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Dans cette nouvelle étape de notre série « Rencontre au miroir du temps », 450.fm accueille une figure à part, un esprit libre, un humoriste dont l’absurde a souvent révélé plus de vérité que bien des discours compassés : Pierre Dac, né André Isaac (1893-1975). Inutile de le présenter trop longuement, tant son nom demeure associé à l’intelligence du décalage, à l’art du contre-pied, à la défense de la liberté par le rire. Franc-maçon après la guerre, résistant par la parole, créateur d’un humour à la fois burlesque et profond, Pierre Dac nous offre ici un échange imaginaire fidèle à son ton, mais tourné vers les questions éternelles de l’initiation, du symbole et de la fraternité.
À ses côtés, dans l’ombre bienveillante de cette conversation, plane aussi la mémoire d’un autre compagnon de l’esprit : Francis Blanche, lui aussi franc-maçon, dont la fantaisie, la finesse et la jubilation verbale auraient probablement trouvé un large sourire à cette rencontre. Entre le sérieux du Temple et la légèreté du calembour, entre l’autel des serments et la pirouette salutaire, se dessine une même conviction : la vérité supporte fort bien d’être approchée avec humour, pourvu que celui-ci ne trahisse jamais la fraternité.
Cher Frère Pierre Dac, vous voilà convié au miroir du temps. Si vous deviez résumer la Franc-maçonnerie en une formule, laquelle choisiriez-vous ?
Pierre Dac : Je dirais volontiers que la Franc-maçonnerie est une manière de se révéler et de s’attacher secrètement à ce qui est vraiment sérieux, parce que ce qui est en cause ne se dévoile pas dans les apparences vulgaires, dans l’épiphanie des certitudes, dans la rigidité hautaine des beaux esprits parvenus à leur terme – c.-à-d. ces personnes qui, à force de digérer des pensées, se sont assoupies dans leur béatitude, au point d’être justement des parvenus et, qui plus est, à leur terme…
Pour accéder au cœur des choses, n’y mettre pas plus de voiles que de freins, il ne faut pas être bêtement mécanique mais devenir assez subtil et, pour ce faire, accepter de ne jamais se prendre soi-même au sérieux, de profiter des ruptures dans lesquelles s’engouffre un sens nouveau. Le ridicule n’est pas celui de l’humour (même si cela paut l’être accidentellement car il y a des accidents de l’humour comme il y a des accidents de la pensée) ; le ridicule se manifeste surtout et si facilement dans l’engoncement des attitudes, dans cette sorte de componction des gens qui « tournent toujours autour » comme le dit le verbe : discourir, courir de tous côtés… sans atteindre le centre. La franc-maçonnerie est une école du discernement, où l’on apprend que l’humour n’est pas l’ennemi de la gravité, mais son meilleur allié, car le sens s’y faufile allègrement, tandis que toute démonstration lourde est comme une écumoire : tout le jus, tous les sucs passent au travers. Dans le Temple, on ne vient pas pour étaler tous ses talents, mais pour travailler sur soi, tailler sa pierre, la mettre en forme pour un meilleur usage. Et cela demande autant de rectitude que de légèreté. Car une pierre trop lourde s’écrase et s’immobilise, alors qu’une pierre bien taillée s’ajuste à sa mission, sans faire de bruit.
Vous avez rejoint la Franc-maçonnerie après la guerre. Qu’est-ce qui vous y a conduit ?
Pierre Dac : Après les années sombres de l’Occupation, de la barbarie et des voix de la haine, j’avais besoin d’un lieu qui ne soit ni un ring ni une tribune ni une caserne. J’avais combattu par la parole, notamment sur les ondes de Radio Londres, et j’avais vu à quel point les mots pouvaient servir aussi bien la liberté que l’aveuglement. Souvenez-vous de la célèbre ritournelle créée en 1943 par Jean Oberlé : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ». On revenez de loin, à la Libération. La Franc-maçonnerie, que Vichy avait été prompte à dissoudre par la loi du 13 août 1940, m’est apparue comme un espace de reconstruction intérieure et fraternelle. J’y ai trouvé ce que le monde profane m’offrait rarement : de la mesure, du silence, de l’écoute, et cette irremplaçable fraternité qui ne se proclame pas mais se prouve. Sans dogmes et sans œillères.
Votre initiation a-t-elle répondu à ce que vous attendiez ?
Pierre Dac : Oui, et même davantage. Car l’initiation a cette jolie propriété de ne jamais répondre tout à fait à ce que l’on attend, ce qui est sans doute sa manière de nous apprendre l’humilité. On croit venir chercher des réponses, et l’on découvre surtout un rebond indéfini de questions, ce qui convenait tout à fait à mon esprit. J’ai été sensible à la solennité du rituel, bien sûr, mais plus encore à ce qu’il permet : une forme de dénudation symbolique, où chacun quitte les habits ordinaires de son ego pour rechercher une parole juste, plus conforme à une vérité profonde. Cette vêture digne, sobre et minimale dont il est question se distingue de toutes les parures dont on s’affuble et qui, pour l’initié, ne sont jamais que des hardes. Cela n’a rien de drôle en apparence, mais c’est précisément là que réside parfois le ressort du comique : la sévérité de nos masques est telle que la vérité qu’ils prétendent proclamer ne tarde pas à faire rire les esprits libres. Demandez-vous ce que signifierait « un esprit libre » qui ne rirait jamais ?
Vous avez été reçu Apprenti en 1946 à la loge « Les Compagnons Ardents » de la Grande Loge de France. Que représentait pour vous ce moment ?
Pierre Dac : C’était la suite naturelle d’un chemin déjà marqué par la guerre, le doute et le besoin de reconstruire. Être reçu en 1946, ce n’était pas seulement entrer dans une loge ; c’était entrer dans un espace où l’on pouvait redevenir un homme parmi les hommes, sans uniforme mental, sans mot d’ordre imposé, sans enrégimentement de certitudes et, je dirais, sans conflagration d’opinions, au delà de celles qui avaient voulu réduire le monde à leur botte ou qui voulaient vous rafraîchir les idées en Sibérie. La loge m’a offert un cadre où la parole n’était pas un bruit de fond, échappait au ronronnement des conversations quotidiennes, mais posait un acte sortant du silence et qui devait s’en montrer digne. Et cela, après les années de propagande et de mensonge, avait une saveur rare. L’humour fut toujours, pour moi, à l’instar de l’ironie socratique, un art du contre-pied, libérant plus qu’un doute, les effluves de la vérité, sans prétendre atteindre à son essence, car il faut toujours se méfier de toute « vérité officielle » qui est plus ou moins frelatée voire corrompue.
Qu’avez-vous ressenti face à l’autel des serments ?
Pierre Dac : L’autel des serments est un centre de gravité, un lieu d’attraction vers le Principe, devant lequel l’être est appelé à prendre position et tout cela est heureux. Pour autant, il ne s’agit en rien d’écraser le frère sous le poids du sacré : c’est le moment solennel d’un enjeu majeur envers soi-même – le point central d’un rappel essentiel pour l’homme car cette conscience l’élève : la parole engage. Ce n’est pas rien, dans un monde où l’on parle à torts et à travers, où l’on parle, il faut bien le dire, comme on éternue. Aussi bien, vous comprenez pourquoi je n’hésite pas souvent à moucher certains.
J’aime cette idée que le serment ne vaut pas par la gravité du ton – cette gravité-là est superficielle, elle pourrait s’accorder à l’étape marquante d’un chemin narcissique ou pervers, elle n’a donc guère d’importance face à la gravitation dont il s’agit, c.-à-d. que ce dont on parle, c’est de l’équilibre des forces dans l’univers et de la place toute mesurée qu’on y assume –, le serment vaut ainsi par la sincérité de l’intention, d’une intention éclairée par des notions d’honneur et de probité partagés avec les autres, dans une même volonté de construire un monde dont, tous ensemble, nous ayons sujet d’être fiers. L’autel n’est pas un meuble liturgique pour décorer la scène : c’est le centre symbolique et spirituel où est pris acte d’une exigence. Et toute exigence, si elle est bien comprise, a quelque chose de profondément libérateur, puisqu’elle fait voler en éclats les artifices et les vanités qui inventent constamment des réalités illusoires voire dangereuses. Le vrai grotesque n’appartient pas à l’humour, lui-même : il est dans les situations qu’il dénonce et que l’on a appris ou consenti à ne pas voir.
Votre humour semble très éloigné de la gravité rituelle. Et pourtant, vous les avez souvent fait cohabiter.
Pierre Dac : Parce que le rire et le rituel ne s’excluent pas, à condition de savoir de quoi l’on rit et pourquoi l’on pratique un rituel. On ne rit pas du sacré, en tant que tel, mais des simulacres dont on l’entoure, tout comme, plus largement, on rit de nos travers, de nos prétentions, de nos petitesses. L’humour est un miroir : il renvoie à chacun, par surprise, obliquement une image plus contrastée qu’ordinairement son orgueil floute, enjolive ou maquille. En loge, cela peut être précieux. Car l’ego a toujours de la malice en réserve pour dévier le maillet : il frappe de biais, il équarrit faussement la pierre, il polit trop pour être honnête, si je puis dire, et, ne doutant de rien et surtout pas de lui-même, il a le culot de faire prendre un bloc resté brut pour une cathédrale pointant sa flèche à tous les vents.
Votre « Grande Loge des Voyous » est devenue légendaire. Quel en était l’esprit véritable ?
Pierre Dac : Je vous remercie de mentionner encore un chef-d’œuvre aussi impérissable (rires). L’esprit qui m’animait était celui d’une affectueuse parodie. Il ne s’agissait pas de moquer la Franc-maçonnerie, mais de montrer qu’elle est assez forte pour supporter la dérision, sans risquer d’y perdre sa noblesse. À condition qu’elle ne verse pas dans l’humiliation et qu’elle se contente de pasticher plus ou moins grossièrement les choses, on peut dire que la parodie reste une forme d’hommage indirect. J’ai voulu transposer le rituel dans un langage populaire, argotique, loufoque, pour faire apparaître ce que les formes trop raides escamotent en contre-champ, par l’intimidation qu’elles provoquent, c.-à-d. l’universalité du besoin de sens et de fraternité. Le “Taulier”, la “taule”, les tournures décalées… tout cela n’était pas destiné à casser le Temple, mais à le dépoussiérer sans l’abîmer. Et puis, il faut bien aussi que, de temps à autre, les pierres se fendent de rire entre elles, sinon elles finissent par s’empiler avec tristesse et monotonie. Une pierre qui ne rit pas est comme une pierre de prison… ou de temple, me direz-vous… à ceci près, vous répondrai-je, qu’on n’y écrit pas les mêmes graffiti. Cependant, on peut regarder avec la même commisération les ex-voto commémorant, dans une chapelle bretonne, des marins disparus en mer et les inscriptions grossières couvrant les cellules à ciel ouvert du bagne de l’île du Salut, la si bien nommée. Je vous rappelle incidemment que la fermeture de ce bagne, décidée avant-guerre, ne fut réalisée qu’en 1947 ; quant aux ex-voto, s’il y a, de nos jours, moins de pêcheurs qui nourrissent les poissons, ces petites plaques de marbre célébrant toutes sortes de prières ou de bienfaits continuent de couvrir les églises jusqu’aux voutes…
Peut-on dire que votre humour a servi la Franc-maçonnerie, autant que vos travaux plus sérieux ?
Pierre Dac : Je l’espère, tout du moins. L’humour est parfois une porte d’entrée plus efficace que les doctes discours. Il désarme, il ouvre, il dégonfle les boursoufflures de l’amour-propre. Quand une institution devient trop sérieuse, elle risque de perdre le sens de sa propre finalité. Mon humour a peut-être eu, comme avantage, de rappeler que le Temple n’est pas un musée des vertus, mais un modeste atelier qui leur est dédié, à condition que la Loge entière reste bien vivante. Du reste, en manière de clin d’œil, je noterai que le franc-maçon n’est pas un homme de petite vertu, de même que la franc-maçonne n’est pas, etc. Ces choses-là ne se disent plus. Ce à quoi la franc-maçonnerie fait référence sont de plus hautes vertus encore et celles-ci, par nature, ne sont jamais conventionnelles. L’humour est, alors, le moyen le plus léger possible de calmer l’ivresse des sortilèges qui s’emparent de ceux qui ont un peu vite le tournis quand ils réfléchissent. On espère toujours qu’un petit coup de mandibules leur créera des convulsions hâtives et les secouera de leur torpeur. Quant à ceux qui ont si facilement tendance à crier au sacrilège, ils devraient se demander jusqu’où ils ont jamais poussé leur sens du sacré. Sans doute pas bien loin, puisque ce dont ils se soucient principalement, c’est d’en protéger les formes ! Or un atelier vivant, ça parle, ça rit, ça corrige, ça invente, ça hésite, ça se reprend. Cette dimension-là me paraît éminemment maçonnique, dans l’âme.
Votre œuvre repose sur le calembour, l’absurde, le décalage. Y voyez-vous un lien avec le symbolisme maçonnique ?
Pierre Dac : Évidemment. Le symbole est une manière de dire sans enfermer. Le calembour aussi, à sa façon, dit plus qu’il ne dit. Il fait trébucher le mot pour faire surgir un sens imprévu. Le symbole et le calembour ont en commun de refuser la platitude. Tous deux montrent qu’un mot n’est jamais seulement ce qu’il semble être. Dans leur aspect brut, le symbole et le calembour sont foncièrement des facteurs de la nuance, des acteurs de la polysémie. Prenez le compas, l’équerre, le pavé mosaïque, le tableau de loge : ce sont des objets, certes, mais surtout des invitations à penser autrement. De même, dans le langage, une expression peut soudain révéler un second plan de signification. C’est sans doute pour cela que les mots me divertissent : ce sont des francs-tireurs du sens. Franc-maçons, francs-tireurs, ça rappelle la Résistance. Et la Résistance n’est pas seulement un esprit de guerre, par nécessité ; ce devrait être essentiellement, si les circonstances le permettent, un esprit de paix…
Francis Blanche, lui aussi franc-maçon, partageait avec vous le goût du décalage. Vous reconnaissiez-vous dans cette fraternité-là ?
Pierre Dac : Francis Blanche était un esprit remarquable et l’on pouvait avec lui s’adonner corps et âme à la fantaisie, sans perdre en route les cinglements de la finesse or dieu sait comme la route pouvait être escarpée ! Le fait qu’il ait été franc-maçon n’est pas, non plus, anecdotique : cela dit quelque chose d’une certaine manière d’être au monde, à la fois libre, curieuse et attentive à l’autre. Nous avions en partage ce goût du mot juste au bon endroit, du « pas de côté » qui éclaire mieux qu’un coup de projecteur frontal. La fraternité entre esprits humoristiques n’est pas une simple affaire de plaisanteries : elle suppose une intelligence commune de l’absurde humain. Et l’absurde, c’est notre environnement, à partir duquel nous devons construire le sens. C’est tout l’enjeu de la liberté. Souvenez-vous de la devise : Ordo ab Chao.
Que vous inspire l’égalité maçonnique ?
Pierre Dac : Elle me semble admirable lorsqu’elle est vécue, non proclamée. Dans la loge, les titres se taisent et c’est tant mieux. On y rencontre des hommes de professions, de milieux et d’horizons très différents, et pourtant l’on parle ensemble pas seulement comme des frères mais en frères. Ce n’est pas une petite chose. Le monde profane aime classer, ranger, hiérarchiser, distribuer les médailles et les distinctions. La loge, elle, vient rappeler qu’un homme vaut, d’abord, par ce qu’il est en train de devenir et l’humour l’accompagne parce qu’il est aussi le sens en devenir. Cela dit, il faut se méfier : l’égalité n’est pas l’uniformité. Il ne s’agit pas de rendre tout le monde pareil, mais de rendre chacun plus juste, plus vrai par rapport à soi-même et dans son rapport à la société. Nuance capitale et, comme toute nuance, elle est souvent mal comprise par les gens pressés, surtout pressés de ne penser qu’à eux-mêmes…
Vous avez combattu l’intolérance par la parole. La Franc-maçonnerie vous a-t-elle paru être un rempart contre les fanatismes ?
Pierre Dac : Assurément. J’avais vu ce que l’intolérance peut produire de pire, lorsque des pays entiers dévoient des symboles, glorifient des doctrines, vénèrent des tyrans et qu’au surplus, ils font régner la terreur. À l’échelle d’un État, c’est comme si vous pouviez vous-même, pour un oui ou pour un non, fusiller votre voisin, autrement que du regard… Eh bien, il y a des gens qui trouvent ça normal. La Franc-maçonnerie en est l’exact opposé. Quand elle réalise ses fins les plus nobles, elle apprend à écouter sans renoncer à penser, à ne pas juger l’autre, donc à se priver volontairement du moyen de le condamner. C’est un bouleversement de perspectives. Vous pensez, elle enseigne que l’on peut être en désaccord non seulement sans devenir ennemis mais en restant amis – ce qui, au XXe siècle, est paru très incongru à de nombreuses populations et, au XXIe, je crains que ne se profilent les mêmes périls. C’est avec bonne conscience que l’on veut réduire au silence celui qui ne pense pas comme vous. Et gare aux réfractaires et aux récalcitrants ! Dans un tel contexte, l’humour n’est plus seulement un auxiliaire précieux de la pensée, c’est une arme de salubrité publique : il évitait déjà que la discussion ne tourne au duel d’orgueils, il empêche, s’il est collectif, le massacre des libertés publiques et, partant, celui des opposants, des minoritaires, de ceux qui ne demandent rien à personne et pensent qu’ils ont le droit de conduire leur vie comme bon leur semble, à condition de ne pas entraver davantage l’existence des autres. L’humour est un pont qui crée de la connivence entre gens qui ne pensent pas tous pareil. Le rire n’efface pas les différences : il évite seulement de construire des murs infranchissables. C’est déjà pas mal.
Quel rôle la Franc-maçonnerie devrait-elle jouer dans la cité ?
Pierre Dac : Non pas celui de gouverner à la place des gouvernants, encore moins celui de se donner des airs de pouvoir occulte. La Franc-maçonnerie doit éclairer, non commander. Elle doit former des consciences, non fabriquer des factions. Elle peut agir dans la cité par l’exemple, par la tenue, par la parole mesurée, par le refus du fanatisme et de la médiocrité. Bref, elle peut être utile sans faire de tapage car le tapage, en matière d’esprit, est le tambourin du vide, la cymbale de la bêtise et, pour finir, le tourniquet de toutes les noirceurs.
Selon vous, quelle est la plus grande faiblesse des maçons ?
Pierre Dac : La vanité, comme chez tous les hommes. Et parfois sa cousine germaine : l’adoration des formes, comme pour toute une catégorie de maniaques. Quand les décors deviennent plus importants que le travail, quand les titres prennent le pas sur l’esprit de service, quand les querelles de chapelles remplacent la recherche primordiale du bien commun, alors le Temple se couvre de la poussière suffocante des vanités et cède à la sclérose mentale des conformismes. Je dirais qu’il faut aimer le rituel sans en devenir prisonnier. Le rituel est un outil, son respect, aussi scrupuleux soit-il, ne vous place pas sur un piédestal. Il sert à aider l’homme à s’élever intérieurement, ce n’est pas un factoton d’apparat qui le figerait dans le faste et la pompe. À force de vouloir paraître maçon, on finit ainsi parfois par oublier de l’être. C’est l’esprit qu’il faut sauver, ce n’est pas la forme. Quand l’esprit est là, la forme est toujours suffisante. En revanche, la suffisance risque d’accompagner la forme, quand on s’y attache trop. C’est suspect : soit, c’est maladif ; soit, c’est pire. Ce n’est qu’un « risque », bien entendu. Toutefois, j’ai tendance à penser qu’il est dangereux de laisser traîner des bouteilles, en présence d’un alcoolique. Eh bien, c’est un peu pareil avec la plupart des bonshommes, ils picolent à la gloriole. Dans ce cas-là, il ne s’agit pas d’une présomption… d’innocence. On en ferait un peu moins, on prendrait moins de risques, me semble-t-il. C’est tout ce que j’en dis. je ne dis pas que le phénomène soit fatal. D’ailleurs, en maçonnerie, il n’y a rien de fatal, tant que le cœur bat à un juste rythme, tant qu’on a un pouls commun.
Et sa plus grande force ?
Pierre Dac : La capacité à réunir ce que le monde sépare. La loge est un lieu où l’on apprend que les différences peuvent devenir des richesses. Elle transforme la diversité en fraternité et l’ignorance en recherche commune. C’est une œuvre modeste en apparence, mais une prouesse, en réalité, dont on a peine à imaginer la multiplication des effets s’ils se propageaient à la société entière. Alors, là, ce ne serait plus seulement une prouesse mais un miracle et ce n’est pas la spécialité de la maison – j’allais dire : de la raison –, il y a d’autres crèmeries qui entretiennent ce genre de commerce, ce sont notamment les vaillants spécialistes du saint chrême et de tout le saint-frusquin, d’ailleurs. Cela dit, je les connais assez peu, en raison de mes origines juives, bien entendu, (n’ont-elles pas donné lieu à un duel radiophonique m’opposant, en 1944, sur la BBC, au propagandiste vichyssois Philippe Henriot, sur Radio Paris ?) mais je les connais aussi assez peu, parce que j’ai vu assez peu de curés à Londres… il faut dire qu’aux bords de la Tamise, les prêtres sont plutôt anglicans ! Je ne sais pas si, avec ça, je fais avancer « le Schmilblick », un truc qui ne sert à rien et qui peut donc servir à tout – mot que j’ai inventé dans un de mes sketches, en 1951, et que Guy Lux a, par la suite, grandement popularisé. Guy Lux, une lumière de la chrétienté, n’est-ce pas ? Vous voyez, quand on digresse, on ne dégraisse pas. Qu’on se le dise, je n’ai rien contre les catholiques, j’en ai même parmi mes amis… et je n’ai rien contre les animateurs, je suis moi-même un amuseur public…
Bref, la franc-maçonnerie ne promet que de travailler humblement, tous les jours, au perfectionnement de l’humanité, soi y compris comme premier passage : pas d’allusion à… ni d’illusion sur… la fin du boulot, pas plus d’un côté que de l’autre, d’ailleurs, c.-à-d. comme dans le pâté d’alouette : un cheval d’humanité, une alouette d’individu ! La Franc-maçonnerie a ainsi cette grandeur discrète de ne pas faire de bruit, lorsqu’elle agit vraiment. Comme quoi on peut être très utile sans rouler tambour, sans fanfare ni trompette. Il suffit, parfois, d’un maillet bien manié et d’une oreille bien ouverte et, surtout, de frères travailleurs et bienveillants. De toutes façons, on le sait : l’efficacité ne se mesure pas au bruit qu’on fait, c’est même le contraire. C’est ce que j’aime dans la franc-maçonnerie, c’est qu’elle n’a pas d’arrogance. Je devancerai votre question et je dirai que ce n’est malheureusement pas le cas de tous les maçons. Ceux que je vise spécialement semblent, au demeurant, immunisés contre l’humour… Je ne peux rien pour eux.
Votre rapport au langage semble presque initiatique.
Pierre Dac. Le Parti d’en rire.
Pierre Dac : Le langage est un temple à lui seul, un temple mystérieux et paradoxal. Il peut révéler ou masquer, construire ou abîmer, unir ou diviser. Dans mon métier de saltimbanque des mots, j’ai souvent constaté qu’un mot bien placé fait plus pour la vérité qu’un discours alambiqué. Le maçon, lui aussi, apprend à manier la parole. Il sait que le mot ne doit pas se vider de son sens, ni se gonfler d’importance. Un mot juste, c’est déjà un acte de construction. Un propos inadapté, c’est souvent un coup de ciseau mal porté. Voilà qui devrait faire réfléchir quelques tailleurs de phrases trop satisfaits d’eux-mêmes, à force d’ajuster leur frappe au miroir de Narcisse. Et encore, je ne parle pas des bonimenteurs, de ces hercules de tréteaux qui vous font l’article de toute une quincaillerie de pensées, sans avoir un seul échantillon original en magasin. Car, un mot, il faut mettre un acte au bout. Je crois que c’est pour cela que la maçonnerie aime le silence car c’est là que la rencontre se fait. La rencontre de l’homme, de sa pensée et de ses actes se fait dans le silence de la conscience. Vous me direz : le plus souvent, ça vaut mieux. Vous me faites penser à la raison pour laquelle on est optimiste. C’est simplement qu’on n’a pas le choix. Le reste est pire. Et, de toutes façons, on le doit aux victimes.
Vos calembours ont parfois l’air de cacher une morale. Est-ce volontaire ?
Pierre Dac : Quelle perspicacité ! En effet, le calembour ne se limite pas toujours à une plaisanterie gratuite : c’est une acrobatie de l’esprit qui, en général, poursuit une certaine finalité. Il montre que la langue n’est pas un couloir rectiligne mais un labyrinthe plein d’issues. Et dans ce labyrinthe, on peut tomber sur une vérité très sérieuse, en suivant un chemin qui ne semblait mener nulle part. C’est là que l’humour rejoint l’initiation. On croit s’amuser et l’on découvre qu’on a appris quelque chose sur soi, sur les autres, sur le monde, qu’on peut réfléchir différemment, qu’on peut penser à nouveaux frais et qu’on peut même penser avec fraîcheur. C’est un des rares plaisirs – car le travail n’exclut pas le plaisir – où la légèreté non seulement n’est pas contraire à la profondeur mais peut même en être le révélateur.
Cependant, à l’instar de l’art pour l’art, l’humour ne cherche parfois qu’à amuser la galerie. On pourrait, alors, dire, en faisant un vilain jeu de mots, que la cocasserie ne cocasse pas trois pattes à un canard, quoique… quoique amuser soit rarement tout à fait innocent. Il n’y a pas que les rapports de police qui en témoignent (vous mettrez seulement deux « p » à rapports, même si les esprits mauvais portent souvent de nombreux pets aux représentants de l’ordre, pour étouffer les mauvais esprits). En fait, l’humour en dit toujours long sur l’Homme et sur sa liberté et, quand je dis liberté, ce n’est pas seulement la sienne propre mais également le régime de ses libertés, les deux étant liés par construction ou par restriction, c’est selon.
Si vous regardez la Franc-maçonnerie d’aujourd’hui, qu’aimeriez-vous lui souffler ?
Pierre Dac : Je lui soufflerais, tout d’abord, à l’oreille, dans l’espoir qu’elle l’ait aussi grande que les Grandes Oreilles – que les lapins soient tranquilles, ce n’est pas eux que j’ai en ligne de mire ! –, je lui soufflerais, d’un ton aussi peu sépulcral que possible – malgré ma voix d’outre-tombe – de rester fidèle à ce qu’elle a de vivant : la fraternité, la réflexion, l’exigence intérieure, la liberté de conscience… et de cultiver un brin de malice contre les lourdeurs du monde, non seulement pour s’immuniser un peu contre la bêtise, la méchanceté et le crime mais surtout pour éclairer le chemin, y compris sur les bas-côtés. Qui ne cesseront jamais de creuser des ornières. C’est pourquoi la République est un bien inestimable car on est invité à la corriger, sans arrêt et sans menace.
Je lui répèterais aussi ma constante mise en garde : qu’elle ne se laisse pas envahir par le goût des postures, les querelles d’ego et la folie des (petites) grandeurs. Là, il y a du boulot car il faut se méfier de soi-même : on risque facilement de glisser. À certains niveaux et dans certaines fonctions, la pente est raide… Les égos toujours un peu surdimensionnés, flattés par les salamalecs d’usage, ont tendance à gonfler leurs plumes, alors que les grandeurs en cause restent objectivement des plus réduites voire dérisoires – les seules vraies grandeurs n’ayant évidemment rien à voir à l’affaire. C’est le problème des vanités, elles se prennent toujours les pieds dans le tapis des apparences. Elles cherchent à vaincre le vertige de la mort, en ayant la grosse tête. Ce n’est pas pour rien qu’on a placé une vanité, c.-à-d. un crâne humain dans le cabinet de réflexion et ce n’est pas demain la veille que le petit cirque de l’humanité disparaîtra. C’est pourquoi je recommanderais de s’administrer aussi souvent que possible de bonnes doses d’humour. Ça aide à garder la tête froide. Et c’est par cela que je terminerais : je lui conseillerais enfin de ne jamais craindre le rire. Le rire franc et fraternel est un excellent dissolvant de la prétention, un excellent antidote à la connerie, un bon stimulateur de visions, un remarquable dynamiseur d’idées. Il n’attaque pas la dignité, il attaque ce qui la contrefait. Et c’est fort utile. Bref, on peut rire de tout, sans se rire de tout. Je pense l’avoir prouvé.
Si vous pouviez adresser un mot aux frères et aux sœurs qui vous lisent aujourd’hui, que diriez-vous ?
Pierre Dac : Je leur dirais de travailler avec sérieux, mais sans se prendre pour le sérieux incarné. De respecter le rituel, mais de ne pas oublier que le rituel est au service de l’homme et non l’inverse. De chercher la lumière sans croire qu’ils leur suffit de frotter la lampe de leur bon génie. Et surtout, de garder une certaine tendresse pour les faiblesses humaines. Nous sommes tous des chefs-d’œuvre inachevés, ce qui est heureux : un chef-d’œuvre achevé ne progresserait plus : la société ressemblerait à un immense musée du Louvre, alors qu’un homme perfectible peut indéfiniment devenir meilleur. C’est tout l’intérêt du voyage. Pour autant, ce n’est pas une raison pour devenir un chef-d’œuvre en péril, aussi bien pour l’humanité que pour soi-même. Quand il s’agit de vrais accomplissements, il y a moins de concurrence. Là, personne va venir vous embêter, sauf si cela entre en conflit avec d’autres propositions moins honnêtes. Dans ce cas, ne vous attendez pas à être accueilli à bras ouverts ! Mais, enfin, pour atteindre ses petits sommets, on n’est pas obligé de choisir la face nord. On peut multiplier les voies, y aller avec constance mais à son rythme, en comptant sur la cordée en loge et en sachant, tout à la fois, qu’on est chacun premier de cordée, dans sa propre ascension, qu’il n’y a pas, pour autant, de gloire à en attendre et surtout que cette ascension se fait aussi pour les autres. Sans quoi, où serait la joie de vivre, la joie de transmettre et la joie de partager ?
Pour conclure, si vous deviez résumer le lien entre votre humour et la Franc-maçonnerie, quelle phrase choisiriez-vous ?
Pierre Dac, incarnation de la grande intelligence, seul rempart contre la barbarie (image Wikipédia)
Pierre Dac : Je dirais ceci : l’humour est à l’esprit ce que le ciseau est à la pierre ou plutôt ce qu’un ciseau peut être à la pierre car il y a plusieurs manières de tailler et, dieu merci, il n’y a pas que l’humour sur terre — mais, l’humour, lui aussi, contribue à rectifier sans casser, et de manière aussi fulgurante que joyeuse. S’il vise juste, il ne doit pas, dans les situations ordinaires, chercher à humilier et, je l’avoue, ce n’est pas une tentation à laquelle on renonce en toutes circonstances car il arrive que l’ironie doive blesser mais elle doit le faire sans acharnement, avec une sorte de détachement amer, radical et décisif. Ce sont des cas extrêmes.
Pour en revenir globalement à la Franc-maçonnerie, si elle sait encore rire d’elle-même sans renier son exigence, alors elle restera une belle école de liberté, de fraternité, de justesse et, je le disais il y a peu, une source de joie de vivre.
Avant de nous dire au revoir…
Merci, cher Frère Pierre Dac, pour cette conversation imaginaire qui nous rappelle combien l’humour peut concourir à la sagesse voire en constituer une des manifestations, et combien la Franc-maçonnerie gagne à être approchée avec esprit, à touts les sens du mot, c.-à-d. avec intelligence, délicatesse et un léger sourire en coin. Dans ce miroir du temps, votre voix demeure singulière : elle nous invite à ne pas confondre le grave et le pesant, la profondeur et la solennité, la fraternité et la grandiloquence.
À travers vous, est aussi réservé un petit écho à Francis Blanche que nous saluons, lui dont l’esprit, la fantaisie et l’appartenance maçonnique prolongent cette conviction simple qui vous est commune : on peut aimer le Temple sans renoncer à l’ironie bienveillante ni à la liberté de penser. Bien au contraire. C’est même une prophylaxie mentale.
Au fond, votre présence imaginaire parmi nous nous rappelle qu’une loge vivante n’est jamais un théâtre figé, mais un atelier d’hommes et de femmes qui cherchent à grandir — et qui savent que, dans l’art de sculpter, les éclats de la pierre sont parfois des éclats de rire. Les découvertes les plus inattendues, les rectifications les plus justes proviennent souvent d’occasions jubilatoires et, pour une bonne raison, c’est que l’humour abat, d’emblée, les barrières.
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