonnerie ?

VS : Je la souhaite fidèle à ce qui a fait sa force : le travail sur soi, le sens du symbole, l’amour de la liberté, l’exigence morale et le souci concret de l’humanité. Qu’elle ne se réduise ni à un cérémonial stérile, ni à une influence souterraine, ni à un cercle de relations. Qu’elle demeure une école de conscience, un laboratoire de civisme et une fraternité exigeante. Le monde n’a pas besoin d’une maçonnerie mondaine ; il a besoin d’hommes capables de soutenir ce qu’ils proclament.
450.fm : Avez-vous un regret concernant votre parcours maçonnique ?
VS : Peut-être celui de n’avoir pu consacrer à la vie maçonnique autant de temps que je l’aurais souhaité. Toutefois, l’essentiel est ailleurs : ce n’est pas toujours à l’assiduité en loge que se mesure l’adhésion à l’esprit, mais à la fidélité aux principes. J’ai eu d’autres devoirs, d’autres combats, d’autres urgences. Pourtant, je n’ai jamais cessé de porter, dans mon cœur comme dans ma vie publique, ce que la Maçonnerie avait consolidé en moi : un sens plus aigu de la dignité humaine et une répugnance profonde envers tout ce qui avilit l’homme.
450.fm : Quel est le rôle de la Maçonnerie dans la construction d’une société juste ?
VS : Former des êtres qui pensent par eux-mêmes, qui savent résister aux passions basses, qui placent le devoir avant l’intérêt et la justice avant le confort. Voilà sa tâche. Une société juste n’est pas une société sans conflit ; c’est une société où l’on refuse que des êtres humains soient condamnés à l’infériorité par la naissance, la couleur, la fortune ou le sexe. Si la Maçonnerie contribue à cette formation intérieure et à cet encouragement dans la vie sociale, elle sert réellement la cité.
450.fm : La Maçonnerie doit-elle s’engager publiquement sur les questions de société ?
VS : Elle doit former des consciences libres, puis laisser à chacun le soin d’agir dans la cité selon sa responsabilité propre. La Loge n’est pas un parlement, mais elle peut être une école de courage civique et d’audace intellectuelle. Ce qu’elle doit éviter, c’est le dogmatisme. Ce qu’elle doit poursuivre, c’est l’éveil des consciences. Ses travaux sont intérieurs, mais leurs fruits doivent se voir dans le monde.
L’Autel comme point de fidélité
450.fm : Que représente pour vous l’Autel des Serments, aujourd’hui ?

VS : Il demeure, à mes yeux, un symbole de première importance. C’est le lieu où l’homme inscrit dans sa conscience qu’il est plus qu’un être de désir : un être de devoir. C’est l’endroit où il se lie à lui-même, où il promet de ne pas se trahir. L’Autel ne vaut pas par sa forme ; il vaut par l’exigence qu’il installe, à l’instant où quelqu’un tend la main sur lui et s’engage solennellement à respecter sa parole. Par sa présence constante dans le champ visuel en Loge, il rappelle au franc-maçon que la vérité n’est pas une idée abstraite, mais une discipline.
450.fm : Un dernier conseil aux jeunes maçons ?
VS : Étudiez, travaillez, agissez. Ne vous contentez jamais des apparences. Ne prenez pas le rite pour le but. Le rite est un moyen, un langage, un passage. Ce qui compte, c’est ce qu’il éveille en vous. Si vous sortez de la Loge sans être plus justes, plus attentifs, plus fraternels, alors vous avez perdu votre temps. La Maçonnerie n’est pas un décor : c’est une école de transformation.
450.fm : Que souhaitez-vous laisser comme héritage aux francs-maçons ?
VS : Le souvenir symbolique qu’un individu, s’il reste fidèle à sa conscience, peut contribuer à faire avancer l’Histoire, sachant, bien entendu, que l’abolition de l’esclavage n’a pas été le fait d’un seul homme ni d’un seul Ordre : ce fut l’œuvre de nombreuses consciences éveillées qui s’associèrent en un combat qui connut bien des vicissitudes, entre la première proclamation en 1794 et l’émancipation définitive des esclaves en 1848. Si jamais mon nom devait rappeler quelque chose, je souhaiterais que ce fût plus largement une incitation à ce qu’aucune injustice ne parût trop ancienne pour ne plus valoir d’être combattue et à ce qu’aucune humiliation ne fût trop profonde pour qu’aucun homme ne pût s’en relever. Que la Maçonnerie continue donc à allumer des consciences, afin qu’aucun être humain ne soit jamais plus traité comme une marchandise, quoique, désormais, cette réification puisse prendre des formes diverses, foisonnantes et insidieuses, tant, dans le système mondialisé que vous connaissez, la magnification du narcissisme, c.-à-d. l’exacerbation des vanités, fait de chacun, aussi bien comme consommateur insatiable de biens matériels et immatériels que comme producteur fanatisé de sa propre image, l’auteur obsessionnel voire – permettez-moi cette pointe – l’esclave consentant de son aliénation, la richesse matérielle représentant, de surcroît, dans les valeurs contemporaines les plus partagées, l’unique étalon de la réussite… Vous voyez, la franc-maçonnerie ne manque pas de pain… « sur la planche », si je puis dire.
Conclusion et remerciements
Cet entretien imaginaire avec Victor Schœlcher nous rappelle combien les grandes figures du progrès social demeurent actuelles lorsqu’on les interroge à la lumière des combats d’aujourd’hui. À travers sa pensée, c’est une exigence immuable qui se dessine : servir la dignité humaine sans faiblesse, défendre la liberté sans compromis et faire de la fraternité un engagement réel, non une incantation passablement convenue.
Nous remercions Victor Schœlcher pour sa hauteur de vue, la netteté de ses principes, la vigueur de ses propos… et la générosité de son héritage, qui continue d’éclairer notre temps.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »

Merci pour Victor Schoelcher. Votre article est passionnant.
J’ai réalisé un documentaire sur lui …à voir si vous le souhaitez en voici le lien consultable sur mon site http://www.rosada.net
https://rosada.net/esclavage-schoelsher-abbe-gregoire-histoire-outremer/
Belle journée
Merci infiniment de cet apport, Très Cher Alexandre.
Plus globalement, on peut recommander la consultation de votre site personnel qui comporte de nombreux « posts » intéressants, plus précisément à l’adresse suivante :
https://rosada.net/author/alexandre-rosada/