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Héros de la guerre d’Indépendance américaine, défenseur des libertés publiques, acteur central de 1789 et figure durable du libéralisme politique.
Il est des destins qui ne se laissent pas enfermer dans une seule époque. Celui de Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, appartient à cette famille rare d’existences qui relient plusieurs mondes sans jamais se réduire à un seul. Aristocrate français devenu combattant de la liberté américaine, puis acteur de la Révolution française et témoin majeur des combats libéraux du XIXe siècle, La Fayette incarne une fidélité de longue durée à une idée simple et exigeante : la liberté n’a de sens que si elle s’accompagne de responsabilité, de justice et de respect de la dignité humaine.
Sa pensée politique ne se limite pas à des formules célèbres. Elle se construit dans l’action, dans les correspondances, dans les projets constitutionnels, dans les crises de la Révolution, dans les hésitations aussi, car La Fayette n’est pas un doctrinaire figé. Il est plutôt un homme de principes confronté au réel, convaincu que la liberté doit s’instituer sans sombrer dans le désordre, et que l’autorité ne vaut que si elle est limitée par le droit. C’est cette tension, très moderne, que nous mettons ici en lumière à travers un entretien imaginaire fondé sur ce que l’on sait de son parcours, de ses écrits et de ses engagements.
450.fm : Monsieur le Général Marquis, c’est un immense honneur de vous recevoir, depuis le XXIe siècle. Vous avez conquis – fait rarissime – le prestigieux surnom de « Héros des Deux Mondes ». Acceptez-vous de partager avec nos lecteurs votre regard sur la Franc-Maçonnerie, à laquelle vous êtes resté attaché, toute votre vie ?

La Fayette : Je l’accepte de grand cœur, car la Franc-Maçonnerie, dans l’esprit de ce temps-là, n’était pas un simple cercle de sociabilité, comme on imagine volontiers ces petits cénacles épris de mystères antiques, composés de bourgeois et d’aristocrates habillés « à la française », avec de la dentelle, des parements brodés, de larges revers aux poignets et d’amples pans rejetés vers l’arrière… Or c’était l’époque et la mode a fait bien des révolutions, depuis, si vous me permettez de m’exprimer ainsi. En réalité, la Franc-Maçonnerie occupait une place très singulière dans la société car elle représentait un tout nouvel espace de circulation des idées, de formation morale et de rencontre entre hommes de conditions différentes. J’y voyais une école de civilité, de tolérance et de fraternité. Elle correspondait à ce que je pensais déjà profondément : les hommes naissent avec une dignité égale et il appartient à chacun de la reconnaître en autrui, avant de se piquer de gouverner ou de juger le monde. Ce que j’ai toujours recherché, dans la vie publique comme dans les combats où le sort m’a jeté, c’est une liberté qui n’écrase personne et une élévation qui ne soit pas réservée à quelques-uns.
450.fm : Quand et dans quelles circonstances avez-vous été initié ?
La Fayette : Sur ce point, je ne puis répondre qu’avec prudence car j’ai vécu vieux et, à plus d’un demi-siècle de distance, ma mémoire me joue parfois des tours. Certains de mes souvenirs lointains se superposent et je ne parviens pas à en dénouer les circonstances effectives. Malheureusement, nous ne pouvons pas davantage faire fonds sur quelque archive qui permettrait de fixer une date certaine[1]. En tout cas, j’ai sollicité très jeune mon initiation, à l’âge de 18 ans – et cela n’est guère difficile à établir dans la chronologie de mes déplacements et de mes activités –; ainsi, ma réception remonte aux années 1770, peut-être à Metz dans un cadre militaire, peut-être à Paris dans un autre environnement. Malgré tout, j’accorde à cet événement une très grande importance car, si l’essentiel n’est pas de savoir où et quand, exactement, j’ai reçu la lumière symbolique, c’est bien sa portée qui compte et elle s’est prolongée, toute ma vie. Dès ma jeunesse, j’ai été sensible aux idées de liberté, d’honneur, de mérite et de service. Si la Franc-Maçonnerie a eu de l’importance pour moi, c’est parce qu’elle a confirmé une conviction intime : l’idée que l’homme ne vaut pas par son rang, mais par sa conduite. J’étais bien né, j’ai tôt hérité de ma mère une immense fortune mais, la vraie fortune, c’est celle qui comble tous les hommes et, que ce soit sur le Vieux Continent, berceau d’illustres civilisations antiques, comme dans le Nouveau Monde, cette Amérique qui émergeait des « Indes occidentales », j’ai pu mesurer, à travers l’Histoire à laquelle j’ai participé, combien les combats pour la Liberté ne conduisaient pas tous mécaniquement à sa victoire et qu’il pouvait être plus aisé de la faire triompher dans de vastes territoires encore vierges d’empreintes occidentales trop anciennes, même si, comme dans toute aventure coloniale, il resterait, de toutes façons, beaucoup à dire.
[1] Lire aussi, dans ce Journal, l’article intitulé : « Le Franc-maçon Gilbert du Motier… alias le marquis de Lafayette », en cliquant ici.
450.fm : Que représentait pour vous la Franc-Maçonnerie, dans la France de votre jeunesse ?
La Fayette : Elle représentait un lieu atypique dans une société très cloisonnée et réglée d’après la naissance et les privilèges. Dans les loges, on pouvait voir se côtoyer des hommes qui, hors de cet espace, ne se seraient jamais parlé d’égal à égal et qui, plus vraisemblablement encore, se seraient ignorés. Pour autant, cela ne supprimait pas les différences de fortune ou de position, mais se trouvaient suspendues, pour un temps, les hiérarchies et les préséances, afin de leur rappeler une vérité plus haute : leur commune appartenance à l’humanité. C’est précisément ce qui m’a toujours intéressé dans ces milieux éclairés. Ils n’étaient pas révolutionnaires au sens de la rupture violente, mais ils travaillaient en profondeur à déplacer le centre de gravité moral de la société, en remplaçant la faveur par le mérite, l’arbitraire par un égal respect et des principes communs.

450.fm : La Franc-Maçonnerie a-t-elle influencé votre décision de partir en Amérique ?
La Fayette : Elle n’a pas décidé seule de mon départ, mais elle a certainement nourri le climat intellectuel qui rendit cet engagement possible et cohérent. Je n’ai pas traversé l’Atlantique pour faire carrière : je suis parti parce que je croyais à la cause des Insurgents, à leur droit de se gouverner eux-mêmes, et à la valeur universelle de leur combat. Les liens maçonniques ont sans doute facilité les relations, les confiances et certaines affinités, mais le fond de ma décision était moral et politique. J’avais le sentiment, très vif pour un jeune homme, que la liberté n’est pas une abstraction. Lorsqu’elle est légitime, elle appelle le courage. Et lorsque des peuples luttent pour leur indépendance, ceux qui la révèrent ne peuvent tourner le dos.
450.fm : Quelle fut votre relation avec George Washington ?
La Fayette : Ce fut l’une des plus grandes rencontres de mon existence. Washington n’était pas seulement un chef militaire ; il incarnait une autorité tranquille, une mesure dans la grandeur, une rectitude dans l’exercice du pouvoir qui m’ont toujours impressionné. Je lui portais une admiration profonde, presque filiale, et il m’a témoigné une confiance qui compta beaucoup dans ma jeunesse. Si l’on veut parler de fraternité au sens le plus noble, je dirais que notre relation en fut une illustration magistrale, pour moi, en tout cas. Nous partagions, en effet, la certitude qu’une nation libre ne se construit ni sur la licence ni sur le despotisme, mais sur des institutions solides, une morale publique et le respect des droits. Washington a donné corps à ces idées fortes et je crois les avoir servies avec la constance et la fermeté d’un défenseur ardent pour qui la liberté ne peut durer qu’en s’organisant.

450.fm : Peut-on dire que l’expérience américaine a profondément façonné votre pensée ?
La Fayette : Assurément. L’Amérique m’a appris qu’une société pouvait être fondée sur un principe franc comme l’or : la souveraineté n’appartient pas à un prince se revendiquant d’un droit divin, mais à une nation de citoyens œuvrant ensemble sur un pied d’égalité. J’y ai vu naître un ordre nouveau, encore imparfait certes, mais reposant déjà sur des mécanismes institutionnels, une représentation politique et une culture de la liberté publique. Mes séjours ont aussi affermi en moi une conviction durable : la liberté n’est pas un luxe moral, c’est une condition de la dignité humaine. S’est ainsi irrévocablement consolidée en moi l’assurance que les peuples peuvent être gouvernés par des lois qu’ils conçoivent eux-mêmes et tiennent pour légitimes, et non plus sous l’effet des seuls sortilèges émanant de la tradition ou, pis encore, par les obscurs ravages de la force. Cette expérience a formé mon regard sur la France et elle explique grandement mes engagements ultérieurs.
450.fm : Que pensez-vous de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ?
La Fayette : J’y vois l’un des actes les plus importants de ma vie publique. J’ai voulu, avec d’autres, faire reconnaître des droits qui ne dépendent ni de la naissance, ni du caprice du prince, ni des circonstances. L’idée centrale est simple mais capitale, elle est énoncée, dès l’article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. » Cela signifie que l’autorité n’est légitime que si elle respecte ce qui précède l’État, c’est-à-dire la personne humaine et ses libertés fondamentales. La Déclaration n’est pas une motion frémissante de troubles et de protestations ; c’est un charte d’architecture politique. Elle pose les bases d’un ordre juste. Elle exprime aussi une vérité que j’ai toujours portée en oriflamme : la liberté n’est pas l’ennemie de l’ordre, elle en est la condition la plus saine.
450.fm : Quelle place donnez-vous à la souveraineté nationale ?
La Fayette : Une place essentielle, à condition de ne pas confondre souveraineté nationale et pouvoir sans frein. La nation est la source de la légitimité, mais elle doit s’exprimer par des institutions et non par les seules passions du moment. Je n’ai jamais cru qu’il fallait opposer brutalement peuple et gouvernement comme si l’un devait détruire l’autre. Ce que je cherchais, c’était un équilibre : un pouvoir exécutif suffisamment fort pour gouverner, mais suffisamment limité pour ne pas devenir arbitraire. J’ai toujours pensé qu’un régime stable devait concilier la liberté des citoyens et l’efficacité de l’État. C’est la raison pour laquelle j’ai longtemps défendu la monarchie constitutionnelle, non par attachement aveugle à la Couronne, mais parce qu’elle me paraissait compatible avec les libertés nouvelles de la Nation.

450.fm : Comment conciliez-vous votre origine aristocratique et vos convictions libérales ?
La Fayette : Justement en refusant de considérer la naissance comme un privilège moral. J’appartenais par mon état à une noblesse ancienne, mais je n’ai jamais pensé que cela me donnait un droit supérieur à celui des autres hommes ni a fortiori sur eux. Si j’ai conservé le titre, ce n’est pas pour m’en prévaloir, mais parce qu’un nom n’est pas une philosophie. Il appartenait à chacun de rendre sa place à ce qu’il était par ses actes. La véritable noblesse, à mes yeux, est celle du service. C’est pourquoi j’ai pu défendre la cause de la liberté sans renier mes origines. Au contraire, j’estimais qu’un homme né dans l’honneur devait être d’autant plus tenu de se montrer juste, modéré et utile au bien commun.
450.fm : La Franc-Maçonnerie vous a-t-elle aidé à penser l’universalité des droits ?

La Fayette : Certes, elle a pu contribuer à entretenir cette disposition d’esprit car elle réunissait des hommes différents, autour d’une même exigence morale. Mais l’universalité des droits me vient aussi de ma lecture du monde et de mes expériences politiques. En Amérique comme en France, j’ai vu que les hommes souffraient de la même manière, lorsqu’on les traitait en sujets passifs et méprisables. J’en ai tiré la conviction que les libertés ne sont pas réservées à un peuple ou à une classe. Si elles sont justes, elles valent pour tous. Les droits de l’homme ne sont pas une particularité française ou américaine ; ils expriment ce qui, par nature, chez l’homme, dépasse les origines et les situations, ce que nous appelions les états et les corporations, c.-à-d. les castes et les ribambelles de distinctions, mais aussi les régimes, les croyances, les coutumes et, bien entendu, les frontières…
450.fm : Comment avez-vous vécu les débuts de la Révolution française ?
La Fayette : Avec espoir, d’abord, puis avec une inquiétude grandissante. J’ai cru, comme beaucoup, qu’il était possible de réformer la France sans la livrer au chaos. J’ai soutenu les premiers mouvements de transformation, parce qu’ils répondaient à des injustices flagrantes : les privilèges excessifs, l’inégalité devant la loi, l’absence de garanties pour les libertés publiques. Mais j’ai très vite compris qu’une révolution peut dévorer ses propres principes, lorsqu’elle abandonne la mesure. J’ai toujours redouté les extrêmes, que ce soient ceux de l’oppression ou ceux de la vengeance. La liberté ne se maintient pas par la fureur, encore moins, par la Terreur ; elle exige des institutions, des règles et une discipline morale que tous doivent s’appliquer, en premier lieu, à eux-mêmes.
450.fm : Quel fut votre rapport à la monarchie constitutionnelle ?
La Fayette : J’y ai longtemps vu la forme la plus raisonnable de conciliation entre l’ancien et le nouveau. La France n’était pas l’Amérique ; son histoire, ses habitudes politiques, sa structure sociale rendaient improbable une transition brutale vers un régime républicain stricto sensu. J’avais à l’esprit cette monarchie constitutionnelle reposant sur un système de dévolution du pouvoir qui allait prendre, outre-Manche, en 1801, ce nom si hautement symbolique de Royaume-Uni. J’ai donc cherché une voie d’équilibre : préserver une autorité exécutive, mais la soumettre à la loi ; reconnaître la nation comme source de légitimité, mais maintenir un centre capable d’assurer la continuité de l’État. Je n’étais pas naïf au point de croire qu’un régime parfait en résulterait. Je pensais simplement qu’il fallait choisir la solution la plus compatible avec les mœurs répandues dans le pays et avec l’essor et la poursuite des libertés. Mon erreur, si l’on doit y poser le doigt, a été de trop aimer la liberté, au point de croire historiquement en sa suprématie ; elle a été d’espérer trop longtemps qu’elle supplanterait, en définitive, les forces qui, en se prétendant ses alliées intrépides, la foulaient aux pieds par leurs excès, la trahissaient sauvagement, en réalité, et, très intimement, je le pense désormais, la haïssait férocement.

450.fm : Comment comprenez-vous la liberté ?
La Fayette : La liberté n’est pas l’absence de règles. C’est la possibilité pour l’homme de vivre sans dépendre du bon plaisir d’un autre. Elle suppose la sécurité, la loi, l’égalité civile et la responsabilité. Une liberté sans frein laisse vite place à l’anarchie ; une autorité sans limite se transforme en despotisme. J’ai toujours cherché un point d’équilibre entre ces deux extrêmes. Il s’avère qu’en France, cela semble une voie étroite assaillie de tensions, de jalousies, de suspicions et de rancœurs. Pourtant, sur le papier, les choses ne sont guère difficiles à comprendre : si la liberté véritable, celle sur laquelle nous pouvons nous accorder, n’est ni un caprice ni une licence, elle se conjugue, alors, nécessairement avec une aspiration à un ordre juste dans lequel chacun puisse développer ses facultés sans se sentir humilié ni dominé. En pratique, ce n’en est pas moins une conquête incertaine et fragile, qu’il faut constamment s’efforcer de garantir et de déployer.
450.fm : Que représente pour vous la fraternité ?
La Fayette : C’est le prolongement nécessaire de la liberté et de l’égalité. Sans fraternité, la liberté se rabat sur l’intérêt particulier ; sans fraternité, l’égalité devient une baudruche abstraite voire l’amorce d’une tyrannie sourcilleuse. La fraternité oblige à reconnaître en autrui un semblable, et non un obstacle. Dans les périodes de crise, elle est souvent la première victime, parce que les camps se durcissent, les passions s’exacerbent et l’homme en oublie la raison. Pourtant, c’est elle qui permet de construire une société durable. J’ai toujours pensé que les institutions ne suffisent pas, si les mœurs sont mauvaises. Il faut des principes, certes, mais aussi une disposition morale reposant sur un a priori favorable à l’autre, jusqu’à démonstration du contraire, bien entendu, et consistant même à considérer son concurrent comme un « confrère stimulant », pour rester dans un même registre sémantique, et à ne pas traiter un adversaire politique comme un ennemi juré. C’est tout le drame de la philosophie morale, voyez-vous : dès qu’on en détaille les catégories, la légitimité des obligations qui en découlent commence à chanceler. C’est dire combien l’entraînement auquel on se livre en Loge peut se révéler indispensable sinon décisif…
450.fm : Que retenez-vous de votre action dans la vie publique française ?

La Fayette : J’ai tenté, toute ma vie, de servir des causes justes avec constance, dût-il même m’en coûter isolement, incompréhension ou échec. J’ai défendu la liberté américaine, participé aux premiers élans de la Révolution française, résisté aux dérives autoritaires, soutenu plus tard les combats libéraux du XIXe siècle. Je n’ai pas toujours réussi et je n’ai pas davantage prétendu avoir, à chaque fois, raison. Mais j’ai essayé de rester fidèle à quelques idées simples : les droits naturels, la souveraineté de la nation, la limitation du pouvoir, le respect de la personne humaine. Si j’ai une leçon à transmettre, c’est celle-ci : la constance morale est préférable aux vanités passagères, la vérité opiniâtre vaut toujours mieux que le succès à tout prix.
450.fm : Quel regard portez-vous sur les excès révolutionnaires ?
La Fayette : Ils m’ont profondément attristé. J’ai toujours pensé qu’une cause juste se discrédite lorsqu’elle abandonne la mesure et le droit. La violence peut être invoquée au nom de la liberté, mais elle la détruit lorsqu’elle devient une fin en soi, c.-à-d. quand elle quitte le terrain temporaire du combat pour s’installer dans la pratique commune des hommes. J’ai vu de près ce que produit le fanatisme politique : la méfiance, la peur, l’arbitraire, puis la suppression de toute liberté réelle. C’est pourquoi j’ai toujours distingué la légitime résistance à l’oppression, de la spirale destructrice qui transforme un idéal en domination nouvelle. La Révolution devait émanciper les hommes ; elle n’aurait jamais dû les soumettre à la dictature de nouveaux tyrans, bien pire que le règne de leurs anciens maîtres ou souverains.
450.fm : Quelle importance accordez-vous au respect de la parole donnée ?

La Fayette : Elle est capitale. Un homme public sans fidélité à sa parole n’est plus un homme de confiance. Même si personne n’est en tous points d’une loyauté proverbiale, chacun doit suffisamment se discipliner pour qu’on lui reconnaisse droiture et honnêteté dans ses comportements majeurs. Dans la vie politique comme dans la vie personnelle, j’ai, pour ma part, considéré que ma parole engageait mon honneur, avec une efficace qui ne supportait pas d’ombre. Cela ne signifie pas qu’il faille s’obstiner dans l’erreur, mais qu’on ne doit pas trahir un engagement par opportunisme. La parole donnée est un acte moral et n’est jamais une commodité. Elle fonde la confiance sans laquelle aucun lien social n’est durable. C’est aussi pour cette raison que les serments, les déclarations et les engagements symboliques ont tant d’importance : ils rappellent à l’homme qu’il ne se possède pas seul.
450.fm : Quel rôle attribuez-vous à l’éducation civique ?
La Fayette : Un rôle crucial. On ne se retrouve pas citoyen libre, par hasard. Il faut apprendre à distinguer la loi de l’arbitraire, l’intérêt commun des passions de clan, le devoir de la simple obéissance. Une nation libre repose sur des consciences éclairées. Sans éducation politique et morale, la démocratie peut devenir vulnérable aux abus, aux manipulations et aux démagogies. J’ai toujours pensé qu’il fallait instruire le citoyen pour le rendre responsable, donc qu’il fallait qu’il se forme et point seulement qu’il s’informe. C’est ainsi que la liberté s’aménage un socle.
450.fm : Que diriez-vous aujourd’hui aux défenseurs des libertés publiques ?
La Fayette : Qu’ils ne confondent jamais l’affirmation des principes avec le brouhaha des discours. Il faut défendre la liberté dans les institutions, dans les lois, dans les mœurs et dans la vigilance de tous les jours. Les droits ne vivent que s’ils sont protégés et pratiqués. Il faut également se méfier des pouvoirs qui prétendent préserver la société de son propre malheur, en restreignant sans cesse les garanties individuelles ou collectives, pour parler comme un assureur. J’ajouterais qu’une liberté n’est jamais acquise pour toujours. Elle se maintient par le courage civique, la modération et le refus des simplifications abusives. Le consentement du citoyen, comme la plume du législateur, doivent trembler quand, pour quelque cause que ce soit, on s’apprête à y renoncer un tant soit peu.

450.fm : Quel message adresseriez-vous aux francs-maçons du XXIe siècle ?
La Fayette : Rester fidèles à ce qui fonde votre démarche : le travail sur vous-mêmes, le respect d’autrui, la fidélité à l’idéal de fraternité et le refus de l’esprit de faction. La Franc-Maçonnerie n’a de sens que si elle élève l’homme et le rend plus utile à la cité. Elle perd sa raison d’être lorsqu’elle devient futile et mondaine et, par voie de conséquence, de plus en plus indifférente au sort de l’humanité. En un siècle troublé – comme peut-être l’ont été tous ces derniers siècles, en définitive –, elle se doit plus encore de demeurer une école de discernement, de mesure et de responsabilité. J’avertirais les frères d’aujourd’hui contre le danger de se calfeutrer dans de beaux discours et je les exhorterais d’un même cœur à s’éprendre d’une exigence d’autonomie qui, non seulement, fera son chemin en leur for intérieur, mais dessinera le leur, en toute franchise, sur les cartes de la vie et de la société… sans sombrer dans l’illusion que nous ayons tous, pour autant, carte blanche, mais justement avec un désir partagé de coexistence voire, mieux encore, de convivialité.
450.fm : Si vous deviez résumer votre vie en une seule conviction, quelle serait-elle ?
La Fayette : Je prolongerais les derniers mots de mon propos précédent : il n’existe pas de liberté sans vertu civique car liberté n’est pas licence et l’Histoire nous l’enseigne : les abandons et les dérèglements, quand ils se généralisent, conduisent précipitamment au chaos et le chaos est le fossoyeur systématique des libertés. Ainsi, l’homme libre n’est point seulement celui qui échappe à la contrainte ; c’est celui qui sait se gouverner lui-même pour mieux servir la justice. Voilà ce que j’ai voulu défendre, tantôt avec succès et même victorieusement, tantôt avec quelques déconvenues voire des déboires qui n’étaient pas que sentimentaux, moi qui fus – pour terminer sur une note galante –, jusqu’à mon grand âge, si souvent amoureux de femmes fraîches et pimpantes. Retenez seulement ceci à mon sujet : quelle que fût l’affaire qui m’occupât, je fus toujours sincère.
La Fayette… sans faillir
La Fayette apparaît ainsi, au-delà des légendes, comme un homme d’une superbe cohérence intérieure dont la réputation a dépassé les siècles et qui, dans notre actualité même, est digne de susciter, chez nos contemporains, une admiration fort inspirante. Son libéralisme n’est ni abstrait ni doctrinaire : il est façonné par l’expérience américaine, par les rébellions et les bouleversements de 1789, par le refus constant du despotisme et par la volonté de concilier ordre et liberté, sans que l’un eût à pâtir de l’autre et réciproquement. « Le héros des deux mondes », qui fut fait également citoyen américain, ne fut à aucun moment un politique cynique, pas plus qu’il n’avait été un révolutionnaire jusqu’au-boutiste ni a fortiori sanguinaire. Ce personnage historique de première importance se détache, parmi toutes les célébrités qui marquèrent l’Histoire, comme une très haute figure d’équilibre, que son amour de l’homme a rendu parfois trop confiant, sans que la lucidité lui eût manqué autant que certains esprits chagrins ont cru pouvoir le lui reprocher – attaché ou, doit-on dire, arrimé qu’il fut à l’idée que l’honneur public ne doit servir qu’une cause : le bien commun.
Dans le miroir du temps, son message témoigne encore pour aujourd’hui. Il rappelle que les institutions n’ont de valeur que si elles protègent la dignité humaine, que la liberté exige des garde-fous et que la fraternité n’est pas un slogan mais une discipline de l’esprit et du cœur. Chez La Fayette, la politique n’est jamais séparée de la morale ; c’est peut-être là que réside la grandeur la plus féconde et la plus durable de son héritage. Et cet héritage est si vivant que, comme le rappelait en 2018 un de ses descendants, le comte Pierre-Antoine de Chambrun, « l’État du Maryland accorde la nationalité étasunienne aux membres de notre famille qui la demandent, » à ceci près qu’il faut alors en assumer le régime fiscal qui soumet à un impôt universel sur le revenu tout national résident à l’étranger, à certaines conditions, certes, mais où qu’il se trouve sur la planète, sans compter qu’il fut un temps, pendant la guerre du Vietnam, par exemple, où il devait également s’acquitter de ses obligations militaires…
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