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Il est des rencontres qui dépassent le simple exercice d’interview pour devenir un hommage vivant à une époque, à un homme et à une manière d’habiter le monde. Recevoir aujourd’hui Achille Zavatta, figure majeure du cirque français, clown Auguste d’une rare élégance, artiste populaire et frère initié, c’est ouvrir un espace où le rire rencontre la rigueur, où la piste rejoint la loge, et où l’art du divertissement se prolonge dans une véritable éthique de vie.
Achille Zavatta fut initié le 13 avril 1962 à la loge La Ruche d’Orient de la Grande Loge de France. Cette appartenance ne fut pas pour lui un ornement mondain, mais une seconde patrie spirituelle, un lieu de dépouillement, de réflexion et de fraternité. À travers ses réponses, se dessine le portrait d’un homme qui savait que l’humour n’exclut pas la profondeur, et que le clown, lorsqu’il est vrai, peut aussi être un sage.
Comment un artiste de cirque comme vous est-il venu à la Franc-maçonnerie ?
Achille Zavatta : Le cirque, mon cher frère, c’est déjà une école de fraternité et c’est même une grande famille, d’autant plus que j’appartiens moi-même à une vielle famille du cirque et, comme on est des artistes forains, on vit en troupe. On vit entre nous. On est un peu à part : on vit ensemble, on voyage ensemble, on monte et on démonte ensemble le chapiteau et l’on partage tout, autant les applaudissements que les coups durs et, surtout, la vie quotidienne, les entraînements, les engueulades, etc. D’origine italienne, mes parents avaient immigré en Tunisie, en 1913, deux ans avant ma naissance. La Tunisie était, alors, un protectorat français. Et je vais vous étonner : je ne suis pas venu à la maçonnerie parce que je me demandais comment faire rire (sourires). Un peu plus de deux semaines après mon initiation, j’ai fêté mes 47 ans et j’étais déjà un clown internationalement connu. J’avais aussi largement exploré les bases du cirque, comme trapéziste, acrobate équestre, dompteur et musicien : je pratiquais trois instruments, la trompette, le saxophone et le tambour.
Donc, je ressentais le besoin de répondre à un autre type d’appel, de franchir une nouvelle étape intérieure, de trouver une dimension qui me manquait, pas seulement au plan humain avec le reste de la population, sédentaire et engagée dans des activités plus communes, mais quelque chose de plus intime, de plus mystérieux, en quelque sorte, même si la mise en branle des mécaniques universelles du rire et la maîtrise de différentes aptitudes physiques et psychiques imposent déjà d’aller toucher des ressorts multiples au fond de soi. En fait, je voulais me dépasser autrement, découvrir un axe immatériel, par d’autres voies et avec d’autres voix, aussi : j’avais déjà fait un parcours qui n’est pas négligeable au plan humain et cela ne le remettait pas en cause, j’allais naturellement continuer à l’approfondir – d’autant plus que l’innovation au cirque est permanente –, mais j’avais besoin d’aller au-delà, de me poser, de m’accorder des pauses et de me demander, en toute liberté et sous des angles nouveaux, pourquoi l’on vit, à quoi l’on sert, pourquoi l’on transmet, etc. Et, là, l’expérience d’autres hommes de provenances et d’horizons les plus divers est une école qui vous aide à vous mettre au travail, à vous révéler à vous-même.
C’est ainsi que j’ai rencontré des frères qui m’ont parlé d’un lieu où l’on apprend à se connaître, à se construire, à s’élever, avec modestie et avec persévérance. Cela m’a touché immédiatement. Je ne niais pas que le cirque m’avait appris énormément mais j’étais disposé à découvrir que la Maçonnerie pouvait aussi m’apprendre énormément, par des chemins très différents. Les deux, ensemble, forment une belle école : si on ausculte mon parcours, on peut dire qu’en s’exerçant de mille façons, le clown que je suis a pris très au sérieux de ne pas se prendre au sérieux et, en devenant maçon, je devais me plier à de nouvelles disciplines pour envisager avec sérieux un monde de l’esprit où, cependant, les avancées majeures se produisent le plus souvent inopinément, avec une légèreté qui confine à la grâce, si je puis dire. Il y a comme une « convergence des luttes » entre toutes ces histoires car elles passent par le silence qui entoure le surgissement de chaque chose vraie. Ne pas dire n’importe quoi, ne pas faire n’importe quoi, est toujours entouré de silence l
Pouvez-vous vous arrêter, quelques instants, sur cette notion de silence ?
Achille Zavatta : Vous savez, il y a de grands moments de silence au cirque, par exemple, ceux qui précèdent ou qui suivent les plus périlleux numéros de voltige – tension et appréhension dans le premier cas, soulagement et admiration dans le second. Voltige, certes, mais aussi vertige, quand le dompteur mettait sa tête dans la gueule d’un fauve, du temps où les animaux sauvages faisaient partie de la caravane et du spectacle… Je m’interroge sur la proximité qu’entretiennent, dans leur profondeur, le silence tout en émotion forte du public et celui tout d’intériorité du sage détaché des choses de ce monde. Je me demande si le tutoiement de ces formes de réalité et d’irréalité, à la fois, qui s’accomplit alors – certes, dans des contextes fort différents – n’est pas également spirituel… Et je me permets de revenir aussi au ressenti des artistes eux-mêmes qui sont concentrés sur la maîtrise de leurs gestes, de leur corps, de leurs sensations, qui déploient à la fois une performance et une vigilance extrêmes et hautement conjuguées. Ils partent d’un point de silence, avant même d’accomplir leur effort, et ils arrivent à un point de silence, quand il le délivre : mystère des grands Équilibres, d’un côté, et équilibre des grands Mystères, de l’autre, je veux dire dans la quête initiatique.
Cela pose une question plus générale : que cherchons-nous dans l’intensité ? Et cette intensité peut être plus brouillonne et anarchique, si je puis dire, dans la vie courante, dans la recherche effrénée des individus, sous la tyrannie des désirs égoïstes. Il y a des distinctions à faire et c’est la maîtrise de soi qui est le grand séparateur mais pas seulement… car la maîtrise de soi peut se mettre au service du surhomme et justifier le mépris et la domination de l’autre, l’aliénation d’autrui. Il faut donc introduire des critères moraux. Un point commun entre le cirque et la maçonnerie : on ne met en cause que sa personne (ou ceux qui participent à la réussite du numéro dans une responsabilité partagée) ; mais l’autre, le public, le citoyen de la rue, n’est exposé à aucun risque. C’est un puissant dénominateur commun, à ceci près qu’au cirque, la solidarité n’est pas un vain mot, une activité accessoire, une incantation, un vœu pieux, que sais-je encore, c’est une nécessité immédiate, constante et absolue qui soude, d’ailleurs, toute la communauté quand, par exemple, un accident survient ou qui, tout bonnement, implique chacun à cent pour cent dans la réussite harmonieuse d’une représentation – ce qui m’évoque aussi, tout naturellement, la réussite harmonieuse d’une tenue et l’on sait que celle-ci ne tient pas seulement au bon accomplissement des rituels mais surtout à la qualité des interventions et de leur enchaînement, ce qui fait qu’on parle, parfois, d’égrégore, c.-à-d. d’une agrégation d’intentions et d’énergies dans une finalité commune pleinement partagée. Vous voyez, sous l’étrangeté de leurs apparences respectives, la maçonnerie et le cirque cultivent des similitudes, des convergences qui méritent d’être explorées, toutes autant qu’elles sont dans leurs particularités, et, en tout cas, des dynamiques qui s’associent sans se rejeter.
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre initiation ?
Achille Zavatta : Le dépouillement des métaux, sans hésitation. Moi qui avais passé ma vie dans les lumières, les costumes, les paillettes, les fanfares et les entrées en scène, on me demandait soudain de laisser tout cela à la porte. Pas seulement l’argent, mais aussi le personnage, le masque, l’image publique, le « Zavatta » que tout un chacun croyait connaître.
Cela dit, ce dépouillement n’était étonnant que superficiellement, car le clown est seul, il est nu à l’intérieur de lui-même, quand il imagine ses répliques et ses attitudes. Il est seul face au public et c’est le public qui le reconnaît comme clown. Sinon, si j’ose le dire, il n’est qu’un zouave – sans allusion aux origines kabyles du mot, bien entendu – mais enfin, quelqu’un qui perd son temps à se faire remarquer par ses excentricités. Or le clown doit faire rire presque tout le temps. Je dirais volontiers qu’en humanité, c’est un frère de rire. Et c’est en tant que tel qu’il est reconnu par les autres, de même que, pour un franc-maçon, ce sont les autres frères qui le reconnaissent comme tel. Et cette humanité, cette fraternité du rire est plus sérieuse qu’il n’y paraît : on devrait y prendre des leçons et en tirer des conséquences, bien au delà du moment de plaisir qu’on s’accorde ensemble, le temps d’une matinée ou d’une soirée… C’est un peu, comme en maçonnerie, il faudrait être capable de prolonger au dehors ce qu’on a vécu au-dedans. Vous voyez, les parallèles se poursuivent : on dit qu’elles ne se rejoignent qu’à l’infini. En fait, elles se font écho, tout le temps…
Pour revenir plus spécifiquement à votre question, j’ai trouvé l’initiation magnifique. On entre en loge comme les acrobates entraient en piste, autrefois… sans filet : avec ce que l’on est réellement. Et là, j’ai découvert quelque chose de bouleversant : non pas les rires du public, mais le regard fraternel. J’ai compris ce soir-là, ce que j’étais venu chercher et que je savais déjà : la vraie lumière ne vient pas des projecteurs, mais du cœur des hommes, lorsqu’ils se rassemblent dans la simplicité de ce qu’ils sont vraiment. Seulement, en l’occurrence, il y avait un peu plus que cela, ne serait-ce qu’avec le principe du Grand Architecte de l’Univers. Il y avait aussi tout une kyrielle de symboles, où chacun va s’exercer à avoir plutôt le nez fin que le nez rouge, si j’ose dire, même si, au cirque, le nez rouge est un puissant symbole. Alors, vous voyez, ce qui compte, c’est de ne pas tout confondre et de bien spécifier les plans où l’on évolue.
N’est-ce pas là un moyen d’introduire la notion de contradiction, qui fonde la nature humaine et, partant, votre métier de clown ?
Achille Zavatta : En effet. Ce qu’on appelle une contradiction manifeste, en général, une opposition qui se situe sur un plan défini. C’est pourquoi, si les protagonistes ne cherchent pas le conflit et acceptent le paradoxe, eh bien, on va, chemin faisant, définir des modes de coexistence, sans préjudice pour personne. Au demeurant, si cela vise la vie sociale et politique, cette transaction, nous l’opérons, par ailleurs, à tout moment, dans notre esprit, vis-à-vis de nous-même, et c’est pourquoi nous acceptons d’en rire – qu’il s’agisse des travers des autres ou de nos propres faiblesses.
Nous le savons, tous : nous sommes perclus de contradictions, à maints égards, c’est indéniable. Certaines ont besoin d’être réellement corrigées, mais ne chargeons pas trop la barque, tout de même, car, si nous poussons trop loin l’esprit critique, nous risquons d’embrasser, dans cette catégorie, tous les contrastes de nos personnalités, qui sont à la fois le moteur et le charme de la vie. Gardons une certaine tendresse pour le clair-obscur : aucun homme ne résiste à une lumière trop crue. C’est l’idée même du perfectionnement qui laisse la perfection hors d’atteinte. Honnêtement, sans cette relativité, sans cette mesure, sans cette acceptation-là, je pense qu’il n’y a pas de paix collective ni de paix intérieure possibles. Le paradis volontaire est vite un enfer, comme ces régimes qui réclament de leurs citoyens une absolue blancheur prompte à justifier leur absolue noirceur. Inutile, tout aussi bien, de nous massacrer, tout seuls.
Partons de ce constat que nous faisons, tous les jours : collectivement comme individuellement, nous sommes un foisonnement de différences… que nous devons peu ou prou concilier. C’est pourquoi le boulot du clown est un job en or : ça ne s’arrêtera jamais. Malgré cela, je voudrais noter que la tolérance, que l’on prône comme vertu dans la franc-maçonnerie, ne saurait être assimilée à un laxisme généralisé. Elle demeure une notion dialectique dont les formes varient constamment et sollicitent des efforts indéfiniment et légitimement renouvelés…
En réalité, nous sommes comme des équilibristes dansant sur le fil tracé par l’alternance des cases blanches et noires du pavé mosaïque. Encore un point commun. J’ai, en effet, souvent pensé que nous étions des funambules qui nous balancions au gré des polarités de la vie. Et, après cela, vous allez me dire que la vie n’est pas un drôle de cirque, je veux dire par là un truc bizarre et assez désordonné qui ne porte pas, pour autant, à rire tous les jours… C’est pourquoi l’âme circassienne est si importante, qui cherche à divertir avec des numéros plus surprenants encore que les tours pendables que nous joue le destin ou… notre imprévision ! Incidemment, vous noterez qu’à l’origine, « Circassiens » désigne des habitants de la Circassie, une région historique du Caucase et non du cocasse… Allez savoir comment les gens du cirque se sont retrouvés avec cette appellation, sinon à cause d’une apparente homophonie ? Je dis cela, parce que je trouve toujours sympa, ces petits mystères, pas vous ? Pour moi, c’est comme l’ombre légère et anodine, presque annonciatrice, des plus grands mystères qui nous constituent.
Malgré les judicieux parallèles que vous développez, la rigueur maçonnique n’était-elle pas diamétralement opposée à votre vie de saltimbanque ?
Achille Zavatta : Pas du tout, bien au contraire. Le cirque est un monde où la rigueur peut être plus atroce que dans la danse classique, par exemple. Un acrobate qui se trompe un seul instant peut tomber, se blesser ou se tuer. Certes, c’est une situation extrême ; malheureusement, elle se produit encore aujourd’hui, même si les sécurités sont en principe obligatoires ; cela a été le cas, notamment, en France, en 2021 ou en 2025, où de jeunes trapézistes ont succombé à leurs blessures, à la suite de chutes survenues lors d’un entraînement ou en pleine représentation… Tout, fort heureusement, n’est pas aussi tragique. Un musicien mal accordé qui vous accompagne peut ruiner un numéro, sauf, évidemment, si c’est le but du jeu. Un clown qui n’est pas dans le rythme ou dans un contre-temps calculé rate ses effets et déconcerte le public. Derrière l’apparente légèreté, il y a une discipline de fer. Tout doit rouler de concert et c’est cela la magie entraînante du cirque. Il n’y a pas beaucoup de métiers où la vigilance et la rigueur sont portées à un tel paroxysme. Chez le clown, dont les maladresses s’enchevêtrent apparemment dans une multitude de circonstances fortuites, il s’agit d’un balai burlesque de gestes raisonnés et planifiés. Au cirque, on ne laisse rien au hasard ou le moins possible. Il faut dire qu’on cherche toujours à aller plus loin…
Quant à la Maçonnerie, elle m’a appris la rigueur intérieure. Elle m’a montré que le sérieux n’est pas la tristesse et que, comme au cirque, la joie n’exclut pas l’exigence. Le nez rouge fait rire, mais, sous le maquillage il faut de la tenue, de la présence, une fidélité de comportement qui s’inscrit dans le sillage de la parole donnée. Mes frères m’ont aidé à être un clown plus mûr, plus posé, avec une dimension humaine plus consciente encore. Et comme vous savez, on n’applaudit pas en loge : eh bien, le silence recueilli et bienveillant qui prolonge les planches ou les prises de parole vaut, croyez-moi, tous les applaudissements.
Quel rôle joue, pour vous, l’autel des serments ?
Achille Zavatta : L’autel des serments est le centre vivant de la loge. C’est le lieu où l’on se tient devant soi-même, devant ses frères et devant ce qui dépasse l’homme. On y jure de respecter, d’écouter, de servir, de ne pas trahir la confiance reçue.
Pour moi, cet autel ressemble au centre de la piste. Tout s’organise autour de lui. C’est là que se concentre l’essentiel. J’ai juré sur cet autel comme j’ai juré, en quelque sorte, sur de la sciure ou sur une bâche recouvrant la piste, de faire mon métier avec dignité. Ce centre symbolique rappelle que rien n’a de valeur que si l’on s’y tient tout entier, avec sincérité – ce qui fait que la fraternité, dans tout cela, c’est le plus beau numéro du monde…
La Franc-maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie d’artiste ?
Achille Zavatta : Bien sûr. Le cirque est un monde dur. On y admire souvent les artistes tant qu’ils brillent, mais on les oublie vite lorsqu’ils vieillissent, tombent malades ou n’ont plus la force d’entrer en piste. Leur célébrité est, en général, fugace, surtout quand ils portent des sobriquets ou des noms collectifs. La Maçonnerie m’a conforté dans l’idée que la vraie grandeur n’est pas dans les applaudissements que vous recueillez vous-même, mais dans ceux qui s’accumulent au fil des numéros jusqu’à l’ovation finale à la troupe au grand complet – troupe qui aura, dans la nuit, démonté son chapiteau et qui prendra la route, au petit matin, vers une autre ville, un autre public. Dure itinérance où l’on apprend vite que les projecteurs s’éteignent et qu’il va falloir les rallumer… Ce n’est jamais fini, ce n’est jamais gagné d’avance. Il faut, en plus, gérer le quotidien, tout peut arriver sur la piste comme sur la route. Du reste, tout arrive…
J’ai essayé, avec mes moyens, d’aider les vieux clowns, les acrobates fatigués, les familles en difficulté. Parce que la fraternité ne doit pas rester lettre morte, mais gagner sa noblesse au cœur de la vie quotidienne, des difficultés que, les uns ou les autres, nous éprouvons ; elle doit s’incarner en gestes concrets. Je ne sais pas qui doit être à l’image de quoi. Aider, secourir, tendre la main, c’est cela aussi le travail maçonnique. Un franc-maçon qui n’aide pas son prochain devrait se demander pourquoi il porte un tablier immaculé, où l’on ne retrouve aucun impact des éclats du monde. Hélas ! ce ne sont pas des éclats de rire…
Comment conciliez-vous le rire et le travail maçonnique ?
Achille Zavatta : Le rire est une école d’humilité. Quand on ne fait pas le clown, comme on dit dans le langage courant, et qu’avec une extrême précision, on est un clown, on renvoie l’image grossie, grotesque, de nos ridicules, pour donner, non seulement, du bonheur aux autres, mais, du recul à nos consciences. Le clown est le double inavoué de notre humanité, le concentrateur de nos maladresses et, aussi, le Petit Chose, brouillon, bruyant, brillant, qui se prend la tragédie du monde dans la figure, dans l’ignorance voire dans le mépris de toutes les bonnes âmes qui, au mieux, lui tournent les talons, au pis, lui crachent dessus. Cela demande du courage de vivre ce personnage, tous les jours, pour tout le monde. La Maçonnerie, elle aussi, demande de se dépouiller de son orgueil, de ses vanités et même de ce qui constitue les signes quotidiens d’une pseudo importance personnelle, d’un perpétuel besoin de reconnaissance.
Le clown et le maçon ont un devoir commun tout à fait primordial : ils travaillent sur eux-mêmes pour devenir plus utiles aux autres, par leurs lumières respectives. Sur la piste, on apprend à tomber et à se relever ; en loge, on apprend à tomber… les masques et à se relever, plus conscient, plus assumé… « plus radieux que jamais », si j’ose dire. Le rire n’est pas l’ennemi de la sagesse. S’il est juste, il en est non seulement l’allié mais le raccourci – pas tout à fait le chemin le plus court, cependant, parce que je crois que le chemin le plus court, c’est encore le silence, à cette réserve près que le silence, tout du moins dans un premier temps, ne bénéfice qu’à soi-même.
Quel est, selon vous, le plus beau symbole maçonnique ?
Achille Zavatta : Sans hésiter, l’équerre et le compas, si vous me permettez d’en citer deux. L’équerre représente la rectitude, la justice, la droiture. Le compas, lui, ouvre l’espace, dessine le cercle, invite à la mesure et à la fraternité. L’un dit : tiens-toi droit. L’autre dit : n’enferme pas ton cœur. Le compas renvoie aussi au cercle de la piste et l’équerre à la rigueur de l’artiste qui fait son numéro.
Moi qui ai passé ma vie à parcourir l’espace de la piste, à y sauter et à y trébucher à loisir, à y retrouver l’improbable équilibre de mouvements savamment désordonnés, je me reconnais beaucoup dans ces symboles. Tracer un cercle parfait est difficile. On est parfois tangent à ce cercle idéal. Il arrive qu’on le touche, qu’on soit, comme une équerre, perpendiculaire à son rayon et on le sent. On le sent, quand il n’y a plus qu’un seul cœur qui batte à l’unisson, quand les spectateurs qui forment cet orbe épais et sombre, étagé dans les gradins, ont non seulement tous l’œil rivé sur vous, mais ont tout lâché et vibrent et vivent dans le rêve que l’on s’est ingénié à éveiller en eux. Là, je vous dis qu’on perçoit son salaire ; rien ne vaut mieux alors que ces métiers du cirque et le cirque, dans le partage de ces émotions extrêmes, c’est la bienveillance la plus incandescente qui soit. Eh bien, je crois que ce que l’on cherche en loge est du même ordre, évidemment dans un format inversé, mais toujours sur ce fil à plomb qui traverse le cœur de la piste comme celui de la loge.
La générosité que vous avez manifestée envers les artistes de cirque en difficulté était-elle inspirée par la Maçonnerie ?
Achille Zavatta : C’était déjà là mais la maçonnerie n’a pas nui à la cause (rires). En général, la maçonnerie ne fait pas de mal… La Maçonnerie a consolidé en moi la conscience que la richesse véritable est celle qu’on partage. J’ai vu trop de vieux saltimbanques finir dans l’oubli et cela me brisait le cœur. Alors j’ai essayé d’agir, avec simplicité, sans bruit, sans mise en scène.
Ce n’était pas un geste spectaculaire, justement. C’était un devoir de fraternité. Aider un frère fatigué, soutenir une famille dans le besoin, redonner un peu de dignité à ceux que la vie a usés, voilà ce qui est aussi un vrai devoir maçonnique, au fond. La charité, en tout cas, n’y est en rien une posture : c’est simplement une responsabilité assumée jusqu’au bout.
Que diriez-vous à un jeune frère qui entre aujourd’hui en loge ?
Achille Zavatta : Je lui dirais d’entrer humblement, avec curiosité, avec patience et avec cœur. Qu’il garde sa joie, mais qu’il accepte aussi le silence. Qu’il travaille ses rituels comme un artiste travaille son numéro : sérieusement, avec amour, avec répétition, avec exigence. Qu’il les intègre, pas seulement dans sa mémoire : dans sa pensée et dans son cœur.
Et surtout, qu’il ne cherche pas à paraître. Qu’il cherche à être. Il n’a non seulement rien de mieux à faire en loge, mais c’est le but du jeu. Qu’il en profite ! Ça ne peut que l’aider dans la vie. La loge n’est pas un théâtre d’egos. C’est une école de transformation. On n’y vient pas pour briller, mais pour devenir meilleur et rendre le monde un peu moins injuste et un peu moins triste.
La Franc-maçonnerie a-t-elle changé votre regard sur le public ?
Achille Zavatta : Oui, ça l’aiguise. Avant, je voyais une foule, un public. Par la suite, j’ai vu des additions de personnes, je dirais, de personnalités. Et plus encore : des frères et des sœurs en humanité. Cela modifie peu à peu une manière d’être au monde, plus intégrative, plus fluide. Le rire ajuste de mieux en mieux ses effets, à mesure qu’il nourrit des liens plus subtils. Il ne s’agit plus de faire rire pour montrer qu’on est un sacré gugusse, mais pour que chacun ait l’impression de porter soi-même un nez rouge.
La Franc-maçonnerie a approfondi en moi une dimension plus fine des réalités, où chaque visage porte une histoire, chaque regard une blessure, chaque silence une attente. Quand on comprend cela, on ne joue plus devant un public : on s’adresse à l’âme des gens. En fait, le clown vous prend par la main, il vous fait rire pour qu’on traverse la rue ensemble, en sautillant et en balançant les bras. C’est l’éternité du cirque où la maçonnerie prend sa part, où « la joie est dans les cœurs ».
Quel enseignement le cirque vous a-t-il apporté pour votre vie maçonnique ?
Achille Zavatta : La résilience. Tomber, se relever, recommencer. Dans le cirque comme en loge, il faut accepter l’épreuve. Un numéro raté n’est pas une honte ; c’est une occasion d’apprendre. Une erreur n’est pas une chute définitive ; c’est une marche supplémentaire que l’on franchit, si l’on sait en tirer une leçon.
La Maçonnerie m’a aidé à installer définitivement en moi la conviction que la valeur d’un homme ne se mesure pas à ses succès, mais à sa capacité à continuer malgré les échecs, avec dignité, humour et fraternité… et que les autres sont plus importants que soi-même. C’est facile à dire, c’est déjà moins facile à croire vraiment, encore moins facile à mettre en œuvre et ce, jusqu’au point où cette évidence vous transperce et vous porte. Je vais vous surprendre mais je crois sincèrement que les étoiles des trois piliers maçonniques : Sagesse, Force et Beauté, brillent sous la voutedes chapiteaux de cirque.
Avez-vous vécu des moments de doute dans votre parcours maçonnique ?
Achille Zavatta : Bien sûr. Comme tout homme sincère. Mais dans les moments de trouble, je revenais à l’autel des serments. Là, on ne triche pas. On se tient nu devant l’essentiel. Et c’est naturellement dans cette nudité intérieure que naît la vraie force.
Le doute n’est pas un ennemi. Il peut devenir un compagnon de route s’il nous empêche de nous croire arrivés. La Maçonnerie m’a appris à douter sans perdre espoir, à chercher sans rechercher la gloire – que, de toutes façons, à mon niveau de clown, j’avais déjà mais ça n’était pas l’objet –, à avancer sans cesser de me corriger, mais plus encore en découvrant d’autres aspects du monde, d’autres manières de les appréhender.
Que pensez-vous de l’image parfois folklorique du franc-maçon ?
Achille Zavatta : J’ai passé ma vie avec un nez rouge, alors je sais ce que c’est que d’être pris pour un personnage avant d’être compris comme un homme. L’image amuse souvent, mais elle ne dit pas l’essentiel. Il faut toujours, sinon regarder, du moins considérer l’homme, sous son maquillage, et ce n’est pas toujours le clown qui est le plus fardé.
Qu’un franc-maçon reste discret, généreux et travailleur et le reste n’a plus autant d’importance. Le folklore amuse le public ; la vérité se construit dans le silence, le service et la fidélité. J’aime les gens simples et, voyez-vous, c’est paradoxal : je me méfie des effets trop voyants. Au cirque, c’est autre chose : ils ont un côté ironique, c’est la raison d’être de leur extravagance et, là-dessus, non seulement, ils ne trompent personne mais ils constituent un outil très sain de connivence. Dans la vie, c’est le contraire, la plupart du temps. D’ailleurs, ça lasse et ça épuise vite… même moi !
Columbarium du Père Lachaise – Achille Zavatta
La mort vous faisait-elle peur ?
Achille Zavatta : Au cirque, on vit avec la mort. On passe son temps à la redouter; on peut même dire qu’on la nargue en permanence. Cependant, après mon initiation, j’ai éprouvé un certain soulagement. La Maçonnerie m’a appris que la mort donne à la vie un autre relief, une autre gravité, une autre lumière. Ma fin personnelle peut paraître assez tragique mais elle a résulté d’un choix, après une vie bien remplie : atteint d’une maladie rénale qui m’avait contraint, depuis une année, à subir continuellement des dialyses, qu’à la longue, je ne supportais plus – sans compter que j’étais en train de perdre la vue –, j’ai préféré mettre fin à mes jours, en me tirant une balle dans la tête avec un fusil. C’était le 16 novembre 1993 à mon domicile d’Ouzouer-des-Champs, près de Montargis, dans le Loiret. Mes cendres reposent au columbarium du Père-Lachaise : case 1918. 1918 ? Année de la fin de la Grande Guerre… À ma manière, j’ai signé l’armistice : dernier coup de feu !
À la suite de cette disparition brutale, mes frères m’ont réservé, en accord avec ma famille, des obsèques maçonniques, très symboliques et très émouvantes, et cela m’allait bien., très bien, même C’était une manière d’élargir le cercle, au delà de celui de 42 pieds, de douze mètres cinquante de diamètre, qui est traditionnellement celui de toutes les pistes de cirque. Et même au delà du cercle de notoriété dont on ne sait jamais jusqu’où il va et en quoi il consiste… et qui ne vaudra principalement pour moi que dans les yeux pétillants des enfants quand, longtemps après ma mort, ils regarderont encore mes enregistrements. Lors de ce rituel funéraire, indépendamment de la cérémonie funèbre qui eut lieu par la suite, je reste marqué par cette dernière chaîne d’union autour de mon cercueil, dernier geste de fraternité destiné à se poursuivre de frère en frère, au delà de la mort. Et, là, sont inclus tous les frères, les uns après les autres, quelles qu’aient été leurs occupations dans la vie. Le dernier numéro, finalement, on ne le fait pas seul. On le fait avec ceux qui nous accompagnent jusqu’à l’Orient éternel. Cela a un vrai sens : pour ceux qui sont là, pour ceux qui furent là et pour ceux qui seront là. Du reste, mon souvenir s’est même poursuivi… en chanson, puisque, une décennie après ma mort, en 2003, fut composé un chant maçonnique intitulé : « Il est mort, le clown », honorant encore ma mémoire[1].
[1] On en trouvera le texte et les références à la fin d’un article de blog, en cliquant ici.
Quel message laisseriez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?
Achille Zavatta : Ne devenez jamais des clowns tristes. Restez joyeux sans être insouciants, sérieux sans être sévères, fraternels sans être naïfs. Travaillez avec le cœur, aidez ceux qui souffrent et n’oubliez jamais que la joie aussi est une forme de service.
Le monde a besoin d’hommes et de femmes qui savent rire d’eux-mêmes car l’humour est une école de vérité. Un maçon sans humour se dessèche. Et un homme sec est moins apte à construire un temple vivant.
La Franc-maçonnerie est-elle un cirque spirituel ?
Achille Zavatta : J’aimerais bien. En tout cas, plus dans la valeur que dans l’expression. Avec une certaine noblesse devant laquelle on s’incline et pour laquelle on travaille. Formellement, on y répète des gestes, on y travaille des symboles, on y apprend à se tenir droit, on y construit un espace où chacun peut grandir. Le cirque et la loge ont en commun des idées de discipline, de confiance et d’authenticité voire de risque, qui donnent matière à réflexion et à engagement, de part et d’autre.
La différence, c’est que, dans la loge, le spectacle se joue à l’intérieur de soi. C’est là que la notion de Grand Architecte intervient : non comme un directeur de piste, mais comme une référence absolue ouvrant constamment l’horizon à une œuvre infiniment plus vaste que soi-même et se renouvelant sans cesse (c’est presque ridicule de le rappeler). En tout cas, c’est une gageure permanente et c’est en cela que cet idéal de dépassement se retrouve aussi chez l’artiste de cirque comme chez tout artiste, sans doute, et chez beaucoup d’autres, d’ailleurs. Ce que je trouve d’exceptionnel dans la maçonnerie, c’est qu’elle vous donne un cadre et des outils propices à la spiritualité, mais c’est à vous de la construire par vous-même et pour vous-même et d’y faire aux autres toute la place qu’ils méritent.
Avez-vous utilisé le clown pour transmettre des valeurs maçonniques ?
Achille Zavatta : Indirectement, oui. Faire rire un enfant, c’est déjà lui donner un peu de confiance. C’est déjà lui dire que la vie peut être légère, malgré les peines. C’est déjà lui montrer qu’on peut tomber et se relever et qu’on n’est pas humilié, pour autant. Plus tard, il pourra découvrir des voies nobles d’inspiration et un réel désir d’accomplissement. C’est toujours plus facile quand vous pouvez vous protéger des blessures symétriques que relèvent de l’orgueil et de l’autodénigrement.
Le clown, lorsqu’il est sincère, enseigne la douceur, la générosité, la patience et l’écoute. Ce sont des vertus très maçonniques. Le rire, s’il reste cordial et secourable, devient une petite lumière, dans les ténèbres du monde, dans tous nos crépuscules, certes, mais surtout à nos aurores quotidiennes, à nos aubes fraternelles !
Quelle est la plus belle leçon que vous ayez reçue en loge ?
Achille Zavatta : Qu’on peut être roi et mendiant, à la fois, que l’habit ne fait pas le moine – vieux dicton qui s’applique à tous et qu’accessoirement, l’Église peut prendre au pied de la lettre ! –, que le titre ne fait pas la valeur – c’est vrai de toutes les hiérarchies, donc de la maçonnerie, elle-même –, que ce qui compte, c’est l’âme, la présence, l’attention portée à autrui – et cela, c’est universel et même à la portée des enfants. Un clown, par essence, partage ces convictions. Cette leçon profonde de la maçonnerie était parfaite, pour moi.
J’ajouterai qu’en loge, on apprend que la grandeur véritable est souvent humble, discrète et silencieuse. Pour un homme de scène, c’est aussi une leçon précieuse. N’oubliez pas, en jouant un peu sur les mots, qu’après leurs farces et leurs pantomimes, les comiques de cirque retournent eux-aussi à leur loge et se démaquillent…
Si vous deviez résumer la Franc-maçonnerie en une phrase ?
Achille Zavatta : C’est un cirque aux règles assez austères, où le sourire est dans le regard que l’on porte sur ses frères et où l’on apprend à devenir un homme meilleur, en se relevant et en aidant discrètement les autres à faire de même.
Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Achille Zavatta : Mes frères, mes sœurs, n’oubliez jamais que le plus beau numéro est celui qu’on fait avec le cœur. Riez, servez, aimez, travaillez et gardez toujours votre lumière intérieure allumée. Que la fraternité vous accompagne, avec force rires et joie au cœur ! Et, je vais vous dire, pour ma part, en laissant mon nez rouge à la porte du temple, j’ai vraiment eu le nez creux… Alors, poursuivez inlassablement dans la Voie !
Avant de nous dire au revoir…
À travers cette conversation imaginaire, Achille Zavatta apparaît comme un frère de cœur et d’esprit, un homme pour qui le cirque n’était pas seulement un métier, mais un trésor d’humanité et, dans sa pratique quotidienne, une vie durant, une manière de cultiver indéfiniment l’humilité, la précision, la joie et la solidarité. Son témoignage rejoint pleinement l’esprit maçonnique porté à son acmé : une vie intérieure travaillée avec rigueur, mais illuminée par la bonté.
Le clown et le maçon ont en commun de ne pas vivre pour eux seuls. Tous deux savent que l’essentiel n’est ni dans le costume ni dans l’image, mais dans la manière d’être eux-mêmes et de se tenir devant les autres. L’un fait rire pour éveiller ou consoler ; l’autre travaille pour élever et consolider. Dans l’un comme dans l’autre cas – surtout quand ils se rejoignent ! –, il n’est jamais question que d’un homme qui apprend à devenir plus juste, plus fraternel, plus libre…
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »
Hello
Notre frère Zavatta était un clown Auguste et non blanc.
Bel homme et frère.
Un grand merci pour ta vigilance mon TC & BAF Michel !
C’est corrigé.