Rencontre au miroir du temps – Notre invité : Achille Zavatta

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Il est des rencontres qui dépassent le simple exercice d’interview pour devenir un hommage vivant à une époque, à un homme et à une manière d’habiter le monde. Recevoir aujourd’hui Achille Zavatta, figure majeure du cirque français, clown blanc d’une rare élégance, artiste populaire et frère initié, c’est ouvrir un espace où le rire rencontre la rigueur, où la piste rejoint la loge, et où l’art du divertissement se prolonge dans une véritable éthique de vie.

Achille Zavatta fut initié le 13 avril 1962 à la loge La Ruche d’Orient de la Grande Loge de France. Cette appartenance ne fut pas pour lui un ornement mondain, mais une seconde patrie spirituelle, un lieu de dépouillement, de réflexion et de fraternité. À travers ses réponses, se dessine le portrait d’un homme qui savait que l’humour n’exclut pas la profondeur, et que le clown, lorsqu’il est vrai, peut aussi être un sage.

Comment un artiste de cirque comme vous est-il venu à la Franc-maçonnerie ?

Achille Zavatta :
Le cirque, mon cher frère, c’est déjà une école de fraternité et c’est même une grande famille, d’autant plus que j’appartiens moi-même à une vielle famille du cirque et, comme on est des artistes forains, on vit en troupe. On vit entre nous. On est un peu à part : on vit ensemble, on voyage ensemble, on monte et on démonte ensemble le chapiteau et l’on partage tout, autant les applaudissements que les coups durs et, surtout, la vie quotidienne, les entraînements, les engueulades, etc. D’origine italienne, mes parents avaient immigré en Tunisie, en 1913, deux ans avant ma naissance. La Tunisie était, alors, un protectorat français. Je ne suis pas venu à la maçonnerie parce que je me demandais comment faire rire (sourires). Un peu plus de deux semaines après mon initiation, j’ai fêté mes 47 ans et j’étais déjà un clown très connu. J’avis aussi largement exploré les bases du cirque, comme trapéziste, acrobate équestre, dompteur et musicien : je pratiquais trois instruments, la trompette, le saxophone et le tambour.

Donc, je ressentais le besoin de répondre à un autre type d’appel, de franchir une nouvelle étape intérieure, de trouver une dimension qui me manquait, pas seulement au plan humain avec le reste de la population, sédentaire et engagée dans des activités plus communes, mais quelque chose de plus intime, de plus mystérieux, en quelque sorte, même si la mise en branle des mécaniques universelles du rire et la maîtrise de différentes aptitudes physiques et psychiques imposent déjà d’aller toucher des ressorts multiples au fond de soi. En fait, je voulais me dépasser autrement, découvrir un axe immatériel, par d’autres voies et avec d’autres voix, aussi : j’avais déjà fait un parcours qui n’est pas négligeable au plan humain et cela ne le remettait pas en cause, j’allais naturellement continuer à l’approfondir – d’autant plus que l’innovation au cirque est permanente –, mais j’avais besoin d’aller au-delà, de me poser, de m’accorder des pauses et de me demander, en toute liberté et sous des angles nouveaux, pourquoi l’on vit, à quoi l’on sert, pourquoi l’on transmet, etc. Et, là, l’expérience d’autres hommes de provenances et d’horizons les plus divers est une école qui vous aide à vous mettre au travail, à vous révéler à vous-même.

C’est ainsi que j’ai rencontré des frères qui m’ont parlé d’un lieu où l’on apprend à se connaître, à se construire, à s’élever, avec modestie et donc sans arrogance. Cela m’a touché immédiatement. J’ai compris que le cirque m’avait appris énormément et que la Maçonnerie allait aussi m’apprendre énormément, par des chemins très différents. Les deux, ensemble, forment une belle école : si on ausculte mon parcours, on peut dire qu’en s’exerçant de mille façons, le clown que je suis a pris très au sérieux de ne pas se prendre au sérieux et, en devenant maçon, je devais me plier à de nouvelles disciplines pour envisager avec sérieux un monde de l’esprit où, cependant, les avancées majeures se produisent le plus souvent inopinément, avec une légèreté qui confine à la grâce, si je puis dire. Il y a comme une « convergence des luttes » entre toutes ces histoires car elles passent par le silence qui entoure le surgissement de chaque chose vraie. Ne pas dire n’importe quoi, ne pas faire n’importe quoi est toujours entouré de silence l

Pouvez-vous vous arrêter, quelques instants, sur cette notion de silence ?

Vous savez, il y a de grands moments de silence au cirque, par exemple, ceux qui précèdent ou qui suivent les plus périlleux numéros de voltige – tension et appréhension dans le premier cas, soulagement et admiration dans le second. Voltige, certes, mais aussi vertige, quand le dompteur mettait sa tête dans la gueule d’un fauve, du temps où les animaux sauvages faisaient partie de la caravane et du spectacle… Je m’interroge sur la proximité qu’entretiennent, dans leur profondeur, le silence tout en émotion forte du public et celui tout d’intériorité du sage détaché des choses de ce monde. Je me demande si le tutoiement de ces formes de réalité et d’irréalité, à la fois, qui s’accomplit alors  – certes, dans des contextes fort différents  – n’est pas également spirituel… Et je me permets de revenir aussi au ressenti des artistes eux-mêmes qui sont concentrés sur la maîtrise de leurs gestes, de leur corps, de leurs sensations, qui sont à la fois dans une performance et une vigilance hautement conjuguées. Ils partent d’un point de silence, avant même d’accomplir leur effort, et ils arrivent à un point de silence, quand il le délivre : mystère des grands Équilibres, d’un côté, et équilibre des grands Mystères, de l’autre, je veux dire dans la quête initiatique.

Cela pose une question plus générale : que cherchons-nous dans l’intensité ? Et cette intensité peut être plus désordonnée, si je puis dire, dans la vie courante, dans la recherche effrénée des individus. Il y a des distinctions à faire et c’est la maîtrise de soi qui est le grand séparateur mais pas seulement… car la maîtrise de soi peut se mettre au service du surhomme et justifier le mépris et la domination de l’autre, l’aliénation d’autrui. Il faut donc introduire des critères moraux. Un point commun entre le cirque et la maçonnerie : on ne met en cause que sa personne ou ceux qui participent à la réussite du numéro dans une responsabilité partagée ; mais l’autre, le public, le citoyen de la rue, n’est exposé à aucun risque. C’est un puissant dénominateur commun, à ceci près qu’au cirque, la solidarité n’est pas un vain mot, une activité accessoire, une incantation, un vœu pieux, que sais-je encore, c’est une nécessité immédiate, constante et absolue qui soude, d’ailleurs, toute la communauté quand, par exemple, un accident survient ou qui, tout bonnement, implique chacun à cent pour cent dans la réussite harmonieuse d’une représentation – ce qui m’évoque aussi, tout naturellement, la réussite harmonieuse d’une tenue et qui ne tient pas seulement au bon accomplissement des rituels mais surtout à la qualité des interventions et de leur enchaînement, ce qui fait qu’on parle, parfois, d’égrégore, c.-à-d. d’une agrégation d’intentions et d’énergies dans une finalité commune pleinement partagée. Vous voyez, sous l’étrangeté de leurs apparences respectives, la maçonnerie et le cirque cultivent des similitudes, des convergences qui méritent d’être explorées, toutes autant qu’elles sont dans leur particularité, et, en tout cas, des dynamiques qui s’associent sans se rejeter.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre initiation ?

Achille Zavatta :
Le dépouillement des métaux, sans hésitation. Moi qui avais passé ma vie dans les lumières, les costumes, les paillettes, les fanfares et les entrées en scène, on me demandait soudain de laisser tout cela à la porte. Pas seulement l’argent, mais aussi le personnage, le masque, l’image publique, le « Zavatta » que tout un chacun croyait connaître.

Cela dit, ce dépouillement n’était étonnant que superficiellement, car le clown est seul, il est nu à l’intérieur de lui-même, quand il imagine ses répliques et ses attitudes. IL est seul face au public et c’est le public qui le reconnaît comme clown. Sinon, si j’ose le dire, il n’est qu’un zouave – sans allusion aux origines kabyles du mot, bien entendu – mais enfin, quelqu’un qui perd son temps à se faire remarquer par ses excentricités. Or le clown doit faire rire presque tout le temps. Je dirais volontiers qu’en humanité, c’est un frère de rire. Et c’est en tant que tel qu’il est reconnu par les autres, de même que, pour un franc-maçon, ce sont les autres frères qui le reconnaissent comme tel. Et cette humanité, cette fraternité du rire est plus sérieuse qu’il n’y paraît : on devrait y prendre des leçons et en tirer des conséquences, bien au delà du moment de plaisir qu’on s’accorde ensemble, le temps d’une matinée ou d’une soirée… C’est un peu, comme en maçonnerie, il faudrait être capable de prolonger au dehors ce qu’on a vécu au-dedans. Vous voyez, les parallèles se poursuivent : on dit qu’elles ne se rejoignent qu’à l’infini. En fait, elles se font écho, tout le temps…

Pour revenir plus spécifiquement à votre question, j’ai trouvé l’initiation magnifique. On entre en loge comme on entre en piste… sans filet : avec ce que l’on est réellement. Et là, j’ai découvert quelque chose de bouleversant : non pas les rires du public, mais le regard fraternel. J’ai compris ce soir-là, ce que j’étais venu chercher et que je savais déjà : la vraie lumière ne vient pas des projecteurs, mais du cœur des hommes, lorsqu’ils se rassemblent dans la simplicité de ce qu’ils sont vraiment. Seulement, en l’occurrence, il y avait un peu plus que cela, ne serait-ce qu’avec le principe du Grand Architecte de l’Univers. Il y avait aussi tout une kyrielle de symboles, où chacun va s’exercer à avoir plutôt le nez creux que le nez rouge, si j’ose dire, même si, au cirque, le nez rouge est un puissant symbole… Alors, vous voyez, ce qui compte, c’est de ne pas tout confondre et de bien spécifier les plans où l’on évolue. Ce qu’on appelle une contradiction manifeste, en général, une opposition qui se situe sur un plan défini.

C’est pourquoi, si les protagonistes ne cherchent pas le conflit et acceptent le paradoxe, eh bien, on va, chemin faisant, définir des modes de coexistence, sans préjudice pour personne. Au demeurant, si cela vise la vie sociale et politique, cette transaction, nous l’opérons, par ailleurs, à tout moment, dans notre esprit, vis-à-vis de nous-même, et c’est pourquoi nous acceptons d’en rire. Il est possible que nos contradictions, qui sont indéniables à certains égards et dont certaines ont besoin d’être réellement réduites voire résolues, forment une catégorie trop large à force d’embrasser tous les contrastes de nos personnalités, qui sont à la fois le moteur et le charme de la vie, mais cette observation n’engage que moi. Je pense, néanmoins, qu’il n’y a pas de paix collective sans cela, ni de paix intérieure. Nous sommes un foisonnement de différences… et la tolérance, que l’on prône comme vertu dans la franc-maçonnerie, ne saurait, pour autant, être assimilée à un laxisme généralisé. Elle demeure une notion dialectique dont les formes varient constamment…

La rigueur maçonnique n’était-elle pas en contradiction avec votre vie de saltimbanque ?

Achille Zavatta :
Pas du tout, bien au contraire. Le cirque est un monde où la rigueur peut être plus atroce que dans la danse classique, par exemple. Un acrobate qui ne se trompe qu’un instant peut tomber, se blesser ou se tuer. Certes, c’est une situation extrême. Tout, fort heureusement, n’est pas aussi tragique. D’ailleurs, aujourd’hui, les sécurités sont obligatoires. Un musicien mal accordé qui vous accompagne peut ruiner un numéro. Un clown qui n’est pas dans le rythme ou dans un contre-temps calculé rate ses effets et déconcerte le public. Derrière l’apparente légèreté, il y a une discipline de fer.

La Maçonnerie m’a appris la rigueur intérieure. Elle m’a montré que le sérieux n’est pas la tristesse et que, comme au cirque, la joie n’exclut pas l’exigence. Le nez rouge fait rire, mais, sous le maquillage il faut de la tenue, de la présence, une fidélité de comportement qui s’inscrit dans le sillage de la parole donnée. Mes frères m’ont aidé à être un clown plus mûr, plus posé, avec une dimension humaine plus consciente encore. Et comme vous savez, on n’applaudit pas en loge : eh bien, le silence recueilli et bienveillant qui prolonge les interventions en loge vaut, croyez-moi, tous les applaudissements.

Quel rôle joue, pour vous, l’autel des serments ?

Achille Zavatta :
L’autel des serments est le centre vivant de la loge. C’est le lieu où l’on se tient devant soi-même, devant ses frères, et devant ce qui dépasse l’homme. On y jure de respecter, d’écouter, de servir, de ne pas trahir la confiance reçue.

Pour moi, cet autel ressemble au centre de la piste. Tout s’organise autour de lui. C’est là que se concentre l’essentiel. J’ai juré sur cet autel comme j’ai juré, en quelque sorte, sur de la sciure comme sur une toile recouvrant la piste, de faire mon métier avec dignité. Ce centre symbolique rappelle que rien n’a de valeur que si l’on s’y tient tout entier, avec sincérité – ce qui fait que la fraternité, dans tout cela, c’est le plus beau numéro du monde…

La Franc-maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie d’artiste ?

Achille Zavatta :
Bien sûr. Le cirque est un monde dur. On y admire souvent les artistes tant qu’ils brillent, mais on les oublie vite lorsqu’ils vieillissent, tombent malades ou n’ont plus la force d’entrer en piste. Leur célébrité est, en général, fugace. La Maçonnerie m’a conforté dans l’idée que la vraie grandeur n’est pas dans les applaudissements que vous recueillez vous-même, mais dans ceux qui s’accumulent pour la troupe entière, qui aura, dans la nuit, démonté son chapiteau et qui prendra la route, au petit matin, vers une autre ville, un autre public. Dure itinérance où l’on apprend vite que les projecteurs s’éteignent et qu’il va falloir les rallumer… Ce n’est jamais fini, ce n’est jamais gagné d’avance. Il faut, en plus, gérer le quotidien, tout peut arriver sur la piste comme sur la route. Du reste, tout arrive…

J’ai essayé, avec mes moyens, d’aider les vieux clowns, les acrobates fatigués, les familles en difficulté. Parce que la fraternité ne doit pas rester lettre morte, mais gagner sa noblesse au cœur de la vie quotidienne, des difficultés que, les uns ou les autres, nous éprouvons ; elle doit s’incarner en gestes concrets. Aider, secourir, tendre la main, c’est cela aussi le travail maçonnique. Un franc-maçon qui n’aide pas son prochain devrait se demander pourquoi il porte un tablier immaculé, où l’on ne retrouve aucun impact des éclats du monde. Hélas ! ce ne sont pas des éclats de rire…

Comment conciliez-vous le rire et le travail maçonnique ?

Achille Zavatta :
Le rire est une école d’humilité. Quand on ne fait pas le clown, comme on dit dans le langage courant, et qu’avec une extrême précision, on est un clown, on renvoie l’image grossie, grotesque, de nos ridicules, pour donner, non seulement, du bonheur aux autres, mais, du recul à nos consciences. Le clown est le double inavoué de notre humanité, le concentrateur de nos maladresses et, aussi, le Petit Chose qui se prend la tragédie du monde dans la figure, dans l’ignorance voire dans le mépris de toutes les bonnes âmes qui, au mieux, lui tournent les talons, au pis, lui crachent dessus. Cela demande du courage. La Maçonnerie, elle aussi, demande de se dépouiller de son orgueil, de ses vanités et même de ce qui constitue, au jour le jour, les signes de son importance personnelle, .

Le clown et le maçon ont un devoir commun tout à fait primordial : ils travaillent sur eux-mêmes pour devenir plus utiles aux autres, par leurs lumières respectives. Sur la piste, on apprend à tomber et à se relever ; en loge, on apprend à tomber les masques et à se relever, plus conscient, plus assumé. Le rire n’est pas l’ennemi de la sagesse. S’il est juste, il en est même, parfois, le raccourci, je ne dirai pas tout à fait le chemin le plus court car, le chemin le plus court, je crois, c’est encore le silence, avec cette restriction, toutefois, que le silence, au moins dans un premier temps, n’a de bénéfice que pour soi-même.

Quel est, selon vous, le plus beau symbole maçonnique ?

Achille Zavatta :
L’équerre et le compas, sans hésiter. L’équerre représente la rectitude, la justice, la droiture. Le compas, lui, ouvre l’espace, dessine le cercle, invite à la mesure et à la fraternité. L’un dit : tiens-toi droit. L’autre dit : n’enferme pas ton cœur. Le compas renvoie aussi au cercle de la piste et l’équerre à la vigilance de l’artiste qui fait son numéro.

Moi qui ai passé ma vie à parcourir l’espace de la piste, à y tracer des courbes, à y trouver l’équilibre du mouvement, je me reconnais beaucoup dans ces symboles. Tracer un cercle parfait est difficile. C’est le rêve qu’on éveille dans les yeux des spectateurs, eux qui forment déjà un cercle effectif, qui ont l’œil fixé sur le centre et dont le cœur bat à l’unisson. Le cirque, c’est, dans le partage d’émotions extrêmes, une sorte de bienveillance incandescent. Et je crois que ce que l’on cherche en loge est du même ordre, évidemment dans des formes complètement inversées.

La générosité que vous avez manifestée envers les artistes de cirque en difficulté était-elle inspirée par la Maçonnerie ?

Achille Zavatta :
C’était déjà là mais la maçonnerie n’a pas nui à la cause (rires). En général, la maçonnerie ne fait pas de mal… La Maçonnerie a consolidé en moi la conscience que la richesse véritable est celle qu’on partage. J’ai vu trop de vieux saltimbanques finir dans l’oubli et cela me brisait le cœur. Alors j’ai essayé d’agir, avec simplicité, sans bruit, sans mise en scène.

Ce n’était pas un geste spectaculaire, justement. C’était un devoir de fraternité. Aider un frère fatigué, soutenir une famille dans le besoin, redonner un peu de dignité à ceux que la vie a usés, voilà ce que j’appelle un vrai travail maçonnique. La charité n’est pas une posture : c’est une responsabilité assumée jusqu’au bout.

Que diriez-vous à un jeune frère qui entre aujourd’hui en loge ?

Achille Zavatta :
Je lui dirais d’entrer humblement, avec curiosité, avec patience et avec cœur. Qu’il garde sa joie, mais qu’il accepte aussi le silence. Qu’il travaille ses rituels comme un artiste travaille son numéro : sérieusement, avec amour, avec répétition, avec exigence.

Et surtout, qu’il ne cherche pas à paraître. Qu’il cherche à être. La loge n’est pas un théâtre d’ego. C’est une école de transformation. On n’y vient pas pour briller, mais pour devenir meilleur et rendre le monde un peu moins injuste et un peu moins triste.

La Franc-maçonnerie a-t-elle changé votre regard sur le public ?

Achille Zavatta :
Oui, ça l’aiguise. Avant, je voyais une foule, un public. Par la suite, j’ai vu des additions de personnes. Et plus encore : des frères et des sœurs en humanité. Cela modifie peu à peu une manière d’être au monde, plus intégratrice, plus fluide. Le rire ajuste de mieux en mieux ses effets, à mesure qu’il nourrit des liens plus subtils. Il ne s’agit plus de faire rire pour montrer qu’on est un sacré gugusse, mais pour que chacun ait l’impression de porter un nez rouge.

La Franc-maçonnerie a approfondi en moi une dimension plus fine des réalités, où chaque visage porte une histoire, chaque regard une blessure, chaque silence une attente. Quand on comprend cela, on ne joue plus devant un public : on s’adresse à l’âme des gens. En fait, le clown vous prend par la main, il vous fait rire pour qu’on traverse la rue ensemble, en sautillant et en balançant des bras. C’est l’éternité du cirque où la maçonnerie prend sa part.

Quel enseignement le cirque vous a-t-il apporté pour votre vie maçonnique ?

Achille Zavatta :
La résilience. Tomber, se relever, recommencer. Dans le cirque comme en loge, il faut accepter l’épreuve. Un numéro raté n’est pas une honte ; c’est une occasion d’apprendre. Une erreur n’est pas une chute définitive ; c’est une marche supplémentaire que l’on franchit, si l’on sait en tirer une leçon.

La Maçonnerie m’a aidé à installer définitivement en moi la conviction que la valeur d’un homme ne se mesure pas à ses succès, mais à sa capacité à continuer malgré les échecs, avec dignité, humour et fraternité.

Avez-vous vécu des moments de doute dans votre parcours maçonnique ?

La mesure du doute - Détail de La Rencontre : un rempart contre les dogmes ? © Stefan von Nemau
La mesure du doute – Détail de La Rencontre : un rempart contre les dogmes ? © Stefan von Nemau

Achille Zavatta :
Bien sûr. Comme tout homme sincère. Mais dans les moments de trouble, je revenais à l’autel des serments. Là, on ne triche pas. On se tient nu devant l’essentiel. Et c’est souvent dans cette nudité intérieure que naît la vraie force.

Le doute n’est pas un ennemi. Il peut devenir un compagnon de route s’il nous empêche de nous croire arrivés. La Maçonnerie m’a appris à douter sans me perdre, à chercher sans me glorifier, à avancer sans cesser de me corriger.

Que pensez-vous de l’image parfois folklorique du franc-maçon ?

Achille Zavatta :
J’ai passé ma vie avec un nez rouge, alors je sais ce que c’est que d’être pris pour un personnage avant d’être compris comme un homme. L’image amuse souvent, mais elle ne dit pas l’essentiel. Il faut toujours, sinon regarder, du moins considérer l’homme, sous son maquillage et ce n’est pas toujours le clown qui est le plus fardé.

Qu’un franc-maçon reste discret, généreux et travailleur et le reste n’a plus tant d’importance. Le folklore amuse le public ; la vérité se construit dans le silence, le service et la fidélité. J’aime les gens simples et je me méfie des effets trop voyants. Au cirque, c’est autre chose : ils ont un côté ironique, c’est la raison d’être de leur extravagance et, là-dessus, non seulement, ils ne trompent personne mais ils constituent un outil très sain de connivence. Dans la vie, c’est le contraire, la plupart du temps. D’ailleurs, ça lasse et ça s’épuise vite.

Colombarium du Père Lachaise – Achille Zavatta

La mort vous faisait-elle peur ?

Achille Zavatta :
Au cirque, on vit avec la mort. On passe son temps à la redouter; on peut même dire qu’on la nargue en permanence. Cependant, après mon initiation, j’ai éprouvé un certain soulagement. La Maçonnerie m’a appris que la mort est un passage, non une fin brutale. Elle donne à la vie un autre relief, une autre gravité, une autre lumière.

J’ai eu des obsèques maçonniques et cela m’allait bien. Cela étendait le cercle, au delà de celui de 42 pieds, de douze mètres cinquante de diamètre, qui est traditionnellement celui de toutes les pistes de cirque. Et même au delà du cercle de notoriété dont on ne sait jamais jusqu’où il va et en quoi il consiste… et qui ne vaudra jamais pour moi que dans les yeux des enfants qui, longtemps après ma mort, pourraient encore pétiller quand ils regarderaient un de mes enregistrements. Lors de ce petit rituel funéraire, indépendamment de la cérémonie funèbre qui a suivi, je reste marqué par cette dernière chaîne d’union, dernier geste de fraternité destiné à se poursuivre de frère en frère, au delà de la mort. Et, là, sont inclus tous les frères, les uns après les autres, quelles qu’aient été leurs occupations dans la vie. Le dernier numéro, finalement, on ne le fait pas seul. On le fait avec ceux qui nous accompagnent jusqu’à l’Orient éternel. Cela a un vrai sens : pour ceux qui sont là, pour ceux qui furent là et pour ceux qui seront là.

Quel message laisseriez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?

Achille Zavatta :
Ne devenez jamais des clowns tristes. Restez joyeux sans être insouciants, sérieux sans être sévères, fraternels sans être naïfs. Travaillez avec le cœur, aidez ceux qui souffrent et n’oubliez jamais que la joie aussi est une forme de service.

Le monde a besoin d’hommes et de femmes qui savent rire d’eux-mêmes car l’humour est une école de vérité. Un maçon sans humour se dessèche. Et un homme sec est moins apte à construire un temple vivant.

La Franc-maçonnerie est-elle un cirque spirituel ?

Achille Zavatta :
J’aimerais bien. En tout cas, plus dans la valeur que dans l’expression. Avec une certaine noblesse devant laquelle on s’incline et pour laquelle on travaille. Formellement, on y répète des gestes, on y travaille des symboles, on y apprend à se tenir droit, on y construit un espace où chacun peut grandir. Le cirque et la loge ont en commun des idées de discipline, de confiance et d’authenticité voire de risque, qui donnent matière à réflexion et à engagement, de part et d’autre.

La différence, c’est que, dans la loge, le spectacle se joue à l’intérieur de soi. C’est là que la notion de Grand Architecte intervient : non comme un directeur de piste, mais comme une référence absolue ouvrant constamment l’horizon à une œuvre infiniment plus vaste que soi et se renouvelant sans cesse. C’est une gageure permanente et c’est en cela que cet idéal de dépassement se retrouve aussi chez l’artiste de cirque.

Avez-vous utilisé le clown pour transmettre des valeurs maçonniques ?

Achille Zavatta :
Indirectement, oui. Faire rire un enfant, c’est déjà lui donner un peu de confiance. C’est déjà lui dire que la vie peut être légère, malgré ses peines. C’est déjà lui montrer qu’on peut tomber et se relever et qu’on n’est pas humilié, pour autant, à condition de savoir retrouver des voies nobles d’inspiration et un réel désir d’accomplissement.

Le clown, lorsqu’il est sincère, enseigne la douceur, la générosité, la patience et l’écoute. Ce sont des vertus très maçonniques. Le rire, s’il est fraternel, devient une petite lumière, dans les ténèbres du monde, dans la nuit des autres.

Quelle est la plus belle leçon que vous ayez reçue en loge ?

Achille Zavatta :
Qu’on peut être roi et mendiant, à la fois, que le costume ne fait pas l’homme, que le titre ne fait pas la valeur, que ce qui compte, c’est l’âme, la présence, l’attention portée à autrui. Et tout cela, pour un clown, c’est parfait.

En loge, on apprend que la grandeur véritable est souvent humble, discrète, silencieuse. Et cela, pour un homme de cirque et de scène, c’est aussi une leçon précieuse.

Si vous deviez résumer la Franc-maçonnerie en une phrase ?

Achille Zavatta :
C’est un cirque aux règles assez austères, où le sourire est dans le regard que l’on porte sur ses frères et où l’on apprend à devenir un homme meilleur, en se relevant et en aidant discrètement les autres à faire de même.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Achille Zavatta :
Mes frères, mes sœurs, n’oubliez jamais que le plus beau numéro est celui qu’on fait avec le cœur. Riez, servez, aimez, travaillez et gardez toujours votre lumière intérieure allumée. Que la fraternité vous accompagne, avec force rires et joie au cœur !

Avant de nous dire au revoir…

À travers cette conversation imaginaire, Achille Zavatta apparaît comme un frère de cœur et d’esprit, un homme pour qui le cirque n’était pas seulement un métier, mais une manière d’apprendre l’humilité, la précision, la joie et la solidarité. Son témoignage rejoint pleinement l’esprit maçonnique : celui d’une vie intérieure travaillée avec rigueur, mais illuminée par la bonté.

Le clown et le maçon ont en commun de ne pas vivre pour eux seuls. Tous deux savent que l’essentiel n’est ni dans le costume ni dans l’image, mais dans la manière de se tenir devant les autres. L’un fait rire pour consoler ; l’autre travaille pour élever. Et dans les deux cas, c’est toujours l’homme qui doit apprendre à devenir plus juste, plus fraternel et plus libre.

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