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Nous voilà donc sur le point de nous quitter après la Saint-Jean, pour ces fameuses « dix semaines de repos bien mérité ». Dix semaines pendant lesquelles nous allons vaillamment recharger nos batteries, bronzer nos varices et oublier jusqu’à l’existence même de nos colonnes. Le problème, c’est qu’à nos âges de plus en plus canoniques, la mémoire devient une denrée rare, presque un luxe. On en est rendus à ce stade délicat où l’on se souvient encore parfaitement des paroles du rituel de 1968, mais où l’on est incapable de se rappeler comment s’appelle le Frère ou la Soeur qui s’asseyait à côté de nous depuis trois ans.

À la rentrée, ce sera donc le grand jeu des devinettes : « Attends… c’est toi qui avais parlé du symbolisme du fil à plomb l’année dernière ? Non ? Ah… c’était l’autre chauve. » Magnifique. On va passer les deux premières tenues à se sourire bêtement en essayant de lire sur le front de l’autre comme sur un écran d’accueil. Face à cette tragédie neurodégénérative collective, j’ai trouvé la solution ultime, moderne et terriblement élégante : des badges. Oui, comme à un colloque de commerciaux ou à une journée « team building » chez Decathlon. On va se coller sur la poitrine un joli rectangle « Bonjour, je m’appelle… » histoire de ne pas passer pour des amnésiques profonds.

C’est beau, non ? On revient à l’enfance sans même s’en rendre compte. Nos mères nous cousaient déjà notre nom sur nos pulls avant la colo. Soixante ans plus tard, on en est au même point, sauf que cette fois c’est nous qui nous collons l’étiquette parce que même notre cerveau nous a lâchés. Progrès.
D’ailleurs, ça me rappelle cette anecdote savoureuse de Sacha Guitry.
Un ami lui faisait remarquer qu’après trente-cinq ans de mariage, il appelait toujours sa femme par des petits noms affectueux : « mon amour », « ma chérie », « mon trésor »… Sacha, avec son flegme légendaire, lui glissa à l’oreille : « Entre nous… j’ai complètement oublié son prénom. »
Eh bien voilà, Frères. Nous sommes tous un peu devenus la femme de Sacha Guitry. On s’aime bien, on se tape dans le dos, on s’appelle « mon Frère », « Très Cher Frère », « Vénérable Maître »… mais demandez-nous le prénom du gars qui tient la colonne du Nord depuis 2019 et on vous regarde avec la même panique qu’un candidat à Koh-Lanta qui a perdu son briquet. Alors cet été, si vous voulez vraiment nous faire plaisir : restez un minimum en contact. Un message, une blague sur le groupe WhatsApp, une bière virtuelle, ce que vous voulez. Parce que si on doit se revoir en septembre avec des badges comme des stagiaires en formation, c’est que nous aurons définitivement perdu, non pas la Parole, mais la mémoire collective.
Sur ce, bonnes vacances, mes Frères & mes Soeurs. N’oubliez pas… enfin… essayez, au moins.
Que la Grande Architecte – ou ce qu’il en reste dans nos neurones – vous garde.
Le Vénérable (qui a déjà oublié où il a mis ses clés)
