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Les outils du Franc-maçon de demain

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« Être au niveau »

Nous parlons souvent en Franc-maçonnerie de symbolisme en s’appuyant sur les outils que nous utilisons depuis des siècles en géométrie… Sommes-nous toujours dans le monde des bâtisseurs, sommes-nous bloqués sur le mode point mort, sommes-nous sur le point de basculer vers des technologies qui vont nous ouvrir de nouvelles connaissances… ?

Lors d’une de mes dernières visites en loge, j’ai eu l’occasion d’assister à une initiation. C’est cette soirée qui m’a inspiré ces quelques lignes que je vous propose dans la courte vidéo ci-dessous :

La carte postale du 26 octobre : Abbadia, le Château-Observatoire (Euskal Herria)

Frères, Sœurs, Compagnons de la voie initiatique,
et vous tous qui aimez la beauté des lieux, bienvenue en Euskal Herria – le Pays basque, en espagnol País Vasco. À l’extrémité d’Hendaye, la corniche avance comme une proue entre falaises et prairies salées.

Antoine d’Abbadie d’Arrast

Là s’élève Abbadia, château-observatoire voulu par un savant voyageur, Antoine d’Abbadie d’Arrast (1810-1897), né à Dublin d’un père basque et d’une mère irlandaise, esprit polyglotte, géographe, ethnologue, linguiste et astronome, membre puis président de l’Académie des sciences.

Rien d’une fantaisie décorative : Abbadia est l’outil d’une vie

Antoine d’Abbadie d’Arrast revient d’Abyssinie avec des relevés, des manuscrits, des cartes, des amitiés et une curiosité intacte ; il collecte, classe, publie, encourage les jeunes chercheurs, défend la langue basque, organise des concours populaires. Il épouse Virginie de Saint-Bonnet, compagne de route et d’ouvrage, et lègue à l’Académie, à sa mort, le domaine et l’observatoire pour que la recherche continue. Sa bibliothèque comptera plus de onze mille volumes ; sa devise, « Plus estre que paraistre », donne le ton.

Dessin-publié-dans-une-revue-américaine-en-1898


Pour un franc-maçon, c’est un viatique. Être plutôt que paraître, c’est préférer l’atelier au théâtre, la taille au discours, la patience du trait à l’ivresse de l’éclat. Tu y reconnais l’exigence du cabinet de réflexion qui dénude les vanités et ramène chacun à l’essentiel, la pierre à dégrossir, l’outil à apprivoiser, la parole à retenir jusqu’à ce qu’elle devienne juste. Être plutôt que paraître, c’est consentir à l’ordinaire du travail bien fait, à l’angle exact, à la ligne tenue, à cette discrétion qui laisse la place à la lumière sans s’y mirer. C’est préférer la justesse à la réussite, la qualité du geste à la visibilité, l’élévation intérieure à la verticale des honneurs. Dans l’Ordre, cela se lit comme un refus des parades et des réseaux d’influence, une fidélité au silence fécond, à l’humilité active, à l’alliance de la conscience et de l’action. À Abbadia, la maxime devient architecture de vie : un savoir qui ne s’exhibe pas, une maison qui pense, un regard qui pèse ses mots. Pour nous, elle indique la voie – que la tenue intérieure l’emporte sur l’apparence, que la vérité se cherche dans l’ouvrage et qu’au bout du chantier, l’homme vaut par ce qu’il est, non par ce qu’il affiche.

Entée principale

Le site d’abord

Abbadia se tient sur un balcon géologique unique : strates basculées, falaises vivantes, criques et “roches jumelles” qui découpent l’Atlantique. Les vents y tiennent école, les oiseaux y font halte avant les Pyrénées. Le Conservatoire du littoral protège aujourd’hui landes atlantiques, haies bocagères, pelouses aéro-halines ; on croise brebis manex, faucon crécerelle, grand corbeau, et parfois la furtive coronelle grise. Marcher ici, c’est lire un manuel de nature grandeur réelle, où chaque coupe de falaise raconte une ère, où chaque sentier réapprend la mesure du pas.

L’architecte ensuite

On cite Abbadia pour son néogothique. Il faut entendre ce mot comme l’entendait Eugène Viollet-le-Duc (1814 – 1879), esprit de méthode plus que de pastiche, pour qui la forme découle de la fonction et la structure énonce sa logique. Théoricien du chantier moderne avec son Dictionnaire raisonné de l’architecture française et ses Entretiens sur l’architecture, restaurateur de Notre-Dame de Paris, de la cité de Carcassonne, de Vézelay, de Pierrefonds, il apporte ici la même clarté constructive.

À Abbadia, il règle l’ordonnance, simplifie les circulations, soigne l’accueil, cadre les vues, donne sens au vestibule et aux escaliers. Son proche collaborateur Edmond Duthoit prolonge l’intention par la polychromie, les boiseries, les salons dits orientaux nourris d’études sérieuses plutôt que d’un exotisme de salon. On franchit un porche où la pierre parle déjà la langue de la maison, avec inscriptions gaéliques et basques, bestiaire sculpté, visées précises vers La Rhune.

À l’intérieur, tout répond à un usage, chaque matériau sert une idée, du cuir de buffle de la salle à manger aux vitraux héraldiques, des faïences à la serrurerie. Abbadia devient un art total avant la lettre, alliance d’un commanditaire savant, d’un architecte exigeant, d’artisans virtuoses et d’un paysage qui fait corps avec l’édifice.

Escalier-principal

Le propriétaire enfin, dans sa maison

Au rez-de-chaussée, vestibule et fresques éthiopiennes rappellent ses années de terrain et un respect attentif des cultures rencontrées. À l’étage, la bibliothèque – charpente apparente, galerie en châtaignier, proverbes basques sur les poutres – dit la patience du classement et la joie d’apprendre. Plus loin, la chapelle, sobre et recueillie, accueille fermiers et voisins ; la chambre de Virginie s’ouvre sur une tribune afin qu’elle suive l’office.

La chapelle

Dans l’aile nord-ouest, l’observatoire “Ohartzea” loge la lunette méridienne décimale : instrument rarissime gradué en 400 grades, capable de mesures d’une finesse étonnante pour l’époque. On y a enregistré le pouls de la Terre, ses infimes inclinaisons, ses marées solides ; l’observatoire fonctionnera jusqu’aux années 1970. Dans l’escalier, la statue d’Abdullah, jeune Oromo affranchi et compagnon de route, lève un flambeau : mémoire d’une vie partagée, rappel que la science se fait avec des visages, des fidélités, des risques.

Escalier-hélicoïdal-de-la-tourelle-sud

Reste l’expérience de visite. Abbadia n’intimide pas, il accueille. Les devises multiples – basque, arabe, latin, anglais, irlandais – tissent une maison polyglotte ; les salons bleus, le fumoir, le “boudoir persan”, les chambres d’Éthiopie et de Jérusalem composent une géographie intime, où les voyages redeviennent usage quotidien. Rien d’ostentatoire : une élégance d’ingénieur, un goût très sûr pour l’utile beau, la joie de relier la carte et le territoire.

Si tu viens, prends le sentier de corniche. Laisse l’Atlantique te donner l’échelle. Entre par le porche, lève les yeux, écoute les langues de la maison. Dans la bibliothèque, choisis un proverbe comme viatique. Puis, dans l’observatoire, imagine la nuit d’hiver où l’on règle la lunette au dix-millième de grade. Tu comprendras ce que voulait Antoine d’Abbadie : une demeure qui pense, un paysage qui enseigne, une science qui se partage.

Abbadia, une arche de la connaissance ancrée en pays basque est aussi un travail à 4 mains : Céline Davadan, Philippe Heckmann, Alain Balasse, Alain Corrente publié aux Cosmogone en 2021.

À la semaine prochaine pour une nouvelle découverte…


Puisse cette méditation t’accompagner en ce jour. Bon dimanche, et bons baisers du pays Basque !

La visite virtuelle
En photos
: https://my.matterport.com/show/?m=B52N7zCzBPV

En vidéo

Illustrations : Wikimedia Commons ; https://www.chateau-abbadia.fr/

« Connais-toi toi-même » et la Franc-maçonnerie

De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz

« Connais-toi toi-même » : cette maxime, gravée il y a plus de 2 000 ans sur le pronaos du temple d’Apollon à Delphes, résonne comme le cœur battant de la sagesse maçonnique. Dans un monde saturé de bruit et de distractions, elle retrouve une actualité saisissante grâce à la franc-maçonnerie, institution millénaire qui en a fait un pilier de son enseignement. Popularisée par Platon et incarnée par Socrate, qui invitait à explorer son intériorité avant de scruter les mystères divins, cette injonction transcende les époques.

Mais que signifie-t-elle vraiment dans le cadre maçonnique ?

Bien plus qu’une introspection passagère, elle engage un travail profond, méthodique, visant à façonner un être meilleur. Voici une exploration concise mais complète de cette quête, guidée par les symboles et les valeurs de la franc-maçonnerie.

Une maxime intemporelle : de Delphes à la loge

Née dans l’Antiquité grecque, « Connais-toi toi-même » s’impose comme un appel universel à la connaissance intérieure. Socrate y voyait le fondement de la philosophie : « Une vie sans réflexion ne vaut pas la peine d’être vécue. » Pour les Francs-maçons, cette maxime n’est pas une relique, mais un outil vivant. Elle suggère que comprendre sa propre vérité – ses forces, faiblesses, passions – ouvre une voie vers la Divinité, qu’ils nomment Grand Architecte de l’Univers (GADU), Tao, ou Allah, selon les croyances.

Ésotériquement, elle reflète une correspondance entre microcosme (l’individu) et macrocosme (l’Univers), l’homme étant une image imparfaite mais perfectible de la création divine.

Ce voyage intérieur n’est pas abstrait : il est concret, architectural. Le Franc-maçon se définit comme un bâtisseur, non de cathédrales de pierre, mais de sa propre personnalité. Son temple est intérieur – un esprit juste, équilibré, vertueux. Pour y parvenir, il doit d’abord identifier ses « pierres brutes » : préjugés, défauts, impulsions. Par un travail conscient, il les polit en « pierres cubiques », symboles d’harmonie et de perfection morale. Cet « Art Royal » ne vise pas une perfection inaccessible, mais un progrès constant, une voie d’amélioration continue.

Une légende fondatrice : la sagesse cachée en soi

Une légende maçonnique illustre cette quête. Les dieux, alarmés par l’ignorance humaine qui pervertit la sagesse, décidèrent de la dissimuler. Ils la placèrent au centre de la Terre, au fond des mers, au sommet des montagnes – mais l’humanité, insatiable, la retrouva partout. Finalement, les dieux conclurent qu’elle serait à l’abri « en eux-mêmes », là où seuls les cœurs purs oseraient chercher.

Cette parabole place la Franc-maçonnerie comme gardienne d’outils, non de réponses dogmatiques. Elle n’impose pas de vérités, mais guide chacun vers sa propre lumière intérieure.

Les outils symboliques du « Connais-toi toi-même »

La loge offre un cadre fraternel où ces outils prennent vie. Le tablier, en peau d’agneau, symbolise le travail acharné requis pour se connaître, tandis que les gants rappellent la pureté d’intention dans chaque action. L’équerre invite à aligner ses actes sur la droiture et l’équité ; le compas, à modérer ses désirs et à respecter autrui. Le niveau souligne l’égalité fondamentale entre tous, cultivant l’humilité ; le fil à plomb teste la solidité de nos convictions, exigeant une rectitude intérieure.

Ces symboles, manipulés dans les rituels, transforment la réflexion en pratique quotidienne.

La sagesse, selon les maçons, n’appartient à aucune école ou religion : elle réside en chacun. Les loges, comme des phares, éclairent ce trésor intérieur. « Connais-toi toi-même » devient alors un salut divin aux visiteurs du temple, un vœu de sagesse pour qui ose se gouverner avant de gouverner les autres. Sans cette autoconnaissance, impossible de développer sa nature ou d’aspirer à un leadership éclairé.

Un cheminement collectif en loge

Le travail maçonnique s’épanouit en loge, communauté de chercheurs soutenant mutuellement leur quête. Ce n’est pas une fin, mais un moyen : un fondement pour une vie épanouie, traduite par un engagement sociétal. Un individu qui se connaît – maîtrisant ses impulsions, agissant avec conscience – devient un citoyen libre, tolérant, dévoué au bien commun.

En 2025, alors que le monde oscille entre chaos et espoir, ce message résonne : la transformation personnelle est le levier d’une société plus juste.

« Connais-toi toi-même » n’est pas qu’un adage : c’est une invitation à bâtir, pierre par pierre, un temple intérieur qui éclaire le monde.

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Les racines de la spiritualité maçonnique

La spiritualité est une dimension de soi-même qui se cultive comme un être vivant, auquel il faut du temps pour croître et s’épanouir, dont la première graine est l’initiation au premier degré de tous les rites quels qu’ils soient depuis les Anciens Égyptiens. Dès l’origine de la Franc-Maçonnerie, cette « croissance » naturelle qui s’effectue d’elle-même s’accompagne dans l’imaginaire des Maçons de la « croyance » préalable en un Grand Architecte de l’Univers, devenue même « régulièrement » dans certains Ordres et Rites une condition nécessaire pour être initié(e).

Le pasteur James Anderson commence ainsi en 1723 son Livre des Constitutions : « Adam, notre premier parent, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’univers, dut avoir les Sciences libérales, particulièrement la Géométrie, écrites dans son cœur ; car même depuis la Chute, nous en trouvons les principes dans le cœur de ses descendants. » Par ailleurs, les Maçons qui cultivent en eux-mêmes leur graine de spiritualité retournent régulièrement au premier paragraphe de ces Constitutions et s’attachent à n’être « ni Athée stupide ni Libertin irréligieux » : « Concernant Dieu et la Religion, un Maçon est tenu de par son Rang, d’obéir à la Loi Morale ; et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un Athée stupide ni un Libertin irréligieux.« 

Les travaux des Maçons sont ainsi déterminés depuis 1723 par les mots « jamais (ni) athée stupide » et « ni libertin irréligieux« , une double dénégation et un double paradoxe où chacun peut projeter ses propres convictions et croyances sans craindre de se heurter à celles de ses frères et sœurs en Maçonnerie ou de s’égarer soi-même. Tout en stimulant l’imaginaire par des paradoxes, ces dénégations recentrent les réflexions et la quête des Maçons sur un fond spirituel et dans un espace secret et sacré à construire en soi-même en prenant son temps, médiateur entre l’homme et la divinité. « Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » écrit Nicolas Boileau dans son « Art poétique« , où il ajoute, ce qui ne manque pas de « sel » en Maçonnerie : « Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent« .

Tout est dit par ces mots, mais tout reste à faire… L’élévation spirituelle ne se décrète pas et ne résulte pas d’un titre reçu à la naissance ou conféré par une autorité supérieure, mais s’acquiert par un travail « régulier« , soutenu à la fois par chaque Maçon et Maçonne en son for intérieur et par ses frères et sœurs en Loge. Chacun(e) doit se résoudre à s’éloigner des idées générales où tout et son contraire peuvent être dits et même « pré-dits » par d’autres, pour se retourner vers soi-même et risquer d’affronter des zones d’ombres et des questionnements sans réponses.

Chaque Maçonne et Maçon tend ainsi à remplacer progressivement dans ses travaux les réflexions d’ordre général par des sujets où l’emploi du pronom « je » est associé à des verbes conjugués qui l’impliquent personnellement, à commencer par les mots « Qui suis-je ?« .

Tout commence lors de l’Initiation au premier degré et la scène du miroir où l’initié(e) projette son image, quand le « je » muet, encore « interdit » sous le coup des émotions ressenties lors de la cérémonie, aperçoit cet être extérieur à lui-même et à elle-même qui le (la) constitue et paradoxalement demeure très loin de la dimension intérieure à laquelle il (elle) aspire dorénavant. C’est en apprenant à faire coexister ces deux dimensions extérieure et intérieure, en soi-même et lors des travaux collectifs en Loge, que se révèle le matériau universel par lequel s’élabore l’initiation maçonnique : le langage et ses analogies de sens qui se croisent de plus en plus souvent et intensément dans les paroles écrites et les planches d’orateurs aux titres divers.

Dès l’origine deux voies s’offrent aux Maçons pour travailler ce matériau, soit en démultipliant le sens des mots et des idées véhiculés par le langage, soit en les « réduisant » comme en cultivant un « banzaï » intérieur, à l’essentiel pour les recentrer sur la raison d’être de l’initiation : l’élévation spirituelle du sujet pensant et parlant, par l’activation du « je » central et de ses potentialités reconnues et restaurées. D’un côté la croissance exponentielle des mots et le foisonnement des idées dans de longs discours, semblables à la croissance débridée du feuillage des arbres, de l’autre leur coupe régulière par la limitation des écrits et des paroles à des thèmes de réflexion réducteurs en apparence, mais rapprochant le sujet pensé du je, sujet pensant agissant. D’un côté des thèmes de réflexions et des connaissances générales, multiples et variées, de l’autre des thèmes restrictifs à dominante symbolique, régulièrement re-travaillés.

Ces deux voies initient deux cultures maçonniques qui, sans s’opposer radicalement, demeurent rivales et canalisent différemment l’ardeur et l’énergie des Maçons au travail, « L’une est de se préoccuper des hommes et de la société, ce qui conduit à ce que nous appellerons un Ordre de société, d’essence philanthropique et progressiste. L’autre est de nature spirituelle et recherche l’Initiation. On parle alors d’un Ordre Initiatique et Traditionnel. Toutes les francs-maçonneries existantes participent plus ou moins et de l’Ordre de société et de l’Ordre Initiatique. » (Claude Guérillot, Le Rite de Perfection)

Dans le Temple, la Lune qui préside la colonne du nord est l’astre de la spiritualité qui n’aspire qu’à se révéler en conscience, mais qui se mérite et n’est perçue que par les Maçonnes et Maçons à l’écoute de leur cœur. Cette écoute s’apprenait et se pratiquait comme un art de vivre chez les Anciens Égyptiens, et se traduisait dans le langage par le mot (sḏm, sedjem), le verbe de l’audition le plus employé de la langue égyptienne ancienne qui pouvait signifier, selon les contextes, entendre, écouter, ou obéir. Car l’écoute permet à l’homme d’entrer en contact avec le monde qui l’entoure et avec son propre monde intérieur, et cela bien au-delà des limites physiologiques de l’organe de l’ouïe. Les Anciens Égyptiens donnaient un rôle majeur à l’audition dans le tissage des relations humaines. L’écoute était l’un des fondements de l’éducation égyptienne et de la littérature destinée aux scribes et à l’élite, et la société égyptienne semble n’avoir eu d’autre finalité que de produire des « sḏmỉ« , des écoutants.

« En tant que substantif, sḏm peut aussi désigner le serviteur. Le titre de sḏm-ʿš (sedjemach) signifie littéralement « Celui qui entend l’appel », et celui qui répond à l’appel, qui obéit. Dans certains cas, sḏm peut prendre un dernier sens qui est celui de juger« . (Sibylle Emerit, Autour de l’ouïe, de la voix, et des sons). Le jugement apparaît comme le résultat d’une écoute sélective qui débouche sur un choix ; le juge en égyptien ancien s’appelle d’ailleurs le sḏmỉ « l’écoutant« . Cette imbrication de sens montre que l’écoute et l’obéissance étaient perçues, par les Anciens Égyptiens, comme des valeurs essentielles à acquérir par les jeunes scribes lors de leur apprentissage. De nos jours, chez les Francs-Maçons, les Compagnons du Devoir, et les Rose-Croix, on apprend pareillement à écouter l’autre et à s’écouter soi-même, pour mieux se connaître, se reconnaître, et s’aimer.

La Lune est le passage du cycle au rythme, des séries de phénomènes cycliques omniprésents dans l’univers et en soi-même, à leur reproduction scandée et modulée comme pour les revivifier, pour leur donner du sens et même les faire parler. Le rythme est la sur-vie des cycles, comme la musique est une composition de cycles de notes et d’accords revivifiés par des rythmes variés. La Lune est l’art de les écouter depuis la naissance, comme tout ce qui résonne en soi-même à tous les niveaux, tous les phénomènes physiques et les pensées qui s’y produisent en rythme et tendent naturellement à entrer en résonnance les uns avec les autres.

Dans la Langue des Oiseaux, la Lune est l’art de résonner en raisonnant, résonner du cerveau droit en raisonnant du cerveau gauche, et ainsi croiser les pensées qu’ils génèrent au centre du cerveau et revivifier la conscience. Les Apprenti(e)s sur la colonne du nord apprennent en silence à “résonner” des paroles qui se croisent dans le Temple, tout en raisonnant par analogie pour intégrer le sens de ces paroles et faire émerger des sens nouveaux. Ils apprennent à déclencher régulièrement lors de ces croisements des étincelles de prises de conscience éclairant leur esprit et leur cœur qui les absorbe comme une éponge et se gonfle d’amour à mesure.

La connaissance horizontale matérielle et la conscience verticale spirituelle se concentrent ainsi dans leur cœur comme dans celui des Anciens Égyptiens pour qui un être intelligent était « délié du cœur« , et leur joie était appelée et écrite « dilatation du cœur« . L’intelligence du cœur est le sel de la vie qui permet de saisir la vie en général et la vie spirituelle en particulier, pour à la fois comprendre et aimer, car l’intelligence seule ne saisit qu’en surface le monde tant que le cœur ne pénètre pas l’écorce des êtres et des choses pour les saisir de l’intérieur.

Croix celte

La croix symbolise ce croisement régulier de l’axe de la connaissance horizontale et de la conscience verticale dans le cœur des êtres spirituels en occident, et c’est à chacun(e) qu’il incombe de construire sa propre croix. Le message du symbolisme initiatique en action est : construis ta croix de vie toi-même ! Mets sur l’axe horizontal tes connaissances dans tous les domaines qui s’accumulent en toi depuis que tu es né(e), dès ton premier souffle. Toutes les connaissances sont importantes, qu’elles soient acquises en jouant comme les enfants ou plus tard en étudiant. Tout est source de connaissance quand on aime sa vie, une vie pleine et gourmande des bienfaits distribués à profusion par la vie et par la Nature.

Et plus on aime sa vie, plus on stimule et fait grandir l’axe vertical de la croix où les connaissances prennent une autre dimension, celle de la conscience. Il n’y a rien de plus difficile à définir que cette transformation en soi-même d’une étincelle de connaissance en éclair de lumière illuminant la conscience, qui donne au corps une force nouvelle, à l’esprit de l’intelligence, et à l’âme de la légèreté. Ces étincelles de connaissances et ces éclairs de conscience éclairent en même temps le cœur, l’esprit et l’âme, et les inondent de leurs vertus. Des vertus sous formes de pensées théologiques, de médecine naturelle pour être bien en soi-même intégralement, et même pour être mieux que bien quand nous découvrons notre double nature terrestre et cosmique, car l’homme et la femme sont l’univers en miniature, microcosme dans le macrocosme. Toutes les vertus des minéraux, des plantes, de tout ce qui vibre dans la Nature, est positif dès que nous recueillons ces vertus comme des biens précieux.

Dali Montre explosée

Toute la vie prend ainsi peu à peu le sens d’une œuvre alchimique, d’un Opus témoignant d’un passage à accomplir en soi-même de la vie à une sur-vie, et ceci du vivant même des êtres spirituels accomplis. Auprès d’eux, la vie spirituelle pousuit son cours en toute sérénité en suivant les règles de la Nature et du cosmos, des cycles réguliers de travail et de prière déclenchant l’élévation de l’âme dans la dimension cosmique de l’être. Mais avant d’en arriver là, il convient de ne pas accélérer le temps indûment, et d’apprendre au contraire à le retenir, à contenir en soi-même cette tentation de l’accélérer pour laisser l’Œuvre intérieure de transmutation alchimique s’accomplir d’elle-même, sans le vouloir explicitement et sans l’exprimer par des mots, des noms ou des concepts quels qu’ils soient. Car pour les alchimistes ces mots et ces noms sont du combustible accroissant la puissance de leur feu, jusqu’à brûler et détruire l’œuvre déjà accomplie. Contenir l’accélération du temps comme la puissance du feu est ainsi tout un art, l’art de brûler soi-même intérieurement sans se consumer intégralement, l’art de penser Dieu, et non de penser à Dieu, sans le nommer.

Aujourd’hui cette connaissance et cette conscience n’ont pas bonne presse car elles exigent un minimum d’efforts intellectuels et se méritent. Elles se destinent aux hommes et aux femmes qui recherchent l’idée sous le symbole, à qui l’esprit sous la lettre ne fait pas peur, contrairement à ceux toujours plus nombreux qui se servent des œuvres des penseurs et des artistes pour les transformer en miroirs plats et s’y réfléchir eux-mêmes sans oser en franchir les limites. Pourtant, la pensée est toujours en mouvement, même pendant le sommeil, prête à connaître et vivre ces grands sauts et basculements spirituels. Et comment en serait-il autrement puisque tout est toujours en mouvement en soi-même et dans l’univers, et qu’une spiritualité épanouie est la finalité d’une existence accomplie ?

Grande Loge Féminine d’Uruguay : « Valeurs et principes d’une institution pionnière »

De notre confrère d’Uruguay eltelegrafo.com

Le 23 octobre 2025, María Estela Vieras, sérénissime grande maîtresse de la Grande Loge Féminine d’Uruguay, a tenu une conférence à La Posta del Libro, en Uruguay. Cette rencontre visait à démystifier une institution souvent voilée de secret, en partageant ses valeurs et principes avec le grand public. Fondée en 2007, cette obédience rassemble aujourd’hui 1 100 femmes dans 24 loges à travers le pays, incarnant un engagement humaniste et progressiste dans un contexte latino-américain marqué par l’évolution des droits des femmes.

Voici un portrait complet de cette Franc-maçonnerie exclusivement féminine, ancrée dans une tradition initiatique tout en s’adaptant aux défis contemporains.

Un héritage régional : des origines chiliennes à l’autonomie uruguayenne

La Franc-maçonnerie féminine en Uruguay s’inscrit dans un mouvement plus large d’émancipation en Amérique latine, où les loges mixtes et féminines émergent souvent en réaction aux structures patriarcales traditionnelles. L’histoire locale remonte à la fin du XVIIIe siècle, avec l’arrivée d’émigrants et les invasions britanniques de 1807, qui introduisent des loges militaires. La Grande Loge d’Uruguay, fondée en 1856 sous l’égide du Grand Orient du Brésil, domine le paysage maçonnique, mais reste majoritairement masculine.

La branche féminine naît plus tard, influencée par le Chili. En 1994, la Grande Loge féminine du Chili crée la première loge uruguayenne, « Antawara n°7 ». Après plusieurs années d’opérations sous tutelle chilienne, trois loges – dont « Constructoras » à Paysandú – permettent l’autonomie. Le 3 mai 2007, en présence de délégations chiliennes, argentines et brésiliennes, la patente est accordée, marquant la naissance officielle de la Grande Loge féminine d’Uruguay. Cette obédience, membre de la Fédération américaine de maçonnerie féminine (FAMAF) depuis 2013, regroupe aujourd’hui des loges comme « Foi, Espoir et Charité », « Eleusis » (liée au Droit Humain) et « Constructoras », réparties dans des villes comme Montevideo, Salto et Paysandú.

À l’échelle régionale, elle s’aligne sur des initiatives comme le Centre de liaison international de la maçonnerie féminine (CLIMAF), fondé en 1982 par la Grande Loge féminine de France et son homologue belge, qui promeut l’échange entre obédiences féminines. En Uruguay, où la franc-maçonnerie compte environ 5 000 membres au total, cette structure exclusivement féminine représente un espace d’empowerment, contrastant avec les obédiences masculines traditionnelles.

María Estela Vieras : une figure inspirante au sommet

María Estela Vieras, sérénissime grand maître depuis plusieurs années, incarne l’engagement de cette obédience. Née en Uruguay, elle s’engage tôt dans la quête spirituelle et humaniste, rejoignant les rangs maçonniques dans les années 2000. Élue en 2021, elle mène une action dynamique : conférences publiques, comme celle de La Posta del Libro, et participations internationales, telles que le 165e anniversaire de la Grande Loge d’Uruguay en 2023 ou le colloque CLIMAF à Marseille en avril 2025.

Vieras, également active dans des médias comme Canal 4 ou EL PUEBLO, défend une maçonnerie comme « religion du travail », où l’expérimentation personnelle prime. « Le travail est notre religion, car à travers lui nous nous perfectionnons et faisons le bien », affirme-t-elle. Sa vision, teintée d’une spiritualité inclusive, met l’accent sur l’unité des loges et l’amour du prochain, tout en critiquant les dérives sociétales. Sous sa direction, l’obédience célèbre ses 14 ans en 2021, renforçant ses liens avec la FAMAF (incluant Argentine, Bolivie, Mexique, Pérou et Venezuela).

Des principes fondateurs : philosophie, humanisme et initiation

La Grande Loge féminine d’Uruguay se définit comme une institution philosophique, humaniste, philanthropique, progressiste et initiatique. Ces piliers, inspirés des Constitutions d’Anderson (1723) – qui posent tolérance, libre examen et fraternité –, s’adaptent à une perspective féminine.

  • Philosophique : Elle repose sur une philosophie de vie guidée par la réflexion éthique et morale. Les rituels, « outils de travail », connectent à une énergie supérieure, le « Grand Architecte de l’Univers », sans dogme religieux. Cela évoque les traditions maçonniques libérales, où la quête de vérité transcende les croyances.
  • Humaniste : L’accent est mis sur l’être humain, particulièrement la femme, dans un pays où les inégalités persistent. Les membres se perfectionnent intellectuellement, éthiquement, moralement et spirituellement, favorisant l’émancipation individuelle.
  • Philanthropique : Les actions sociétales – aide aux vulnérables, éducation – sont désintéressées, incarnant la solidarité sans retour. Des initiatives locales, comme à Paysandú, soutiennent l’inclusion et l’égalité.
  • Progressiste : L’obédience évolue avec la société, s’ouvrant aux débats contemporains sur les droits des femmes et la justice sociale, sans rigidité dogmatique.
  • Initiatique : Le rite d’initiation éveille les « facultés latentes », via symboles et rituels, pour une transformation intérieure. Seules les femmes engagées dans une quête personnelle sont admises, sans barrières ethniques, sociales ou religieuses.

Ces principes s’alignent sur ceux de la Grande Loge féminine de France (GLFF), qui influença indirectement le mouvement via CLIMAF : liberté de conscience, tolérance et perfectionnement de l’humanité.

Valeurs au cœur : tolérance, solidarité et amour du prochain

Au-delà des principes, les valeurs guident l’action quotidienne. La tolérance transcende les différences, favorisant un espace inclusif pour des femmes de tous horizons. La solidarité se traduit par des actions collectives, renforçant les liens fraternels. L’amour du prochain, pivot spirituel, inspire une éthique altruiste :

« Nous nous perfectionnons pour transformer la société en une plus juste, équitable et fraternelle »

martèle Vieras. « Seul changer soi-même permet de changer le monde. »

Ces valeurs, héritées de la maçonnerie universelle, s’adaptent au contexte uruguayen : lutte contre les inégalités de genre, promotion de la laïcité et réflexion sur l’héritage colonial. Elles rappellent Maria Deraismes, pionnière française initiée en 1882, fondatrice du Droit Humain, qui inspira les obédiences féminines latino-américaines.

Impact sociétal : une quête intérieure au service du collectif

Avec 1 100 membres, l’obédience influence discrètement la société uruguayenne, progressiste en matière de droits (légalisation du mariage gay en 2013, avortement en 2012). Les conférences de Vieras, comme celle du 23 octobre 2025, démystifient la maçonnerie, brisant le « silence absolu » qui l’entoure. Les loges, comme « Constructoras » à Paysandú, servent de laboratoires de réflexion, favorisant l’empowerment féminin dans un pays où les femmes représentent 52 % de la population mais restent sous-représentées en politique (20 % des parlementaires).

Internationale, l’obédience participe à la FAMAF, renforçant les échanges régionaux. Elle n’est pas une religion, mais un chemin d’autoconnaissance : « Toutes les femmes sont bienvenues, pourvu qu’elles cherchent en elles-mêmes », insiste Vieras.

Perspectives : un modèle pour l’émancipation féminine

En 2025, alors que l’Uruguay célèbre ses avancées sociales, la Grande Loge féminine d’Uruguay incarne une maçonnerie vivante, où spiritualité et action convergent. Sous l’impulsion de Vieras, elle vise à multiplier les loges et à approfondir les partenariats avec CLIMAF et FAMAF. Son message : transformer l’individuel en collectif pour une société fraternelle.

Une institution qui, par ses valeurs intemporelles, continue d’illuminer le chemin vers l’égalité, prouvant que la franc-maçonnerie féminine n’est pas un mystère, mais un engagement quotidien pour l’humanité.

L’Est constitue le repère maçonnique… pourtant l’histoire de la cartographie ne l’entend pas ainsi

La cartographie, ou l’art de représenter l’espace, est un miroir de l’évolution humaine : des premières esquisses rupestres aux projections numériques d’aujourd’hui, elle reflète nos connaissances, nos croyances et nos ambitions. Dès 8000 ans avant notre ère, l’humanité trace des chemins pour naviguer le monde visible et invisible. Mais pourquoi, sur nos cartes modernes, le nord trône-t-il invariablement en haut ? Cette convention, loin d’être naturelle, est le fruit d’un long processus historique, culturel et technique.

À travers les âges, les cartes ont oscillé entre orientations diverses, influencées par la religion, la navigation et l’ego des cartographes. Ce récit explore cette trajectoire, avec un zoom prolongé sur l’Orient, cardinal symbolique par excellence dans la franc-maçonnerie, où l’Est incarne la lumière initiatique et la quête spirituelle.

Les premières cartes : des étoiles aux paysages gravés

Quand il doit couvrir de grandes surfaces, une des premières difficultés du cartographe, est de choisir un système de projection.

Les origines de la cartographie remontent au Paléolithique supérieur, bien avant l’invention de l’écriture. Les premières représentations connues ne dépeignent pas la Terre, mais le ciel nocturne. Dans la grotte de Lascaux (France), des points datés de 16 500 av. J.-C. esquissent le Triangle d’été (Véga, Deneb, Altaïr) et les Pléiades, une carte stellaire pour guider les chasseurs. En Espagne, la grotte d’El Castillo révèle une carte de la Couronne boréale vers 12 000 av. J.-C., preuve que nos ancêtres cartographiaient déjà l’invisible pour dompter l’inconnu.

L’art rupestre évolue vers des cartes terrestres. Des gravures simples évoquent des collines ou des habitats, comme à Bedolina (Italie), un pétroglyphe de la fin de l’Âge du bronze (3000-1000 av. J.-C.) montrant des champs, rivières et habitations – une topographie proto-agricole.

Carte de Bedolina dans le Val Camonica. (Crédit : Luca Giarelli)

En 2021, la dalle de Saint-Bélec (Bretagne, 2150-1600 av. J.-C.) est réinterprétée comme une carte miniature d’un réseau hydrographique, soulignant les compétences des chasseurs-cueilleurs. En 2025, des sculptures à la Ségognole (Fontainebleau) datées de 14 000 ans confirment cette précocité : une représentation du relief local, gravée pour la survie.

Ces cartes primitives, bidimensionnelles, ignorent les projections complexes.

Elles servent à la navigation locale, sans orientation fixe : le haut est souvent le lieu du créateur, reflet d’un égocentrisme primal.

Antiquité : de Babylone à Ptolémée, l’émergence des grilles

Les civilisations mésopotamiennes posent les bases. À Babylone (vers 2300 av. J.-C.), une argile gravée montre Babylone au centre, entourée de l’Euphrate et de l’océan cosmique, avec l’Est en haut pour honorer Ishtar, déesse des vents nord-est. Les Égyptiens, eux, placent le sud en haut, aligné sur le Nil coulant vers le nord, comme une gravité terrestre. Ces choix culturels dictent l’orientation : le haut est sacré, centré sur le créateur.

Anaximandre, détail de L’École d’Athènes de Raphaël, 1510-1511, Vatican (Rome).

En Grèce antique, Anaximandre (VIe siècle av. J.-C.) invente la première carte circulaire, avec Délos au centre et l’océan en bordure. Hécatée de Milet (Ve siècle) affine les contours de l’Europe, Asie et Libye. Eratosthène (IIIe siècle av. J.-C.) introduit méridiens et parallèles, divisant le globe en cinq zones climatiques, mais ses cartes restent orientées vers l’Est, source de lumière solaire.

Ptolémée (IIe siècle ap. J.-C.) marque un tournant avec son Géographie, premier atlas systématique. Il utilise une grille de latitudes et longitudes, originaire de Rhodes, et oriente ses cartes vers le nord pour aligner avec l’étoile Polaire, repère astronomique. Cette innovation, redécouverte au Moyen Âge, fixe progressivement le nord en haut, influençant les navigateurs.

Moyen Âge : cartes en T, portulans et l’école majorquine

Le Moyen Âge mêle foi et exploration. Les cartes en T-O, cosmogoniques, placent Jérusalem au centre, avec l’Est en haut : Europe à gauche, Asie à droite, Afrique en bas, entourées d’un océan en O. Influencées par le christianisme, elles symbolisent le Paradis oriental, où le soleil naît. Al-Idrisi (1154) inverse : sa Tabula Rogeriana, la plus précise de l’époque, oriente sud en haut, fidèle à la tradition arabe où le nord est « sombre ».

La Tabula Rogeriana (1154), créée par Al Idrissi, est une carte du monde orientée au sud.

Les portulans, dès le XIIIe siècle, révolutionnent la navigation : cartes côtières linéaires pour marins, avec rose des vents centrée, sans orientation fixe – l’Est domine souvent pour le lever du soleil. La Carte d’Avignon (XIIIe siècle) en est l’exemple pionnier.

L’école majorquine (XIVe siècle) excelle : Abraham Cresques crée l’Atlas catalan (1375), chef-d’œuvre avec 23 cartes à échelle uniforme (1:900 000), intégrant sphéricité terrestre. Ses successeurs, comme Mecia de Viladestes ou Gabriel de Vallseca, influencent les découvertes océaniques, avec l’Est souvent en haut pour honorer l’Aragon.

Les six parchemins constituant l’Atlas Catalan, de 1375, attribué aux Cresques

Époque moderne : explorations, projections et le triomphe du nord

L’Âge des découvertes bouleverse tout. Oronce Fine dresse la première carte de France en 1553, mais les portulans dieppois (XVIe siècle), par Pierre Desceliers, orientent Est pour les routes atlantiques. La détermination précise de la longitude (via chronomètres en 1760) et latitude accélère les progrès.

Au XVIIIe siècle, la famille Cassini produit la première carte géodésique de France (1:86 400), triangulée sur 50 ans, avec nord en haut pour aligner sur Polaire. Napoléon ordonne en 1808 une carte militaire au 1:80 000, évoluant au 1:50 000 en 1914 pour la Grande Guerre.

La projection de Mercator est une représentation plane de la Terre de type cylindrique (mais ce n’est pas une projection centrale).

La projection de Mercator (1569) scelle le nord en haut : conçue pour la navigation, elle préserve angles et directions, avec nord aligné sur compas magnétique. L’Atlas d’Ortelius (1570) et les cartes de Waldseemüller (1507) la popularisent. La NASA, en 1972, inverse Blue Marble pour le public, plaçant nord en haut par convention européenne.

Pourquoi le nord est-il toujours en haut ? Une convention culturelle et technique

Globe terrestre, La terre
Globe terrestre, La terre

Aucune raison scientifique n’impose le nord en haut : la Terre est sphérique, sans « haut » absolu. Cette orientation résulte d’un concours de facteurs : égocentrisme (cartographes européens se placent au centre), astronomie (Polaire fixe le nord), navigation (compas pointe nord magnétique) et héritage ptoléméen. Avant Mercator, l’Est dominait (lever du soleil, Paradis chrétien); le sud chez les Arabes (nord sombre). Aujourd’hui, cette norme eurocentrique persiste, mais des cartes « sud en haut » – comme celles d’Arsinée Khanjian – challengent ce biais, soulignant comment les cartes façonnent nos perceptions géopolitiques.

L’histoire de l’Est chez les francs-maçons : un chapitre symbolique étendu

Illustration d’un temple de Toulouse, rue de l’Orient. (©DR)

Dans la Franc-maçonnerie, l’Est transcende la cartographie pour devenir un pilier ésotérique, symbole de lumière, d’initiation et de renaissance. Cette orientation cardinale, ancrée dans les rituels et architectures maçonniques, reflète une cosmogonie où l’Orient est la source primordiale de vérité, héritée des mystères antiques. Son histoire, tissée de solarité, de sacré et de progression initiatique, mérite un examen approfondi, car elle éclaire comment la maçonnerie a intégré et sublimé les traditions cartographiques orientales.

Origines antiques : l’Est comme lever divin

L’importance maçonnique de l’Est puise dans les cultes solaires préhistoriques et antiques, où il symbolise l’émergence de la lumière sur les ténèbres. Chez les Égyptiens, Râ naît à l’Est, traversant le ciel pour illuminer le monde ; les temples, comme Karnak, s’orientent est-ouest pour ce cycle cosmique. Les Sumériens et Babyloniens honorent l’Est via Ishtar, déesse des vents nord-est, alignant leurs cartes avec ce point sacré. Les Hébreux, influence majeure pour la maçonnerie biblique, voient en l’Est (Mizrach) la direction du Temple de Salomon, dont la porte orientale ouvre sur le Saint des Saints. Ézéchiel (43:1-4) décrit la gloire divine entrant par l’Est, symbolisant révélation et purification. Cette orientation funéraire – corps face à l’Est pour la résurrection – imprègne le rituel maçonnique, où le candidat, né dans les ténèbres du Nord, progresse vers la lumière orientale.

Moyen Âge et influences mystiques : l’Est chrétien et arabe

Au Moyen Âge, les cartes en T-O placent Jérusalem – et donc l’Est – au sommet, reflet chrétien du Paradis oriental. Al-Idrisi (1154) oriente sud, mais son Est reste source de connaissance arabe, influençant les Templiers, précurseurs maçonniques. Les loges opératives médiévales, bâtisseuses de cathédrales orientées est (lever du soleil sur le chœur), transmettent ce symbolisme aux spéculatifs.

Les mystiques juifs et soufis, via les kabbalistes et Rose-Croix, renforcent l’Est comme portail alchimique. Dans la Kabbale, l’Est (Tiferet) équilibre miséricorde et justice, écho maçonnique du Grand Architecte. Les portulans, avec rose des vents centrée sur l’Est, inspirent les rituels de progression : du profane (Ouest) à l’initié (Est).

Naissance de la maçonnerie spéculative : l’Est comme lieu de lumière

Le premier texte maçonnique français
« Les Devoirs enjoints aux maçons libres »

La maçonnerie moderne émerge en 1717 avec la Grande Loge de Londres, mais son Est tire des opératifs médiévaux. Les Constitutions d’Anderson (1723) évoquent l’Est comme origine de la « géométrie spéculative », art premier des maçons. Le rituel du 1er degré place le candidat au Nord-Est, coin de ténèbres et lumière, symbolisant la naissance spirituelle : « De l’Est, la lumière descend sur le profane. »

Albert Mackey (Symbolism of Freemasonry, 1869) explique : l’Est est sacré car « source de lumière matérielle et intellectuelle », voyageant de l’Orient (Égypte, Grèce) à l’Occident barbare. Le Vénérable Maître trône à l’Est, dispensant sagesse comme le soleil levant. Cette orientation architecturale – loges est-ouest – imite le Temple de Salomon, dont Hiram d’Tyre, maître maçonnique mythique, oriente l’autel vers Jérusalem orientale.

L’Est dans les rituels et symboles : renaissance et initiation

Dans le rituel yorkite ou écossais ancien, l’Est est lieu d’élévation. L’apprenti, voilé, avance vers l’Est pour l’initiation, symbolisant passage des ténèbres (Nord) à la lumière (Est). Albert Pike (Morals and Dogma, 1871) lie l’Est au soleil levant, archétype de régénération : « Hiram, assassiné à l’Ouest, ressuscite à l’Est. » Les colonnes Jachin (Est) et Boaz (Ouest) encadrent ce voyage, Jachin signifiant « Il établit » – fondation divine orientale.

Symboliquement, l’Est est le « lieu de lumière » : le compas ouvert pointe vers l’Est, évoquant l’expansion de l’âme. Dans les hauts grades, l’Est intègre kabbalah : Tiferet (Est) équilibre les Sephiroth, centre de l’Arbre de Vie. Les Rose-Croix, influençant la maçonnerie écossaise, voient l’Est comme aube alchimique, transmutant plomb (profanité) en or (illumination).

Influences cartographiques maçonniques : de Ptolémée aux loges coloniales

La maçonnerie, née d’opératifs voyageurs, intègre les cartes : les portulans orientés Est guident les rituels de progression. Ptolémée, redécouvert au XVe siècle par des moines byzantins comme Maximus Planudes, influence les loges : ses grilles nord-est fixent l’orientation maçonnique, où l’Est domine spirituellement. Mercator (1569), oriente nord pour la navigation, mais les loges gardent l’Est symbolique, opposé au Nord « barbare ».

Aux XVIIIe-XIXe siècles, les maçons coloniaux – comme en Amérique – cartographient l’Ouest, mais l’Est reste sacré : loges orientées vers Jérusalem, source de Hiram. En Europe, les loges françaises (Grand Orient) intègrent l’Est dans des cartes ésotériques, comme celles de l’Atlas catalan, vues comme allégories de l’initiation.

L’Est maçonnique aujourd’hui : héritage vivant

Aujourd’hui, l’Est persiste : loges mondiales s’orientent est, rituels invoquent « la lumière de l’Est ». Des auteurs comme Manly P. Hall (Secret Teachings, 1928) lient l’Est aux mystères égyptiens, influençant la maçonnerie ésotérique. Cette symbolique cartographique – Est comme haut spirituel – contredit le nord dominant, rappelant que pour les maçons, la vraie carte est intérieure, guidée par la lumière orientale.

Cartographie contemporaine : du numérique aux défis globaux

Couverture de la carte d’État-Major de 1866

Au XXe-XXIe siècles, la cartographie s’affine : GPS, satellites, IA. Les cartes IGN (1:25 000) succèdent aux Cassini ; Google Maps impose le nord en haut pour l’utilisateur occidental. Mais des voix critiques émergent : cartes « sud en haut » décentrent l’hémisphère Nord, questionnant le colonialisme.

En 2025, avec le changement climatique, les cartes modélisent mers montantes et migrations, rappelant leur rôle sociétal. L’histoire de la cartographie, de Lascaux à l’IA, montre que les cartes ne reflètent pas le monde : elles le façonnent, avec l’Est – chez les maçons – comme éternel phare d’espérance.

Une invitation à redessiner nos cartes intérieures, où nord ou est, la quête reste la même : naviguer vers la lumière.

« Le principe de Dilbert » : une satire maçonnique de l’incompétence dans les Loges ou dans les Obédiences

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Dans l’univers feutré des loges et des obédiences maçonniques, où la quête de lumière et de perfection morale guide traditionnellement les esprits, une ombre plane : l’incompétence. Inspiré par le principe de Peter, popularisé dans les années 1960, le principe de Dilbert, tel que formulé avec humour par Scott Adams dans son livre satirique Le Principe de Dilbert, offre une lentille acérée pour décrypter ce phénomène.

Si le principe de Peter postule que « tout employé tend à s’élever à son niveau d’incompétence », le principe de Dilbert pousse l’absurde plus loin :

« Les gens les moins compétents sont systématiquement affectés aux postes où ils risquent de causer le moins de dégâts : ceux de managers. »

Appliqué au contexte maçonnique, ce concept révèle des vérités troublantes sur certains dignitaires, qu’il s’agisse des loges locales ou des instances dirigeantes des obédiences. Entre satire et réflexion, cet article explore cette dynamique, tout en s’inspirant des valeurs de la Franc-maçonnerie – travail sur soi, fraternité, tolérance – avec une pointe d’ironie, en écho à la célèbre maxime :

« La différence entre la tolérance et la Fraternité ? La tolérance consiste à savoir qu’il y a des imbéciles dans les loges et la Fraternité consiste à ne pas donner les noms. »

Pierre Dac

Du principe de Peter au principe de Dilbert : une évolution vers l’absurde

Dr. Laurence Peter, celui du « Principe de Peter » et de la « Prescription de Peter » en 1975

Le principe de Peter, énoncé par Laurence J. Peter en 1969, suggérait que dans une organisation, un individu compétent gravit les échelons jusqu’à atteindre un poste où ses compétences s’épuisent, le rendant inapte. Dans ce schéma, un dirigeant incompétent aurait au moins été efficace à un niveau subalterne. Mais Scott Adams, dans Le Principe de Dilbert, propose une version aggravée et humoristique : les moins compétents ne sont pas simplement promus par erreur, ils sont délibérément placés en gestion, où leur ignorance – notamment en technologie ou en bon sens – cause le moins de dégâts opérationnels. Les employés brillants, irremplaçables à leurs postes, stagnent, tandis que les maladroits règnent.

Transposée au monde maçonnique, cette idée prend une tournure fascinante. Les loges et obédiences, censées être des écoles de perfectionnement moral et intellectuel, ne sont pas immunisées contre ces dynamiques. Les dignitaires, qu’ils soient vénérables maîtres ou grands maîtres, ne sont pas toujours choisis pour leur sagesse ou leur érudition, mais parfois pour leur capacité à ne pas perturber l’équilibre fraternel – ou, ironiquement, pour leur inaptitude à gérer les détails techniques ou philosophiques du travail initiatique.

L’incompétence maçonnique : des loges aux obédiences

Dans les loges, le phénomène peut se manifester subtilement. Un frère, peut-être peu à l’aise avec les rituels ou les symboles, gravit les grades grâce à son engagement social ou sa popularité, devenant vénérable maître. Là, son manque de profondeur intellectuelle ou sa méconnaissance des textes traditionnels – comme les Constitutions d’Anderson – peut transformer les tenues en exercices formels plutôt qu’en moments de réflexion. Les frères compétents, ceux qui maîtrisent l’équerre et le compas dans leur sens symbolique, restent souvent à l’ombre, jugés trop précieux pour quitter leurs rôles opérationnels.

À un niveau supérieur, dans les obédiences, l’incompétence peut s’amplifier. Certains grands maîtres, élus pour leur charisme ou leurs réseaux plutôt que pour leur vision, peinent à guider les loges vers une unité spirituelle. Ignorants des subtilités des rites – qu’il s’agisse du Rite Écossais Ancien et Accepté ou du Rite Français – ou des enjeux contemporains comme la laïcité, ils privilégient l’administration ou les compromis politiques internes. Cette situation rappelle le principe de Dilbert : placer les moins aptes en haut limite les dégâts sur le terrain, mais étouffe l’élan initiatique.

Un exemple frappant est l’organisation d’événements majeurs, comme des colloques maçonniques. Sous la direction d’un dignitaire incompétent, ces rassemblements, censés éclairer, se réduisent parfois à des discours creux ou à des querelles de pouvoir, loin de l’idéal de « travail sur soi » cher à la maçonnerie.

Une solution paradoxale : la stagnation des compétents

Le dessinateur Scott Adams.

Le principe de Dilbert offre une solution paradoxale au problème posé par le principe de Peter. Dans une entreprise dilbertienne, les incompétents sont promus pour quitter leurs postes inefficaces, tandis que les compétents restent à leur place, préservant l’efficacité globale. Dans une obédience maçonnique, cela pourrait signifier que les frères maladroits accèdent aux charges symboliques (vénérable, grand officier), laissant les érudits – ceux qui décryptent les mystères du GADU (Grand Architecte de l’Univers) – continuer leur labeur discret en loge.

Cette stagnation des talents a un revers : elle protège la tradition. Les loges conservent leurs piliers intellectuels, ceux qui maintiennent vivants les symboles – tablier, compas, niveau – et les idéaux de tolérance et de fraternité. Mais elle risque aussi de figer l’institution, empêchant une régénération par les idées neuves portées par les plus capables.

La tolérance maçonnique face à l’incompétence : une fraternité silencieuse

Pierre Dac, incarnation de la grande intelligence, seul rempart contre la barbarie (image Wikipédia)

Ici entre en jeu la sagesse de Pierre Dac : « La différence entre la tolérance et la Fraternité ? La tolérance consiste à savoir qu’il y a des imbéciles dans les loges et la Fraternité consiste à ne pas donner les noms. » Cette phrase, à la fois ironique et profonde, encapsule l’attitude maçonnique face à l’incompétence. La tolérance, vertu cardinale, invite à accepter les faiblesses humaines, même chez les dignitaires. La fraternité, elle, impose un silence bienveillant, évitant les jugements publics qui fractureraient l’harmonie de la loge.

Pour un franc-maçon, cette approche n’est pas une capitulation, mais un défi. Le travail sur soi, pilier de l’initiation, exige de polir ses propres « pierres brutes » – jugements hâtifs, frustrations – face à l’inaptitude d’autrui. Les symboles comme l’équerre (rectitude) et le fil à plomb (verticalité morale) rappellent que la critique doit d’abord s’exercer en son for intérieur. Ainsi, la loge devient un laboratoire où l’incompétence des autres devient une occasion de croissance personnelle, plutôt qu’une source de division.

Une satire constructive : le miroir de la maçonnerie

Le principe de Dilbert, appliqué à la franc-maçonnerie, n’est pas une condamnation, mais un miroir. Il incite les frères à réfléchir : les dignitaires incompétents sont-ils le reflet de nos propres failles collectives ? La promotion des moins aptes pourrait découler d’une culture fraternelle trop indulgente, où la loyauté prime sur le mérite. Pourtant, cette faiblesse apparente cache une force : en évitant de promouvoir les meilleurs, les loges préservent leur essence initiatique, loin des ambitions personnelles.

En 2025, alors que les obédiences affrontent des défis modernes – numérisation, diversité, renouvellement –, le principe de Dilbert invite à un équilibre. Plutôt que de déplorer l’incompétence, les maçons pourraient la transformer en opportunité : former les dignitaires, valoriser les compétences subalternes, et faire de la fraternité un levier d’amélioration mutuelle. Comme le suggère le compas, modérer ses attentes tout en mesurant son propre progrès reste la clé.

En somme, le principe de Dilbert, lu à travers le prisme maçonnique, devient une satire bienveillante.

Il rappelle que, même parmi les « imbéciles » des loges, la lumière de l’initiation peut briller – à condition que la tolérance s’allie à un travail sincère sur soi, dans le silence fraternel prôné par Pierre Dac.

Le syndrome du pénultième : une peur irrationnelle qui divise les classes, et ses échos dans la Franc-maçonnerie

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Dans une société où les inégalités économiques creusent des fossés abyssaux, un phénomène psychologique subtil explique pourquoi certains individus, pourtant vulnérables, résistent aux politiques qui pourraient les bénéficier. Baptisé « syndrome du pénultième », ce concept, forgé par les économistes Ilyana Kuziemko de Princeton et Michael I. Norton de Harvard, révèle comment la terreur d’occuper la dernière place sociale pousse les « avant-derniers » à s’opposer à toute aide aux plus démunis. Ce mécanisme, documenté par des études rigoureuses, n’est pas seulement un puzzle électoral ; il touche à l’essence humaine de la hiérarchie et de la solidarité. Et dans la franc-maçonnerie, cette dynamique trouve un écho fascinant : une institution qui, par ses rituels et sa philosophie, cherche précisément à transcender ces peurs pour forger une fraternité authentique.

Cet article, nourri des travaux originaux des économistes et d’analyses historiques sur la maçonnerie, explore ce syndrome en profondeur, avant d’en tracer les parallèles avec l’univers maçonnique, où l’égalité symbolique défie les divisions du monde profane.

Qu’est-ce que le syndrome du pénultième ?

La pauvreté ne date pas d’hier… Mais comment la misère peut-elle encore exister à notre époque si moderne?

Le syndrome du pénultième, ou « last-place aversion » en anglais, désigne la tendance psychologique à rejeter des mesures redistributives par crainte de perdre son rang relatif dans la hiérarchie sociale. Imaginez un individu modeste, fier de son statut d' »avant-dernier » : il préfère stagner plutôt que de voir les plus pauvres le rattraper, car cela ébranlerait son fragile sentiment de supériorité. C’est cette peur viscérale, plus que l’égoïsme pur, qui motive des choix contre-productifs.

Les travaux fondateurs de Kuziemko et Norton, publiés en 2011 dans le Quarterly Journal of Economics sous le titre « Last-place aversions: Evidence and redistributive implications« , ont posé les bases scientifiques de ce concept. Dans une série d’expériences randomisées, les chercheurs ont soumis des participants américains à des scénarios économiques simulés. Par exemple, des joueurs recevaient des « salaires » fictifs échelonnés (de 1 à 5 dollars par tour), et devaient voter pour ou contre une redistribution qui égaliserait les plus bas revenus.

Résultat : 56 % des participants rejetaient l’aide si elle les plaçait en « avant-dernier » position, même si cela augmentait leur propre gain absolu. Ce n’est pas la pauvreté absolue qui effraie, mais la proximité avec le bas de l’échelle.

Kuziemko et Norton, tous deux issus d’universités d’élite (Princeton pour l’une, Harvard pour l’autre), ont étendu leurs analyses dans un article de 2015 pour l’American Economic Review, coécrit avec Emmanuel Saez et Stefanie Stantcheva. Ils y démontrent que cette aversion s’amplifie chez les bas revenus : plus on est proche du fond, plus la peur de « tomber » domine. Une étude complémentaire de 2013, publiée dans le Journal of Public Economics, confirme que cette dynamique explique en partie pourquoi les Américains surestiment les chances de mobilité sociale (à 40 % contre 10-15 % en réalité) et sous-estiment les inégalités (estimant la part des 1 % les plus riches à 59 % de la richesse totale, alors qu’elle avoisine 85 % selon les données du Federal Reserve de 2023).

Ces résultats, validés par des méta-analyses comme celle de Gimpelson et Treisman en 2018 dans le Journal of Economic Perspectives, montrent que le syndrome n’est pas un trait américain isolé. En Europe, des enquêtes du Pew Research Center (2022) révèlent des modèles similaires : en France, 35 % des ménages modestes s’opposent aux hausses d’impôts sur les riches, craignant un « effet domino » sur leur propre niveau de vie. C’est une boucle infernale : la peur individuelle perpétue les inégalités collectives.

Les racines psychologiques et sociologiques du syndrome

Au-delà des chiffres, le syndrome du pénultième puise dans des mécanismes profonds. D’un point de vue psychologique, il s’apparente à l’aversion à la perte, théorisée par Daniel Kahneman et Amos Tversky dans leur prospect theory (1979). Perdre un rang relatif pèse plus lourd que gagner en absolu. Sociologiquement, Michael C. Behrent, historien américain cité dans Alternatives Internationales (2020), y voit l’empreinte des théories marxistes : l’hégémonie idéologique des élites impose une « fausse conscience » aux classes populaires, les poussant à internaliser les valeurs dominantes plutôt qu’à s’unir.

Behrent oppose cela à l’approche de Thorstein Veblen, pionnier de la sociologie économique dans The Theory of the Leisure Class (1899). Pour Veblen, les classes moyennes imitent la « consommation ostentatoire » des riches – voitures de luxe, gadgets high-tech – pour se distinguer des pauvres, renforçant ainsi les clivages. Kuziemko et Norton corroborent : leurs expériences montrent que l’aversion culmine quand les participants visualisent des graphiques d’inégalités, où leur position est trop proche du bas (taux de rejet : 70 % pour les « quasiment derniers« ).

Des études récentes amplifient ces insights. Une méta-analyse de 2021 dans Nature Human Behaviour (Alesina et al.) confirme que les perceptions erronées des inégalités – surestimation de la mobilité, sous-estimation des écarts – alimentent ce syndrome dans 20 pays OCDE.

En France, l’INSEE (2024) note que 28 % des électeurs modestes ont voté pour des politiques anti-redistribution en 2022, malgré une pauvreté à 14,5 %. C’est un cercle vicieux : la peur isole, l’isolement renforce la peur.

Pourquoi les pauvres votent-ils contre leurs intérêts ?

C’est la question lancinante qui a lancé les recherches de Kuziemko et Norton. Leur réponse : une combinaison de méconnaissance et de terreur existentielle. Dans leur essai de 2011 pour le New York Times (« Tax Policy and Americans‘ ‘Last-Place Aversion‘ »), ils citent :

« Si l’on aide les plus pauvres, alors c’est moi qui vais me retrouver tout en bas. »

Cette phrase, tirée d’entretiens qualitatifs, illustre le cœur du syndrome : l’identité sociale prime sur l’intérêt matériel.

Leur enquête, menée sur 1 200 participants, révèle que 62 % des bas revenus rejettent l’aide si elle profite aux « encore plus pauvres« . Cela explique des phénomènes comme le vote républicain chez les cols bleus américains (Pew, 2024 : 45 % des ouvriers blancs soutiennent les baisses d’impôts pour les riches). En Europe, un rapport de l’OCDE (2023) lie ce syndrome aux populismes : en Italie, 40 % des électeurs modestes ont plébiscité des partis anti-immigration en 2022, craignant une « concurrence » au bas de l’échelle.

Behrent, dans son blog pour Alternatives Internationales, insiste : une perspective marxiste verrait là l’hégémonie bourgeoise ; Veblen, l’imitation des élites. Kuziemko et Norton ajoutent : les Américains évaluent mal les faits (59 % vs. 85 % pour les inégalités), et surestiment la mobilité (le « mythe Horatio Alger« , où le self-made man triomphe par l’effort seul). Une étude de 2017 (Hauser et Norton) confirme : corriger ces biais via des infos factuelles réduit l’aversion de 25 %.

Le syndrome du pénultième dans la Franc-maçonnerie : une peur à transcender

La Franc-maçonnerie, née au XVIIIe siècle des Lumières comme un rempart contre les hiérarchies rigides, offre un contrepoint idéal au syndrome du pénultième. Ses rituels et symboles visent à dissoudre les clivages sociaux, invitant les membres – riches ou pauvres – à se voir comme égaux devant le Grand Architecte de l’Univers. Pourtant, ce paradoxe social maçonnique échoe le syndrome : comment, dans un monde divisé par les rangs, forger une fraternité où nul n’est « avant-dernier » ?

Schéma représentant les mécanismes de l’épigénétique : les marques biochimiques de méthylation apposées par des enzymes sur l’ADN conduisent à l’inactivation des gènes concernés. Les marques apposées sur les histones modifient l’état de compactage de la molécule d’ADN, favorisant ou au contraire limitant l’accessibilité aux gènes.

Historiquement, la maçonnerie a attiré des bourgeois modestes fuyant la peur du déclassement. Comme l’écrit Roger Dachez dans Histoire de la Franc-maçonnerie française (2016), les loges du XVIIIe siècle accueillaient artisans et petits marchands, terrifiés par la proximité des mendiants. Le rituel d’initiation, avec sa « mort symbolique« , brisait ces chaînes : l’apprenti, dépouillé de ses attributs profanes, renaissait égal, polissant sa « pierre brute » sans égard au rang. C’est une antidote épigénétique au syndrome : les déplacements codifiés (équerre, compas) et le langage symbolique (la chaîne d’union) reprogramment l’esprit à valoriser l’harmonie sur la compétition.

Des études comme celle de Jean-Luc Quoy-Bodin (Franc-maçonnerie et armée, 1987) montrent que les loges militaires du XIXe siècle combattaient le syndrome en unissant officiers et soldats, transcendant les rangs profanes.

Céline Bryon-Portet

Pourtant, le syndrome persiste : des analyses sociologiques (Bryon-Portet, 2018, dans Hermès) notent que certains maçons, issus de classes moyennes, résistent aux réformes égalitaires internes (comme la mixité pleine), craignant de « descendre » dans la hiérarchie symbolique. La Franc-maçonnerie répond par l’éthique : ses sept devoirs adogmatiques (Gérard Lopez, 33 secrets sur la Franc-maçonnerie, 2023) – liberté, égalité, fraternité – invitent à l’universalisme, où l’avant-dernier aide le dernier sans peur. C’est une leçon vivante :

face au syndrome, la maçonnerie propose non la compétition, mais la construction collective d’un temple où tous sont au centre.

Implications sociétales et maçonniques : vers une solidarité libérée

Le syndrome du pénultième n’explique pas tout – comme le notent Kuziemko et Norton, il s’entremêle à des biais cognitifs et à l’hégémonie idéologique. Mais pour la Franc-maçonnerie, c’est un appel : ses loges, microcosmes égalitaires, modélisent une société où la peur du bas cède à la joie du lien. En 2025, avec des inégalités record (Oxfam : 1 % détient 45 % de la richesse mondiale), cette philosophie reste d’actualité. Les maçons, gardiens d’un « secret fraternel » (tradition du Droit Humain), pourraient inspirer des politiques redistributives en promouvant l’éducation symbolique : comprendre que l’élévation collective élève tous.

En somme, le syndrome du pénultième révèle nos failles humaines ; la franc-maçonnerie, nos potentiels divins. Comme l’affirmait Lamartine (1848) : « Vous êtes les fabricateurs de la concorde. » Face à la peur du dernier rang, elle nous invite à bâtir un monde où nul n’est laissé en bas – parce que, en vérité, nous sommes tous liés.

Sources :

Kuziemko & Norton, Quarterly Journal of Economics (2011) ; American Economic Review (2015) ; Behrent, Alternatives Internationales (2020) ; Dachez, Histoire de la franc-maçonnerie française (2016) ; Lopez, 33 secrets sur la franc-maçonnerie (2023). Données OCDE (2023), Pew (2024).

Le « Grand Vide » ou la perte du sacré – quand l’homme moderne oublie l’axe

Un monde où tout se mesure et plus rien ne signifie.

Chebrou de Lespinats rallume les phares (Jung, Guénon, Teilhard) et rappelle que sans rite ni symbole, l’âme se défait.

Olivier de Lespinats
Olivier de Lespinats

Nous avançons dans ce livre comme dans une nef nocturne où la lampe à huile tient tête au vent. Olivier Chebrou de Lespinats nomme l’absence qui ronge nos jours et lui donne une figure concrète. Ce n’est pas un concept décoratif, c’est une blessure. Il parle d’une époque vidée de l’Esprit, d’un crépuscule du sacré, d’un langage qui bavarde là où jadis la Parole ouvrait un passage.

Nous reconnaissons les lieux désertés, les seuils dissous, l’effacement du temps consacré, la disparition des rites qui faisaient de l’existence une montée par degrés. Nous sentons que l’homme s’est défait de son axe et qu’il erre entre performances et lassitude, le cœur assourdi, la mémoire spirituelle ensablée. Cette mise à nu ne se nourrit pas de nostalgie. Elle appelle à une lucidité qui ne confond jamais critique et amertume. Elle demande que nous regardions en face la misère silencieuse d’un monde où tout se mesure et plus rien ne signifie, un monde qui a remplacé l’Être par l’usage et l’Infini par l’immédiat. Dans ces pages, l’auteur fait acte de fidélité envers ce qui demeure vivant, même exilé, et il en cherche les traces dans nos vies dispersées.

Le mouvement intérieur du livre suit une respiration qui nous est familière.

D’abord le constat, tranchant et douloureux, de l’effondrement discret qui gagne nos habitudes. Vient ensuite l’écoute des veilleurs. Carl Gustav Jung y tient la main de ceux qui cherchent, non pour rêver l’extérieur mais pour s’éveiller à l’intérieur, vers le Soi comme centre vivant, non pas idéal de surface mais noyau qui ramasse l’âme et la rend à sa densité.

René Guénon rend à la fracture sa portée métaphysique. Il parle d’un monde à l’envers, profané par le règne de la quantité, coupé de son Principe, privé de la médiation des symboles, livré aux pseudo-initiations et aux simulacres qui occupent sans nourrir.

Alain Daniélou rappelle que la Présence n’est pas une abstraction, elle vibre dans l’ordonnance du monde, elle chante par la musique, elle danse dans les formes, elle se reconnaît à la justesse des correspondances. Teilhard de Chardin ouvre l’horizon d’un cosmos travaillé de l’intérieur par une poussée d’unification, non comme fuite mais comme conversion de la matière à l’Esprit.

Maître Eckhart, Nicolas de Cues et les maîtres de Saint-Victor font entendre la voie du dénuement, la coïncidence des contraires, le silence qui enfante la parole vraie, la montée patiente de la lettre à l’esprit. L’ouvrage n’égrène pas des citations pour l’illustration. Il convoque ces voix comme des phares alignés, afin que nous retrouvions le chenal dans la nuit.

Au cœur du propos, une thèse se précise.

Nous ne souffrons pas d’un manque d’informations mais d’une déritualisation qui a vidé les gestes de leur verticalité. L’existence moderne saute d’étape en étape sans franchir les seuils. Elle accumule les transitions administratives et ignore la métamorphose intérieure. Le rite n’est pas ici souvenir d’un folklore. Il demeure opération de l’être, alchimie qui transfigure la matière de nos jours, pédagogie qui replace chaque instant sous le signe d’une orientation.

Par le symbole, l’invisible se rend habitable et notre temps reprend sa texture.

Sans ce tissage, l’âme se dilue et la parole perd son poids de feu. L’auteur le dit sans dureté, mais sans concession, et nous entendons dans sa phrase la vieille loi qui, de mémoire d’homme, appelle à sanctifier le temps, à nommer les passages, à reconnaître l’axe. Alors la plainte cesse de tourner à vide. Une espérance apparaît, non comme doudou métaphysique, mais comme travail de réintégration, exigeant et doux à la fois, qui réapprend l’humilité des commencements et l’obéissance au vrai.

Après l’analyse, le livre s’engage.

Olivier Chebrou de Lespinats témoigne d’une traversée où la chevalerie intérieure n’est pas posture, mais discipline du regard et des mains. Il parle des rites servis, des ordres fréquentés, des symboles éprouvés, non pour exhiber des appartenances, mais pour dire ce que l’exercice fidèle a patiemment réparé. Il rappelle que la transmission n’est pas une opinion qui s’échange. C’est un feu confié qui demande veille et service. Nous lisons alors des pages qui rouvrent le chemin de la verticalité, non par slogans, mais par gestes simples. Retrouver le silence, non pas mutisme, mais chambre d’échos. Réapprendre la lenteur, non pas inertie, mais consentement à la densité du réel. Restaurer la parole, non pas pour convaincre, mais pour relier. Refaire des seuils, non pour exclure, mais pour entrer autrement. Revenir à l’étude, non pour collectionner des savoirs, mais pour laisser parler une sagesse qui nous précède. De chapitre en chapitre, la perspective s’éclaire. Il ne s’agit pas de rééditer des formes mortes. Il s’agit de réattacher le fil au Centre et de laisser l’Esprit engendrer les formes ajustées à notre temps.

Cette méditation prend souvent la forme d’une lutte aimante contre les impostures de notre monde.

L’auteur ne confond jamais liberté et caprice, interprétation et fantasme, créativité et dispersion. Il rappelle qu’il existe un ordre symbolique qui ne se fabrique pas, mais qui se reçoit. Il n’érige aucune police des consciences. Il renvoie chacun à la rectitude intérieure qui rend possible la joie. Nous trouvons là une éthique de la transmission qui refuse les consolations faciles. Elle fait place à l’épreuve. Elle ose la gravité. Elle redonne à la beauté sa fonction de guide. Elle rend à la joie son sérieux. Et nous sentons, au fil des pages, que la plainte initiale se transforme en prière active. La misère spirituelle n’est plus prétexte à déploration. Elle devient le lieu d’un retournement où l’homme consent à quitter la périphérie pour regagner le centre.

La force de ce livre tient aussi à sa langue.

Elle ne chante pas pour elle-même. Elle avance avec une sobriété ardente, ferme et hospitalière. Elle sait nommer l’abîme sans s’y complaire. Elle préfère l’image juste au trait appuyé. Elle refuse l’emphase et lui substitue la précision. Quand l’auteur rapporte la phrase de Jung sur la perte de l’âme, ce n’est pas pour enjoliver un diagnostic consensuel. C’est pour situer le combat, qui n’a pas l’ennemi pour objet mais l’oubli, et qui n’a pas pour arme la polémique mais la fidélité aux signes. Le lecteur sent que ces pages procèdent d’une pratique et non d’une humeur. Le tempérament de l’essayiste s’accorde à l’exigence initiatique et la pensée respire, tenue et claire.

Une courte halte biographique s’impose afin de comprendre la qualité d’oreille qui traverse ce texte. Olivier Chebrou de Lespinats travaille depuis de longues années à l’écoute des rites et des symboles, dans un dialogue continu entre traditions de sagesse, psychologie profonde et expérience intérieure. Humaniste de vocation, il place l’humain au centre d’une quête qui n’idolâtre pas l’homme, mais le relève par l’Esprit. Son itinéraire croise la mystique occidentale, les sagesses de l’Orient, la chevalerie spirituelle et l’exigence d’une éthique incarnée. Il a publié des ouvrages historiques et symboliques qui témoignent d’une même volonté de transmettre. Plusieurs distinctions sont venues saluer ce labeur discret, qu’il s’agisse de travaux sur l’Ordre de Saint-Lazare, d’études consacrées aux traditions équestres ou de contributions plus directement dédiées à l’histoire sacrée. Au lieu d’un palmarès, retenons une posture. Recherche patiente, sens du document, sens du symbole, souci de la langue, désir de faire passer le feu plutôt que de briller. Cette ligne de vie explique la tenue du présent essai et lui donne sa température intérieure.

Pour une brève bibliographie d’orientation, ajoutons que le lecteur gagnera à rapprocher ce volume de travaux antérieurs de l’auteur consacrés à l’histoire spirituelle et chevaleresque, où se dessinent déjà les thèmes majeurs du présent livre. Nous y retrouvons le goût des filiations, l’attention au geste rituel, l’exigence de vérité, la vigilance contre les confusions contemporaines. Cette constellation donne au Grand Vide sa portée. L’ouvrage n’est pas une indignation passagère. Il est un jalon dans une œuvre qui cherche la continuité sous la dispersion apparente des formes.

Au terme de cette lecture, nous ne sortons pas avec une recette… Nous sortons avec une boussole.

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La pointe indique la même direction depuis l’aube des temps. Retrouver l’axe, réaccorder la parole au souffle, réapprendre la patience, rouvrir les seuils, consentir à la lenteur qui guérit. Le désert que nous traversons n’est pas seulement un manque. Il peut devenir un temple nu, si nous acceptons de nous y tenir, disponibles à l’invisible, attentifs à la source qui recommence à couler quand la parole se tait et que le cœur veille. L’ultime pari du livre est là. Rien n’est perdu tant que l’homme se souvient de sa noblesse, non comme fierté, mais comme service. Alors la misère n’a plus le dernier mot. Elle devient la terre d’où surgit, à nouveau, l’espérance.

Le Grand Vide – Essai sur la misère spirituelle de notre époque

Olivier Chebrou de Lespinats – Les éditions L.O.L., 2025, pages, 11 € – version numérique 5 €

Pour la disponibilité, c’est ICI

Le mot de René : « Le temps indéfinissable »

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« Puisqu’il n’y a plus de temps, qu’on finisse les travaux » (Rituel).

Le mot « temps » dérive de la racine indo-européenne tem, qui signifie « couper », soit tomos en grec (« tome » en français), puis atomos ce qui ne peut être divisé.

L’impossible définition

« Qu’est-ce en effet que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé ; que si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps à venir ; que si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent » (Saint Augustin, Les Confessions, 398).

Tout est dit des difficultés engendrées pour la maîtrise de ce concept qui ne se perçoit que par des signes de son existence et non en tant que tel.

Qui serait capable d’expliquer facilement et brièvement le temps ? Qui peut le concevoir, même en pensée, assez nettement pour exprimer par des mots l’idée qu’il s’en fait ? Est-il cependant notion plus familière et plus connue dont nous usions en parlant ? Quand nous nous exprimons, nous comprenons sans doute ce que nous disons ; nous comprenons aussi si nous entendons un autre que nous parler.

Deux métaphores illustrent le concept de temps :

– la flèche qui explique que l’on va du passé au présent et du présent à l’avenir. C’est la sensibilité d’Aristote, de Leibniz, de la phénoménologie et de la physique ;

– le fleuve, comme cet an 2000 qui fut un futur, un présent et si vite un passé. C’est la position de Platon et de Newton.

Division et unification à la fois, c’est le grand paradoxe du temps qui est insaisissable en lui-même car il passe et disparaît à mesure qu’il se forme. « L’une des deux parties du temps a été et n’est plus ; l’autre partie doit être et n’est pas encore… Les doutes que peuvent faire naître l’existence et les propriétés du temps » (Aristote, Physiques).

Pour chacun, donc pour le poète, le temps est l’ennemi quotidien qui nous fait vieillir, mourir ; il nous angoisse, inéluctable. « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » (Ronsard, Sonnets pour Hélène).

Temps circulaire

« Le temps est le mouvement de la sphère céleste, parce que par lui les autres mouvements sont mesurés, et même le temps est mesuré par ce mouvement… On est en effet d’avis que le temps lui-même est un certain cercle » (Aristote, Physique).

Horloge astrologique
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Séduits par le succès et la beauté des mathématiques, les philosophes voyaient en elles un modèle pour les autres sciences. Au fronton de l’Académie, fondée par Platon, l’inscription « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » témoignait déjà de leur importance. Pour leur part, certains rituels énoncent qu’au fronton de l’école de Pythagore on pouvait lire : « Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre et qu’il n’y pénètre pas davantage s’il n’est que géomètre. » À partir de postulats simples et faciles à admettre, la raison, et la raison seule, avait construit des théories mathématiques d’une rigueur quasi parfaite. Cela s’applique au temps par l’intermédiaire du mouvement. « C’est en percevant le mouvement que nous percevons le temps » (Aristote, Physique). La justification du temps circulaire en découle :

« Il est évident que le transport circulaire est le premier des transports… Le circulaire est antérieur au rectiligne car il est plus simple et plus parfait. Or le parfait est antérieur à l’imparfait selon la nature, selon la notion, selon le temps ».

(Aristote, Physique)

« L’univers, au bout d’un temps donné, revient toujours au même état, dans l’alternance mesurée des vies périodiques » (Plotin, Ennéades). Le temps est comme le corps pour l’homme : il vit avec et ne le perçoit que lorsqu’il existe une entrave à son usage. Avec Heidegger, on pourrait dire « il y a du temps » mais « il n’est pas » : on le perçoit mais il reste inconcevable.

De même que certains rituels évoquent « le Grand Géomètre de l’Univers », Platon aborde la question divine dans le Timée (nom d’un pythagoricien) où il indique que la géométrie fut la science qui guida l’action du créateur : l’univers est « en forme de sphère ». L’âme du monde est obtenue par une succession d’actes réglés par la science des proportions : « Cette image éternelle qui progresse suivant le nombre, et que nous avons appelé le temps » (réponse de Timée à Socrate). Concevoir le mouvement des astres selon des déplacements circulaires et uniformes durera jusqu’à Kepler.

Temps linéaire

« La vie et la durée continue et éternelle appartient donc à Dieu » (Aristote, Métaphysique).

« Année de la vraie Lumière » (Rituel).

Temps infini
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Le passage du temps conçu comme circulaire au temps pensé comme linéaire est attribué à l’influence du christianisme. La Bible ne s’ouvre-t-elle pas ainsi : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Genèse 1). L’évangile de Jean de même : « Au commencement était la Parole ». Le moment zéro pour les datations est associé à la naissance du Christ. Le problème de l’origine est inhérent à la question ontologique. Mais pour parler de la naissance de l’être, l’être doit exister. Pour dire que quelque chose a changé dans X, il faut que quelque chose n’ait pas changé, X lui-même. Changement et origine nous mettent face à de redoutables problèmes. Il faut toujours un déjà-là pour parler de l’origine, ce qui pose l’origine absolue comme inaccessible. Leibniz ressent l’espace-temps comme une nécessité du discours sur les objets quand Newton le pose comme préexistant aux objets. Ce dernier va l’emporter.

Sablier qui se vide
Sablier qui se vide, le temps qui passe

Le franc-maçon sépare « l’ère vulgaire » de « l’ère de la vraie lumière » en choisissant un comput spécifique de l’origine des temps, avec des différences selon les rites. Par exemple, le 1er janvier 2000 devient le 1er jour du 11e mois de l’an 5999 si l’on suit les recommandations du pasteur Anderson dans ses Constitutions publiées en 1723, « In the Year of Masonery 5723 – Anno Domini 1723 ». On ajoute donc 4000 à l’année civile en cours et le premier mois est celui du calendrier julien originel, à savoir mars. Il est bien logique d’appeler à nouveau septembre le 7e mois non ?

« Comment donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus » (Saint Augustin, Confessions).

On évalue aisément la difficulté pour percevoir le temps : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas, et le présent n’est qu’une limite entre les deux, un instant ; et pourtant nous avons conscience de la durée. Alors, Augustin ne renonce pas : « Si le futur et le passé existent, je veux savoir où ils sont. » L’idée de mesurer le temps en le rapportant à l’espace lui paraît une erreur car le temps n’a pas d’être réel : c’est au moment où il s’écoule que l’on croit en tenir la mesure mais il glisse comme l’eau que l’on essaierait d’étreindre. « Ni l’avenir, ni le passé n’existent. Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’intuition directe ; le présent de l’avenir, c’est l’attente. » Et tout devient bien clair pour Augustin en mobilisant trois autres notions qui réfèrent à la pensée : la mémoire, la conscience et l’espoir. « Mon enfance, par exemple, qui n’est plus, est dans un passé disparu lui aussi ; mais lorsque je l’évoque et la raconte, c’est dans le présent que je vois son image, car cette image est encore dans ma mémoire. » Et il en va de même pour l’avenir. C’est l’esprit humain qui produit la dimension du passé, du présent ou de l’avenir. Les souvenirs du passé comme les signes du futur sont des sortes d’empreintes du temps, présence du passé et de l’avenir dans l’esprit qui s’énonce et de ce fait devient présent, le présent pas au sens « instant » mais au sens « manifestation ». « C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps » (Augustin, Confessions).

L’apport du christianisme sur le temps est très subtil. D’abord, il faut renoncer à tout retour au commencement, à la plénitude du passé. Vivre le présent n’est pas le résultat d’une chute, d’une condamnation ; c’est le temps de la liberté de l’homme en harmonie avec l’Esprit saint. Le rituel de l’eucharistie, cœur de la foi chrétienne, prend alors tout son sens. C’est le présent du passé de la crucifixion qui est réactualisé. L’homme se perd pour faire face au temps limité de sa vie. Il peut s’en échapper en se liant avec l’Être éternel ; il retrouve la paix dans le temps éternel qui extirpe du néant à venir.

« Le temps est ce qui se transforme ET se diversifie, l’éternité tout simplement se maintient ».

(Maître Eckhart, Sermon 32, cité librement par Heidegger)
Statue de Platon
Statue de Platon

Le temps, qui érode chez Platon, devient un espace de salut. Le temps n’a pas d’autre réalité que celle que lui confère ma conscience par ma mémoire (passé), mon attente (l’avenir) ou mon attention (présent). Il n’est que subjectif dans l’esprit des hommes. Ainsi la foi se mélange intimement avec les catégories philosophiques ; rationnelles, elles servent à expliquer (« saisis par la lumière de la raison ce que tu possèdes déjà fermement par la foi », saint Augustin, Lettre 120) mais elles peuvent aussi venir en contradiction avec des croyances.

« Sans la cohérence des processus irréversibles de non-équilibre, l’apparition de la vie sur la Terre serait inconcevable. La thèse selon laquelle la flèche du temps est seulement phénoménologique devient absurde. Ce n’est pas nous qui engendrons la flèche du temps. Bien au contraire, nous sommes ses enfants » (Prigogine, physicien et chimiste, La Fin des certitudes, 1996).

Pour la conception idéaliste, le temps n’est qu’une propriété de la conscience humaine. Il n’existe pas dans le monde réel qui est soumis à des lois éternelles, universelles.

« Ce serait nous, humains, observateurs limités, qui serions responsables de la différence entre passé et futur ».

(La Fin des certitudes)

Pour la conception réaliste, le temps est une qualité intrinsèque des choses imprimant au réel le rythme singulier d’un déploiement complexe auquel l’homme participe en tant que partie éminemment expressive de la nature.

La flèche du temps qui exprime l’irréversibilité des phénomènes est associée à des processus physiques simples : le frottement, la viscosité. L’irréversibilité se généralise pour rendre compte d’une foule de phénomènes : la formation des tourbillons, les oscillations chimiques, le rayonnement laser. L’irréversibilité n’est plus une simple apparence qui disparaîtrait si nous accédions à une connaissance parfaite.

« Elle est une condition essentielle de comportements cohérents dans des populations de milliards de milliards de molécules ».

(La Fin des certitudes)

L’exception est la réversibilité qui ne se produit qu’à l’échelle de l’infiniment petit.

« Le temps n’est plus secondé par les horloges, dont les aiguilles s’entre-dévorent aujourd’hui sur le cadran de l’homme.
L’adoration des bergers n’est plus utile à la planète.
Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé.
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »

(René Char, Extraits).