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Qu’est-ce que le temps ? Une réflexion à partir de St Augustin

Au IV-Vème siècle de notre ère, au livre XI de ses Confessions, Saint Augustin écrit la chose suivante : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. » Ce passage, qui fait débuter le texte, pose d’emblée le thème du temps, et précisément sa définition, que l’on est bien incapable de donner.
Il commence par reconnaître que le temps est une notion complexe, difficile à saisir, et qu’il se distingue de la réalité de l’éternité. Pour Augustin, l’éternité de Dieu n’a ni commencement ni fin, tandis que le temps est caractérisé par sa finitude et sa subjectivité. Cette réflexion nous conduit à nous poser la question fondamentale : Qu’est-ce que le temps ?

Le temps et ses divisions
Augustin poursuit sa réflexion en abordant les trois dimensions du temps à travers lesquelles l’âme humaine l’expérimente : la mémoire (le passé), l’attention (le présent), et l’attente (le futur). Il explique que ces trois dimensions sont des processus mentaux, et non des réalités objectives. Le passé, en tant que souvenir, vit dans la mémoire, le futur, en tant qu’anticipation, se projette dans l’imagination, et le présent, en tant que perception consciente, est vécu par l’âme. Cependant, il souligne que le passé et le futur n’ont pas de réalité propre. Le passé n’existe plus, et le futur n’est pas encore. Seul le présent a une existence réelle, mais il est constamment en mouvement, toujours sur le point de devenir passé.

Le véritable présent est un instant fugitif, indivisible, sans aucune étendue de durée, qui passe si rapidement du futur au passé qu’il n’a aucun espace propre.

St Augustin
Saint Augustin dans son cabinet de travail, par Botticelli Eglise Ognissanti, Florence

Pour Augustin, le présent est donc insaisissable, car il n’est qu’une transition entre le passé et le futur. Il explique que le présent de l’âme se compose d’un présent du passé (mémoire), d’un présent du présent (perception) et d’un présent du futur (attente). Ainsi, le temps n’est pas une entité extérieure ou objective, mais un phénomène lié à la perception de l’âme humaine.

Ainsi, pour Augustin, le temps ne se limite pas à une succession d’événements externes, mais dépend de la manière dont l’esprit humain se rapporte à eux. L’âme vit le temps dans une tension constante entre le passé, le présent et l’avenir. Mais ce rapport au temps peut être paradoxal : l’homme ressent une pression constante, et cette expérience du temps est souvent perçue comme une souffrance, car il n’y a jamais de moment qui puisse être pleinement saisi et vécu.

Augustin va plus loin en se demandant si Dieu a créé le temps. Selon lui, Dieu est extérieur au temps. Le temps, comme toute création, a eu un commencement ; il n’a pas existé de toute éternité. Ainsi, Dieu, en créant l’univers, a aussi créé le temps. Cependant, la question se pose alors de savoir si le temps existait avant la création du monde. Augustin répond que, dans la mesure où le temps est lié au mouvement et à la succession des événements, il ne peut exister avant la création de ces événements. Le temps, pour Augustin, est donc un phénomène lié à l’existence et à la succession des choses créées.

Augustin, dans sa vision chrétienne, lie aussi la question du temps à la finalité ultime de l’histoire humaine. Il considère le temps comme un processus qui mène à la rédemption et à la fin des temps. Le temps, en tant que phénomène créé, est donc orienté vers une fin : la rencontre définitive avec Dieu dans l’éternité. Cette dimension eschatologique du temps permet à Augustin de poser une perspective d’espérance pour l’humanité, qui trouve son salut au-delà du temps, dans l’éternité divine.

La réflexion de Saint Augustin sur le temps dans le Livre XI des Confessions met en lumière la complexité de la question, entre subjectivité de l’expérience humaine du temps et réalité objective de l’éternité divine. Pour lui, le temps est à la fois un phénomène réel et une illusion, un processus lié à la création du monde, mais aussi une réalité relative à l’âme humaine. En posant ces questions, Augustin cherche à concilier la foi chrétienne et la philosophie, tout en explorant les limites de la compréhension humaine face à l’infini de Dieu et à l’éternité.

Blaise Pascal dans son opus De l’esprit géométrique ne manque pas de souligner l’ambiguïté d’une définition du temps : Ainsi, si l’on avance ce discours : « Le temps est le mouvement d’une chose créée »; il faut demander ce qu’on entend par ce mot de temps, c’est-à- dire si on lui laisse le sens ordinaire et reçu de tous, ou si on l’en dépouille pour lui donner en cette occasion celui de mouvement d’un chose créée. Que si on le destitue de tout autre sens, on ne peut contredire, et ce sera une définition libre, ensuite de laquelle, comme j ‘ai dit, il y aura deux choses qui auront ce même nom.

Le temps chrétien est une durée originale par rapport au temps commun, étant donné que le temps chrétien entend le moduler sans pour autant rompre avec lui. Il sera alors utile de préciser comment se structure
l’expérience chrétienne. Pour cela lire à partir de la p.162 le DICTIONNAIRE DE SPIRITUALITE ASCÉTIQUE ET MYSTIQUE DOCTRINE ET HISTOIRE

Pour mieux situer la pensée augustinienne dans le cadre contemporain, il est utile de la confronter à quelques propositions majeures du temps chez les philosophes modernes, ainsi que les perspectives des sciences contemporaines.

Les théories modernes du temps en philosophie ont été influencées par des débats sur la nature du temps (relatif ou absolu) et la manière dont il est perçu par les sujets humains.

Ce qui frappe chez Augustin, c’est que sa réflexion sur le temps n’a rien de cosmologique ni de physique — contrairement aux traditions antiques qui cherchaient à mesurer le mouvement des astres. Elle est d’abord une enquête sur l’expérience vécue du temps, c’est-à-dire sur la manière dont le temps se donne à la conscience. En cela, Augustin peut apparaître comme un véritable précurseur de la phénoménologie du temps, telle qu’elle sera développée bien plus tard par Heidegger et Husserl.

Martin Heidegger, dans son œuvre Être et Temps, aborde le temps sous un angle existentialiste. Il considère le temps comme étant intrinsèquement lié à l’existence humaine, particulièrement à l’idée de l’être-là (Dasein). Pour Heidegger, le temps est lié à la finitude de l’homme, qui sait qu’il va mourir. Ce rapport au temps, selon Heidegger, n’est pas simplement une abstraction intellectuelle, mais fait partie intégrante de l’expérience humaine de l’existence. La proximité avec St Augustin est tout aussi frappante, quoique sur un registre existentiel. Heidegger affirme que l’homme — le Dasein — n’est pas dans le temps comme une chose dans un contenant, mais qu’il est le temps. Exister, c’est être tendu vers un avenir, enraciné dans un passé, engagé dans un présent. La temporalité est le mode d’être de l’existence.
Augustin n’aurait pas dit autre chose, bien qu’il l’exprime dans un cadre théologique. La distentio animi traduit déjà l’idée que l’homme n’est jamais enfermé dans un présent ponctuel, mais toujours écartelé entre ce qu’il a été et ce qu’il espère. Pour Augustin, cela manifeste la condition finie de l’homme, en contraste avec Dieu, qui seul est éternité, « présent éternel » hors du temps. Pour Heidegger, cette même finitude se comprend comme un « être-vers-la-mort » : nous sommes des êtres temporels parce que notre existence est limitée et projetée vers une fin.
Ainsi, malgré leurs différences d’horizon — théologique pour Augustin, ontologique pour Heidegger —, tous deux font du temps le cœur même de la condition humaine.

On retrouve chez Edmund Husserl, dans ses Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, une correspondance étonnante. Husserl montre que la conscience du temps n’est pas une suite d’« instants » isolés, mais un tissu où chaque moment est accompagné de rétentions (mémoire immédiate) et de protentions (anticipations). Le présent n’est jamais pur : il est toujours épaissi par ce qui vient de passer et ce qui est sur le point d’arriver. Or, Augustin avait déjà vu cela.
De part et d’autre, le temps objectif — celui des horloges — est pensé comme une construction secondaire, dérivée de ce temps vécu qui constitue notre conscience.
Edmund Husserl théorise le souvenir à l’aide d’un concept clef : la “rétention” ou “le souvenir primaire”. La rétention est une intentionnalité qui vise l’impression originaire : c’est un phénomène de la conscience. Comme l’explique Rudolf Bernet, “la conscience ne retient pas seulement le temps passé, mais elle se retient elle-même”.
« Ce que nous acceptons n’est pas l’existence d’un temps du monde, l’existence d’une durée chosique, ni rien de semblable, c’est le temps apparaissant, la durée apparaissant en tant que tels. Or ce sont là des données absolues, dont la mise en doute serait vide de sens. Ensuite, il est vrai, nous admettons aussi un temps qui est, mais ce n’est pas le temps d’un monde de l’expérience, c’est le temps immanent du cours de la conscience. Que la conscience d’un processus sonore, d’une mélodie que je suis en train d’entendre, montre une succession, c’est là pour nous l’objet d’une évidence qui fait apparaître le doute et la négation, quels qu’ils soient, comme vides de sens ».

Ajoutons Henri Bergson, le philosophe français, qui a élaboré une distinction fondamentale entre deux conceptions du temps : le temps « scientifique » (mesuré et quantifié, ce qu’il appelle le temps géométrique) et le temps vécu (ce qu’il appelle la durée). Selon Bergson, le temps vécu est celui de l’expérience subjective, celui que l’esprit humain perçoit. Cette vision rejoint la réflexion d’Augustin, qui insiste sur la subjectivité du temps, en particulier le passage incessant du présent au passé. Bergson défend l’idée que la durée (le temps vécu) est qualitative et ne peut être réduite à une simple mesure quantifiable comme le temps scientifique.

La réflexion de Saint Augustin sur le temps, bien qu’elle ait été formulée il y a plus de 1 500 ans, reste profondément pertinente. Elle trouve des échos dans la philosophie moderne et la science contemporaine, notamment dans l’étude de la subjectivité du temps et la relativité du temps. Comme Augustin, de nombreux philosophes contemporains, Bergson et Heidegger…, insistent sur la dimension subjective du temps. Pour eux, le temps n’est pas simplement un mécanisme externe mesurable (comme le pensait Newton), mais une expérience vécue qui dépend de l’être humain. Ils rejoignent Augustin, avec son accent sur la mémoire, l’attention et l’attente.

Toutefois, là où Augustin insiste sur la perception humaine du temps et son lien avec l’âme, les scientifiques contemporains, notamment avec la relativité d’Einstein et la mécanique quantique, traitent le temps comme une dimension objective et mesurable, régie par des lois universelles.

Pour Newton, le temps est absolu, homogène, universel. Il s’écoule indépendamment de la conscience humaine. Isaac Newton croyait à la réalité « substantielle » de l’espace et du temps. Selon lui, l’espace et le temps sont chacun une substance particulière, ce qui signifie qu’ils pourraient exister même si rien d’autre qu’eux n’existait.
Rien n’est plus éloigné de l’intuition augustinienne : le temps y est un cadre objectif, et non une expérience vécue.

La relativité restreinte et générale d’Einstein (1905 et 1915) a radicalement modifié ces compréhensions du temps. Cependant, là où Augustin parle de cette relativité dans un cadre de perception personnelle et intérieure, Einstein parle de la relativité du temps en termes d’observateur et de cadre spatial. : le temps cesse d’être absolu et devient relatif à l’observateur, indissociable de l’espace dans le continuum espace-temps.
Selon la théorie de la relativité, le temps n’est pas absolu et universel, comme le croyait Isaac Newton. Au contraire, le temps est relatif : il dépend de la vitesse de l’observateur et de la courbure de l’espace-temps. Un observateur en mouvement percevra le temps différemment de celui qui est au repos. Ce phénomène, appelé dilatation du temps, montre que le temps est étroitement lié à l’espace dans une structure qu’Einstein qualifie de « espace-temps ». Ainsi, le temps n’est plus une simple donnée objective, mais une dimension fluide qui varie en fonction du contexte.
Or, cette conception dite « réaliste du bloc » semble abolir l’importance du présent vécu, qui était au centre de la réflexion d’Augustin, Husserl et Heidegger. La théorie de la relativité générale montre que l’Univers n’est pas régi selon un ordre unique, mais selon une nébuleuse de temps «locaux». Ses équations permettent de calculer la différence qui existe entre eux et leur évolution les uns par rapport aux autres. Ce que nous appelons «maintenant», n’est qu’une bulle de temps autour de la Terre, si on la définit, par exemple en nanosecondes, elle s’étend seulement sur quelques mètres, en millisecondes sur quelques kilomètres. L’idée qu’il existe un «présent» défini à travers l’Univers est une extrapolation illégitime de notre expérience. Ce qu’Einstein a découvert peut-être de plus étrange, c’est que certains événements ne se situent ni entièrement dans le passé, ni entièrement dans le futur mais dans un intervalle entre les deux, une espèce de «présent étendu» dont la durée peut-être très longue: trente minutes sur Mars, huit années sur Proxima b… Il existe bien une trame indépendante qui tisse le temps: c’est le champ gravitationnel qui interagit avec tous les autres champs. Einstein l’appelait «la méduse». Mais ce champ n’est ni absolu, ni uniforme. Il se plisse comme les autres. Si les horloges ralentissent c’est parce que là où la gravité est différente, ce champ se déforme, il est élastique et s’étire là où le temps est plus long, se contracte là où il est plus rapide.

La mécanique quantique, qui décrit le comportement des particules subatomiques, introduit encore une nouvelle notion de temps. Contrairement à la relativité, où le temps est une dimension du continuum espace-temps, la mécanique quantique suggère que le temps au niveau microscopique n’est pas toujours linéaire ou continu. Les événements peuvent être superposés (état quantique superposé), et les phénomènes comme l’entrelacement quantique défient la compréhension traditionnelle du temps. Cela introduit une idée de non-linéarité et d’indétermination du temps qui, bien qu’elle semble lointaine de l’approche d’Augustin, rejoint l’idée d’une réalité du temps qui échappe à la perception humaine immédiate.

Étienne Klein : Démystifier le Temps, la Quantique et la Réalité

En thermodynamique, le temps est souvent vu comme une flèche irréversible, liée à l’entropie (la tendance des systèmes physiques à évoluer vers un état de plus grand désordre). Le deuxième principe de la thermodynamique stipule que l’entropie d’un système fermé ne cesse d’augmenter, ce qui introduit une direction du temps, celle du passé vers le futur, marquée par la perte d’énergie utilisable. Ce concept est en partie en accord avec la conception augustinienne selon laquelle le temps est une succession d’événements, mais en même temps, cette vision repose sur une idée de continuité objective du temps, qui contraste avec l’expérience subjective du temps.

Les développements récents de la physique théorique — comme ceux de Carlo Rovelli — suggèrent que le temps pourrait être une variable émergente, non fondamentale, résultant des relations entre systèmes physiques : « La nature profonde du temps reste, à bien des égards, un grand mystère, peut-être le plus grand de tous. La physique a déjà découvert des choses étonnantes à son sujet. La plus simple et la plus directe, c’est que le temps ne s’écoule pas à la même vitesse selon l’altitude: il passe plus rapidement en haut d’une montagne qu’en plaine. Étonnamment, cette idée se rapproche d’Augustin : le temps n’est pas une substance mais une modalité relationnelle, un effet du rapport au monde. »

Enfin, la question de l’éternité dans la pensée chrétienne d’Augustin, qui lie l’éternité divine à l’absence de temporalité, reste très distincte de l’approche scientifique contemporaine. En physique moderne, l’éternité n’est pas un concept qui trouve une place dans les équations, et les théories sont davantage axées sur la transformation du temps en fonction des conditions physiques et de l’espace.

Vous aurez compris qu’Augustin voyait le temps avant tout comme un phénomène subjectif, intrinsèquement lié à l’expérience humaine, et il le liait profondément à la mémoire et à la perception. La différence essentielle aujourd’hui réside dans le fait que la science, en particulier la relativité et la mécanique quantique, traite le temps comme une dimension objective, mesurable et gouvernée par des lois physiques universelles, indépendamment de l’observateur humain.

Auteur / ThéorieNature du tempsRapport passé / présent / futurRapport au sujetRapport à l’éternité / absolu
Saint Augustin (Confessions XI)Nous ne mesurons pas les choses elles-mêmes, écrit-il, mais « quelque chose dans notre esprit », le temps est un flux de conscience.  Le passé existe sous la forme de la mémoire (memoria), le futur sous la forme de l’attente (expectatio), et le présent sous la forme de l’attention (attentio). Cette triade, mémoire–présent–attente, structure notre rapport temporel.Il appelle cela une distentio animi,  une « distension de l’âme ».Seul Dieu est hors du temps, éternel présent
Kant Forme a priori de la sensibilité, condition de l’expérienceUniverselle et nécessaire, pas subjective au sens psychologiqueTemps = condition humaine, pas applicable aux choses en soi
HusserlTemps = structure de la conscience intentionnelleDans ses Leçons sur la conscience intime du temps (1905), une correspondance étonnante. Husserl montre que la conscience du temps n’est pas une suite d’« instants » isolés, mais un tissu où chaque moment est accompagné de rétentions (mémoire immédiate) et de protentions (anticipations). Le présent n’est jamais pur : il est toujours épaissi par ce qui vient de passer et ce qui est sur le point d’arriver.Le temps est le mode même de la consciencePas de référence théologique, mais analyse descriptive de l’expérience
HeideggerDans Être et Temps (1927), la temporalité est un mode d’être du Dasein (être-vers-la-mort)Futur (projet), passé (avoir-été), présent (être-là)L’existence humaine est tempsTemporalité radicale, pas d’éternité divine mais authenticité de l’être
NewtonTemps absolu, homogène, universelFlux continu et identique pour tousIndépendant de la conscience humaineTemps absolu, cadre de la création
Einstein (Relativité)Dimension de l’espace-temps, relative à l’observateurPassé, présent et futur coexistent dans le « bloc universel »Observateur local mesure le temps, mais structure indépendantePas d’éternité, mais un continuum spatio-temporel
Physique contemporaine (Rovelli, etc.)Le temps peut être émergent, relationnelPas de « présent universel » ; dépend des interactionsDépend des relations et systèmes physiquesTemps non fondamental, pas d’absolu intemporel

La conception du temps, chez Augustin, se place ainsi dans un cadre plus spirituel et psychologique, alors que dans la physique moderne, elle se présente comme un phénomène physique et mathématique fondamental pour comprendre l’univers.

Illustration de l’article : Hommage à Tautavel, 1981 de Pierre-Yves TRÉMOIS

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1905–2025 : la laïcité, mémoire vive et avenir commun

Frères, Sœurs, amies et amis de la liberté intérieure,
il y a cent vingt ans, la République traça une ligne claire pour que chacun avance sans crainte sur le chemin de sa conscience. La loi du 9 décembre 1905 n’a pas fermé des portes, elle en a ouvert.

Elle n’a pas arraché la foi des cœurs, elle l’a délivrée de la tutelle des pouvoirs. Depuis, la vie commune respire mieux quand l’État se tient à égale distance des croyances et quand les croyants comme les non-croyants se reconnaissent d’abord citoyens.

Cette respiration tient à trois exigences qui ne se résument pas à des slogans.

La liberté, d’abord, qui protège la conscience autant que le culte et laisse à chacun le loisir de croire, de douter ou de se taire.

La neutralité publique, ensuite, par laquelle l’autorité ne subventionne ni ne dirige les cultes, n’entre pas dans les querelles théologiques et sert chaque usager avec la même égale attention.

Enfin, le pluralisme, non comme simple tolérance mais comme reconnaissance mature qu’aucune vérité spirituelle ne peut être adoubée par l’État. Ces principes ne dressent pas des murs, ils dessinent l’espace où la rencontre devient possible.

Notre histoire a mis du temps à trouver cette juste mesure. De la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui consacre la liberté d’opinion « même religieuse », au Concordat de 1801 qui tenta un compromis, des grandes lois scolaires des années 1880 qui ouvrirent l’école à tous jusqu’à la séparation de 1905, puis à l’inscription de la laïcité dans les textes constitutionnels en 1946 et au rappel, en 2004, d’un cadre apaisé pour l’école publique, chaque étape a cherché l’équilibre entre l’élan spirituel des personnes et la paix civile. Cet héritage n’est pas un musée : il vit dans la manière d’enseigner sans catéchiser, d’administrer sans préférence, de débattre sans humilier.

Car la laïcité n’est pas une posture d’hostilité.

C’est un climat, une manière d’habiter la cité. Elle protège le secret de l’âme et elle apaise la rencontre. Elle rend possible le dialogue parce qu’elle interdit la contrainte ; elle relève les consciences parce qu’elle refuse les hiérarchies de vérité imposées par la force.

L’article 1er de notre Constitution rappelle que la France est « indivisible, laïque, démocratique et sociale »

Le Préambule de 1946 et la Déclaration de 1789 disent que la liberté de conscience n’est pas un privilège mais un droit naturel. Ce n’est pas un vernis juridique : c’est l’ossature d’une société qui ne demande à personne de renier ce qu’il est pour appartenir à la communauté politique.

On affirme parfois que la laïcité divise. C’est l’inverse lorsqu’on la comprend.

Elle ne réclame pas qu’on renonce à ses convictions ; elle exige qu’on reconnaisse à l’autre la même profondeur de conscience que l’on réclame pour soi. Elle ne gomme pas les différences ; elle apprend à les accueillir sans les transformer en frontières.

C’est notre laïcité à la française : non pas indifférence molle, mais neutralité active de l’État ; non pas nivellement, mais universalisme hospitalier ; non pas crispation, mais art de la mesure. Elle n’oppose pas le spirituel au politique : elle maintient chacun à sa juste place pour que tous puissent respirer.

À l’heure où les passions s’enflamment vite et où l’invective remplace trop souvent l’argument, il nous revient de la défendre autant que de la célébrer. Défendre, non par la raideur mais par la clarté ; non contre des personnes, mais contre les confusions. À l’école, cela signifie un cadre serein où l’on apprend à penser par soi-même. Dans les services publics, une impartialité tangible qui se voit et se ressent. Dans l’espace civique et numérique, une parole ferme contre les haines, patiente dans l’explication, rigoureuse dans le droit. Partout, la même délicatesse : écouter sans juger, contredire sans mépriser, tenir la loi sans humilier.

Pour ce 120e anniversaire, 450.fm n’invite pas seulement à se souvenir : nous appelons à faire vivre et à défendre la laïcité, non comme un mot d’ordre mais comme une politesse de l’esprit et un art de la rencontre. Qu’elle inspire nos choix, qu’elle adoucisse nos désaccords, qu’elle rende à la conversation française son goût de la mesure et sa promesse d’humanité. C’est ainsi que la mémoire deviendra avenir, et que l’idéal de 1905 demeurera notre bien commun.

Fraternellement
La rédaction

La maçonnerie cubaine élit un nouveau Grand Maître de la Loge au milieu de disputes internes

De notre collègue fr.cibercuba.com

La Franc-maçonnerie cubaine élit Manuel Valdés comme nouveau Grand Maître au milieu de tensions internes et de surveillance étatique. Les maçons exigent le respect de l’élection et craignent des interférences extérieures. Dans les communications, les maçons célèbrent la fin du précédent leadership et annoncent que la session se poursuivra pour formaliser les étapes suivantes, tandis que ils demandent aux autorités de reconnaître le résultat.

Captura de Facebook

Les communiqués rappellent que lors de précédentes occasions — après l’imposition d’Urquía — les décisions de la Chambre Maçonnique n’ont pas été reconnues, ce qui a alimenté le différend à l’origine de l’élection de Valdés.

Le contexte a été décrit comme une « lutte sans précédent » au sein de l’institution.

Ils dénoncent que l’ancien dirigeant, Filema, aurait tenté d’ouvrir la Chambre sans la présence des loges qui ont été suspendues après avoir voté pour sa destitution, et que la majorité exige un processus avec tous les représentants.

En parallèle, ils signalent que la Sécurité de l’État surveillerait les environs du siège et les domiciles de certains membres, ce qui susciterait des craintes d’interventions ou d’arrestations si les maçons “imposent la démocratie”.

Captura de Facebook

Les communications assurent que, si l’élection n’est pas validée, le conflit s’intensifiera en une « bataille internationale » dans le domaine maçonnique.

L’élection de Manuel Valdés se présente donc comme un tournant pour la Grande Loge de Cuba : ses promoteurs la célèbrent comme un pas vers une “deuxième indépendance” de la franc-maçonnerie par rapport aux ingérences extérieures à l’institution, et comme un retour à la normalité statutaire.

Captura de Facebook

La Franc-maçonnerie cubaine, frappée en 2024 par le scandale de corruption impliquant l’ancien Grand Maître Mario Urquía Carreño, traverse aujourd’hui une grande crise. Le scandale a généré une crise de réputation au sein de la Franc-maçonnerie cubaine, aggravée par l’ingérence du régime dans ses affaires internes. La Grande Loge de Cuba fait face à un discrédit public et à une division interne, ainsi qu’à une intervention de l’État perçue comme une tentative de contrôler l’institution.

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Ariane sauve Thésée grâce à son fil : une allégorie maçonnique de la quête initiatique

Dans les méandres de la mythologie grecque, l’histoire d’Ariane et Thésée résonne comme un écho intemporel, bien au-delà de son cadre héroïque. Ce récit, où Ariane offre à Thésée une pelote de fil pour triompher du Minotaure dans le labyrinthe de Crète, transcende sa narration épique pour devenir une puissante allégorie dans l’univers maçonnique. Pour les Francs-maçons, ce mythe illustre la quête initiatique, le passage des ténèbres à la lumière, et la fraternité comme guide spirituel.

À travers les symboles du fil, du labyrinthe et de la victoire sur la bête, ce conte antique offre une leçon intemporelle sur la transformation intérieure, un thème central des loges. Explorons cette interprétation, où chaque élément se pare d’une signification ésotérique profonde.

Le labyrinthe : symbole du chemin initiatique

Icare et Dédale

Le labyrinthe de Dédale, conçu pour enfermer le Minotaure, est bien plus qu’une prison physique dans la tradition maçonnique. Il représente l’âme humaine, un dédale intérieur où règnent confusion, passions et ignorance. Thésée, héritier d’Athènes, choisit d’y pénétrer pour mettre fin aux sacrifices humains, acte symbolisant le désir de surmonter les instincts brutaux. Pour les maçons, entrer dans le labyrinthe équivaut à l’initiation : un voyage volontaire vers l’inconnu, où l’apprenti abandonne ses certitudes pour affronter ses ombres.

Ariane abandonnée par Thésée Angelica Kauffmann, avant 1782 Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde

Le fil d’Ariane, offert par la fille de Minos, devient alors l’outil de salut. Dans les loges, ce fil évoque la lumière de la connaissance, transmise par la fraternité. Comme le vénérable maître guide les néophytes avec sagesse, Ariane – figure féminine de compassion – fournit à Thésée le moyen de ne pas se perdre. Ce symbole rappelle les outils maçonniques : l’équerre (rectitude) et le compas (modération) aident à tracer un chemin sûr, tandis que le fil d’Ariane incarne la tradition orale, fil conducteur des enseignements secrets.

Le Minotaure : la bête intérieure à dompter

Le Minotaure, mi-homme mi-taureau, est la personnification des bas instincts : colère, avidité, violence. Thésée le terrasse avec courage, un acte qui résonne avec le travail maçonnique de polir la « pierre brute » – l’ego non maîtrisé – pour en faire une « pierre cubique », symbole de perfection morale. Cette victoire n’est pas seulement physique ; elle symbolise la maîtrise de soi, un pilier de l’initiation.

Dans les rituels, les épreuves traversées par Thésée évoquent les degrés maçonniques. Le combat contre le Minotaure représente le premier degré, où l’apprenti affronte ses démons. Le fil d’Ariane, lui, guide vers les degrés supérieurs, où la lumière croît. Pour les maçons, tuer la bête signifie transcender la matérialité pour atteindre l’harmonie avec le Grand Architecte de l’Univers (GADU), une quête spirituelle qui demande persévérance et humilité.

Ariane : la fraternité comme lumière

Thésée, Athéna et le Minotaure

Ariane, trahissant son père Minos par amour, incarne la fraternité maçonnique – un lien qui transcende les liens familiaux profanes. Son sacrifice, offrir le fil malgré le danger, reflète l’engagement des frères à soutenir les initiés. Dans les loges, ce soutien se manifeste par les enseignements symboliques et les rituels collectifs, où chaque membre contribue à l’élévation de l’autre. Cependant, l’histoire ne s’arrête pas à la délivrance.

Thésée, après avoir épousé Ariane, l’abandonne sur Naxos, un détail qui intrigue. Pour les maçons, cela peut symboliser une étape de l’initiation : la séparation d’avec les aides extérieures une fois la lumière acquise. Ariane, figure tutélaire, laisse Thésée autonome, prêt à régner sur Athènes – métaphore de l’initié devenu maître de sa propre loge intérieure.

De la victoire au règne : une métamorphose spirituelle

Labyrinthe de la Cathédrale de Chartres

Sorti du labyrinthe, Thésée ne se contente pas de survivre : il s’enfuit avec Ariane et hérite du trône d’Athènes. Cette ascension illustre la transformation maçonnique : l’initié, après avoir triomphé de ses ténèbres, accède à une sagesse qui le qualifie pour guider. Le règne de Thésée symbolise l’idéal d’un dirigeant éclairé, façonné par les vertus de tolérance, de justice et de fraternité, valeurs chères aux Constitutions d’Anderson (1723).

Ce parcours résonne avec le rituel du troisième degré, où le maître maçon, comme Hiram, renaît après l’épreuve. Le fil d’Ariane, déroulé puis repris, évoque le chemin de retour vers soi, une introspection continue. Dans les loges, ce retour est célébré par le symbole du pavé mosaïque – union des opposés – où Thésée, vainqueur et roi, incarne l’équilibre entre force et sagesse.

Conclusion : un mythe vivant pour les loges

L’histoire d’Ariane et Thésée, vue à travers le prisme maçonnique, est un appel à l’initiation perpétuelle. Le labyrinthe nous rappelle que la vie est une quête ; le Minotaure, que la bête intérieure doit être domptée ; Ariane, que la fraternité éclaire le chemin ; et le règne, que la lumière guide l’action. En 2025, alors que les obédiences affrontent des défis modernes, ce mythe invite les francs-maçons à dérouler leur propre fil – celui de la connaissance et de l’éthique – pour bâtir un temple intérieur durable.

Que chaque frère, comme Thésée, trouve dans le fil d’Ariane la force de sortir des ténèbres, guidé par la lumière fraternelle, vers un Orient éternel.

Les secrets des Francs-maçons à Kiev : une promenade initiatique au cœur de la ville éternelle

De notre confrère ukrainien kiev.vgorode.ua

Kiev, la mère des villes russes, n’est pas seulement un joyau architectural byzantin ou un creuset d’histoires slaves : elle abrite aussi des mystères discrets, gravés dans la pierre et les symboles, qui murmurent les secrets d’une confrérie millénaire. La Franc-maçonnerie, cette société initiatique née au XVIIe siècle en Angleterre et rapidement diffusée en Europe, a laissé son empreinte subtile sur l’urbanisme et la culture ukrainienne.

Pour percer ces voiles, une excursion thématique intitulée « Les secrets. Les Francs-maçons. Kiev » invite les curieux à une balade inédite, où l’histoire se mêle à la légende, et où chaque façade raconte une énigme. Organisée par Vgorode.ua, cette promenade ne se contente pas de guider : elle éveille, questionne et enchante, tout en soutenant une cause noble. Une partie des recettes sera reversée aux Forces armées d’Ukraine, rappel poignant que la lumière maçonnique peut éclairer les heures sombres.

Une plongée dans l’ombre et la lumière de la Franc-maçonnerie

Église Saint-André de Kiev

Imaginez-vous errant dans les ruelles pavées de Podil, le quartier historique de Kiev, où les échos de la révolution orange se fondent encore dans l’air automnal. C’est là que commence cette excursion, guidée par des passionnés qui transforment la ville en un temple vivant. L’objectif ? Révéler comment la Franc-maçonnerie – avec ses principes de tolérance, de progrès moral et de fraternité universelle – a imprégné l’âme de Kiev, sans jamais s’imposer ostensiblement.

Née des guildes de tailleurs de pierre médiévaux, la maçonnerie spéculative s’est propagée en Ukraine au XVIIIe siècle, sous l’influence russe et polonaise. Des loges secrètes, comme celles affiliées au Grand Orient de Russie, ont attiré intellectuels, artistes et réformateurs. À Kiev, ces cercles discrets ont influencé l’architecture : des motifs géométriques sur les façades du Théâtre d’opéra (inspiré des symboles maçonniques comme l’équerre et le compas) aux bas-reliefs de la cathédrale Sainte-Sophie, où des yeux omniprésents évoquent l’Œil de la Providence. La promenade décrypte ces signes : un compas dissimulé dans une rosace, un niveau gravé sur une corniche, autant d’invitations à la réflexion sur l’ordre cosmique.

Mais au-delà des pierres, l’excursion explore l’humain. Les participants découvrent comment des figures emblématiques de l’Ukraine, comme Ivan Franko – poète et militant nationaliste, initié dans une loge galicienne – ou Mykhailo Hrouchevsky, historien et premier président de la République populaire ukrainienne, ont puisé dans la maçonnerie des idées de liberté et d’égalité. Franko, dans ses écrits, y voyait un rempart contre l’oppression tsariste ; Hrouchevsky, un modèle pour une nation unie. Ces portraits vivants rappellent que la franc-maçonnerie n’est pas une société secrète pour le pouvoir, mais un chemin initiatique vers la sagesse, où le « connais-toi toi-même » socratique rencontre le Grand Architecte de l’Univers.

Le programme : symboles, rituels et initiation ludique

La balade, d’une durée d’environ deux heures, serpente à travers le cœur historique de Kiev, du quartier de Lvivska Brama aux berges du Dniepr. Le guide, expert en histoire ésotérique, commence par les origines : la franc-maçonnerie, fondée sur les Constitutions d’Anderson (1723), repose sur une symbolique riche – outils de maçon comme l’équerre (rectitude morale) ou le maillet (volonté de transformation). À chaque arrêt, un décryptage : sur la façade du Musée national d’histoire, un œil triangulaire symbolise la vigilance divine ; près de la Porte d’Or, des motifs floraux cachent des codes alchimiques, hérités des Rose-Croix influençant les loges ukrainiennes.

Plan de Kiev par Melenski en 1803 : La ville haute est enserrée dans ses fortifications et c’est la ville basse (Podil) qui concentre l’essentiel du développement urbain.

La discussion s’approfondit sur les codes maçonniques : méthodes de cryptage des lettres (comme l’alphabet pigpen) et gestes traditionnels – la poignée de main secrète ou le signe de reconnaissance. L’accent est mis sur les principes moraux : tolérance religieuse, philanthropie et quête de vérité, valeurs qui ont inspiré les Lumières ukrainiennes au XIXe siècle. Une anecdote émouvante : les loges de Kiev, fermées sous Staline, ont été rouvertes dans les années 1990, symbolisant une renaissance post-soviétique.

Le clou du spectacle ? Une partie interactive : un jeu simulant un « rituel d’initiation » dans une loge maçonnique. Sans révéler de secrets authentiques, les participants expérimentent une mise en scène ludique – un serment symbolique, une « épreuve des ténèbres » – pour saisir l’essence de l’initiation : passer de la pierre brute à la pierre taillée, de l’ignorance à la lumière. C’est un moment convivial, où le rire dissout les préjugés, rappelant que la maçonnerie est une école de vie, ouverte à tous les chercheurs sincères.

Kiev, ville des mystères : une redécouverte enchantée

Vue de la ville de Kiev en 1651: la ville basse de Podil ramassée aux pieds de la colline.

Cette excursion n’est pas une simple visite guidée : elle métamorphose Kiev. Des lieux familiers – la rue Andriivskyi descent, avec ses ateliers d’artistes – révèlent des légendes oubliées : un monument à Taras Chevtchenko, poète national, porte des inscriptions évoquant les idéaux maçonniques de liberté. En flânant le long du Dniepr, on mesure l’influence : la ville, pont entre Orient et Occident, a accueilli des loges cosmopolites, où Juifs, Orthodoxes et Catholiques se côtoyaient en fraternité.

Dans un Ukraine résiliente, face aux ombres de la guerre, cette initiative prend une dimension poignante. Soutenir les Forces armées via les recettes, c’est allier culture et solidarité, rappelant que la franc-maçonnerie, dans son essence, est un appel à l’unité humaine. Les participants, qu’ils soient touristes curieux ou Kievites en quête de racines, repartent transformés : la ville n’est plus un décor, mais un palimpseste vivant de symboles, invitant à une quête personnelle.

Pour réserver, rejoignez les réseaux de Vgorode.ua : Telegram pour les alertes culturelles, Facebook pour les débats animés, ou Instagram pour des visuels envoûtants. Une occasion rare de percer les voiles de Kiev, où chaque pierre chuchote : « Cherche, et tu trouveras. ».

Une excursion qui, en dévoilant les secrets maçonniques, illumine non seulement l’histoire de la ville, mais aussi l’âme de ceux qui la foulent.

La parole du Véné du lundi : « Quand le Temple devient Entrepôt »

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Frères et sœurs, bienvenue dans cette rubrique où le maillet cogne avec un sourire en coin ! Cette semaine, le thème « Enquête au CHU de Nîmes : des francs-maçons gardois alertent sur des soupçons de dérives » nous tombe dessus comme une planche mal taillée. Midi Libre révèle des liens douteux entre entrepreneurs BTP alésiens, cadres hospitaliers et élus, tous membres d’une loge GLNF, avec des plaintes sur une « dérive affairiste ».

Vicente, lecteur perspicace, soupire : « Triste spectacle d’un temple devenu entrepôt. » Nos ateliers, censés polir des âmes, se muent en dépôts de matériaux ? En vénérable cynique, j’imagine un maître traçant des appels d’offres au lieu de chemins spirituels, transformant le GADU en Grand Architecte des Deals Urbains. Triste, oui, comme un banquet sans vin, juste du vinaigre fiscal !

L’incompétence élevée au rang d’art royal

Rions jaune : chez nous, l’incompétence est une vertu déguisée, à la mode Dilbert – les nullards grimpent, les spirituels polissent. À Alès, avec ses quatre temples et vingt loges, la GLNF, obédience traditionaliste, voit des « frères business » depuis quinze ans détourner tenues en cocktails networking. Recrutement utilitaire, votes pour blacklister des suspects, et certains prêts à « déposer le tablier ». La grande tenue de Gruissan ce week-end, avec 650 frères et le grand maître, promet un exorcisme… ou un apéro. La GLNF clame : « Pas de malhonnêteté ! » Mais perquisitions et un ex-directeur condamné pour favoritisme compliquent l’affaire. Accusons sans preuves ? Non, soupirons comme Vicente et continuons à travailler.

Rire pour mieux rebâtir dans un temple profané

Frères, rions de ce théâtre absurde pour le dépasser. Depuis les opératifs médiévaux jusqu’aux spéculatifs électoraux, la maçonnerie a flirté avec le profane. Face à l’argent et au pouvoir, notre devoir est clair : bâtir en loge, sur soi, avec humilité. Que le temple reste un chantier d’âmes, pas de comptes en banque. Si les marchands y entrent, qu’ils s’amendent – ou paient l’addition ! À la semaine prochaine, pour une planche moins amère. Et souvenons-nous de Pierre Dac :

« La tolérance sait qu’il y a des imbéciles en loge ; la fraternité ne donne pas les noms. »

Fraternellement vôtre.

Grand Orient de Californie (GOCA) Une maçonnerie libre et ouverte éclôt en Californie

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Le Grand Orient de Californie (GOCA) sera consacré le 15 novembre 2025 à San Francisco. C’est la première obédience libérale, mixte et multilingue fondée sur le modèle maçonnique américain « par État », tout en incarnant les valeurs universelles du Grand Orient de France : liberté, égalité, et fraternité.

Pourquoi le GOCA

Banquet d’ordre a Freemasons hall a San Francisco – Photo du frère James Devuyst (Copyright NV)

Le Grand Orient de Californie (GOCA) est né de plusieurs constats clairs et profondément ancrés dans la réalité maçonnique américaine. D’abord, du besoin d’un Grand Maître en Californie, capable d’accompagner la croissance rapide de la maçonnerie libérale sur la côte Ouest et d’assurer une représentation locale forte, visible et structurée.

Ensuite, du désir d’un rapprochement fraternel avec la Grande Loge de Californie, fondé sur le respect mutuel, sans confusion rituelle, mais avec la volonté sincère d’œuvrer ensemble pour le bien commun et la fraternité universelle.

Grande Loge de Californie pour l’installation du Grand Maître Randall Brill (droite) et Nathalie Valkov (à gauche) – (Copyright NV)

Enfin, de l’expérience vécue : les diversités culturelles, sociales et spirituelles entre les États américains rendent la gestion d’un système maçonnique strictement national complexe et parfois inadaptée.

Dans cette perspective, le GOCA adopte un modèle de Grands Orients autonomes par État, permettant un développement plus souple, plus humain et mieux enraciné dans l’esprit fédéral américain.

Ce modèle favorise la proximité, la réactivité et la capacité d’adaptation, tout en préservant les valeurs fondamentales de la franc-maçonnerie libérale : la liberté absolue de conscience, l’égalité et la fraternité.

Une dynamique déjà bien engagée

(Copyright NV)

Depuis son annonce, le Grand Orient de Californie (GOCA) connaît un essor remarquable, signe d’un réel besoin dans le paysage maçonnique américain. En à peine quinze jours, quinze nouvelles demandes d’entrée ont été enregistrées, témoignant d’un enthousiasme croissant pour une maçonnerie libérale, inclusive et ancrée dans la culture californienne.

(Copyright NV)

L’obédience compte aujourd’hui quatre loges : l’une à Thousand Oaks dans la région de Los Angeles, deux dans la région de San Francisco, dont une à San Francisco même et une autre dans le comté de San Mateo, ainsi qu’une autre à Sacramento. À celles-ci s’ajoutent quatre triangles en plein développement : Anaheim (région de Los Angeles), Sonora (Nord Californie), et même Phoenix (Arizona) et New York dont l’existence deviendra vite évidente .

Le GOCA travaille principalement en anglais, reflet naturel de son implantation, mais demeure ouvert à toutes les langues parlées sur le sol américain. Il espère accueillir prochainement des loges fonctionnant en espagnol et dans toute autre langue qui souhaite trouver une maison initiatique au sein d’une maçonnerie libérale, humaniste et ouverte sur le monde.

Une maçonnerie ouverte et inclusive

Le Grand Maître pressenti Jean Claude Zambelli et Nathalie Valkov. Soirée de la loge de Nevada city de la Grande Loge de Californie. (Copyright NV)

Le Grand Orient de Californie (GOCA) offre une alternative à toutes celles et ceux qui recherchent une voie initiatique ouverte à la diversité humaine, fondée sur la liberté de conscience, la réflexion symbolique et l’action fraternelle. Accueillant des personnes issues d’horizons, de parcours et d’identités variés, le GOCA incarne une Franc-maçonnerie contemporaine, respectueuse de chaque être et fidèle à l’idéal d’une fraternité universelle. Sa démarche s’inscrit pleinement dans la réalité américaine, ouverte à la pluralité culturelle et spirituelle, et résolument tournée vers le progrès humain.

Relations fraternelles avec la Grande Loge de Californie

Les Frères Valdeir (gauche) et James (droite). (Copyright NV)

Le Grand Orient de Californie (GOCA) entretient un dialogue fraternel, concret et respectueux avec la Grande Loge de Californie, dans un esprit d’indépendance et de respect mutuel des traditions. Aucune tenue commune n’est prévue, mais plusieurs formes de coopération non rituelle se sont déjà concrétisées et vont se poursuivre. Des œuvres de charité communes ont été menées, notamment pour venir en aide aux plus vulnérables et soutenir les communautés touchées par les feux de forêt. Parallèlement, des fraternelles non rituelles, telles que dîners, rencontres, soirées et pots fraternels, favorisent la camaraderie, la solidarité et un dialogue amical entre traditions. La Grande Loge de Californie témoigne d’ailleurs de cette fraternité concrète en mettant ses temples à disposition à des tarifs très modiques, afin de soutenir le développement du GOCA et de l’inclure pleinement dans la vie maçonnique californienne. Ces initiatives, déjà bien engagées, annoncent un développement prometteur, conjuguant tradition et modernité, humanisme et engagement civique.

Une passerelle entre traditions et modernité

Soeurs Alix (a gauche) et Rosalinda (à droite). (Copyright NV)
Frère Irving, Vénérable de la Loge Golden Journey à San Francisco

Le Grand Orient de Californie (GOCA) se veut un pont entre la tradition maçonnique européenne et la culture américaine contemporaine. Sa structure encourage la mixité réelle, la rotation des responsabilités, ainsi qu’une pluralité des rites, incluant le Rite Écossais Ancien et Accepté, le Rite Français et le Memphis-Misraïm. Elle repose sur la transparence, la collégialité et la liberté d’expression, tout en promouvant une coopération inter-obédientielle ouverte et apaisée. Le GOCA travaille déjà à l’émergence du Grand Orient de New York et du Grand Orient d’Arizona, qui partagent le même esprit de liberté, d’inclusion et d’indépendance. À terme, ces obédiences pourront se fédérer librement au sein d’une Confédération des Grands Orients d’Amérique, unies par un ADN humaniste commun et une philosophie fondée sur la liberté absolue de conscience, le respect de la diversité et la fraternité universelle.

Site officiel du Grand Orient de Californie

Contact 1 : Freemasonry@grandorientca.org
Contact 2 : Nvalkov@grandorientca.org

Enquête au CHU de Nîmes : des Francs-maçons gardois alertent sur des soupçons de dérives

De source de notre confrère midilibre.fr

Une enquête judiciaire sur des marchés publics irréguliers au Centre hospitalier universitaire (CHU) de Nîmes met en lumière des liens entre entrepreneurs du BTP du Bassin d’Alès, cadres hospitaliers et élus locaux, tous affiliés à la même loge de la Grande Loge Nationale Française (GLNF). Dans un article publié ce vendredi par le Midi Libre, des Francs-maçons gardois, anonymes mais expérimentés, expriment leur malaise face à ce qu’ils qualifient de « dérive affairiste ».

La direction de la GLNF, contactée par 450.fm, réaffirme son attachement aux valeurs spirituelles et appelle à la prudence :

« Nous ne soutenons aucune action malhonnête de nos membres, et cette affaire mérite une enquête approfondie avant tout pronostic. »

En attendant les suites judiciaires, ce dossier illustre les défis des réseaux fraternels face aux soupçons de collusion.

Un contexte judiciaire déjà chargé

L’enquête, ouverte début octobre 2025, porte sur des soupçons de favoritisme dans l’attribution de marchés publics au CHU de Nîmes, impliquant des travaux de construction. Des perquisitions ont visé des entreprises du BTP alésiennes, révélant des connexions entre patrons locaux, responsables hospitaliers et figures municipales. Ce dossier s’inscrit dans la continuité de l’affaire Nicolas Best, ancien directeur du CHU condamné en novembre 2024 à 30 000 € d’amende pour favoritisme – une décision contestée par le Parquet national financier, avec un nouveau procès prévu en 2026.

À Alès, ville au cœur du Gard, la franc-maçonnerie est particulièrement implantée : quatre temples, une vingtaine de loges et la présence des principales obédiences. Les investigations ont mis en évidence des liens au sein d’une loge spécifique de la GLNF, obédience traditionaliste comptant environ 30 000 membres en France, attachée à une pratique spirituelle et reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre. Des chefs d’entreprise du BTP, des cadres du CHU et des proches de la mairie fréquenteraient ce cercle, soulevant des interrogations sur une possible instrumentalisation fraternelle.

Des voix internes s’élèvent

Trois francs-maçons gardois, avec 20 à 30 ans d’ancienneté, ont accepté de témoigner anonymement pour Midi Libre. Ils dénoncent une « dérive affairiste » où le « travail spirituel » – au cœur de la maçonnerie – céderait la place à des « discussions profanes » et à des opportunités business. « Les marchands sont dans le temple », lancent-ils, invoquant une sentence biblique pour fustiger l’intrusion du profane dans le sacré. L’un d’eux, après avoir visité la loge incriminée, déplore :

« Je n’ai vu aucun travail maçonnique digne de ce nom. Ceux qui rentrent là, c’est uniquement pour le business. »

Ces témoignages soulignent une minorité active : une quinzaine d’années en arrière, des « maçons affairistes » auraient gravi les échelons et recruté leurs relations – bailleurs sociaux, hospitaliers, élus – pour des motifs utilitaires. La grande majorité des frères en serait « malheureuse », certains prêts à « déposer leur tablier » (quitter la loge). Un conflit interne s’est cristallisé : en octobre 2025, un candidat à un poste maçonnique important a été éconduit par vote lors d’une réunion à Nîmes, et des membres suspects se voient refuser l’accès à des ateliers supérieurs à Alès et Nîmes.

Ces alertes internes ne visent pas l’obédience dans son ensemble, mais appellent à des « réponses claires ». Les plaignants évoquent des avantages indus, comme la création d’un temple local, et attendent des mesures lors de la 35e tenue statutaire de la Grande Loge provinciale de Septimanie, prévue ce mois-ci à Gruissan (Aude), avec 650 participants et la présence du grand maître national.

La GLNF : vigilance et appel à la réserve

Contactée par 450.fm, la direction de la GLNF réagit avec fermeté et prudence.

« Nous ne soutenons en aucun cas des actions malhonnêtes de la part de nos membres »

déclare un porte-parole. L’obédience, fondée en 1913 et axée sur une maçonnerie spirituelle et traditionnelle, rappelle ses principes :

« Notre chemin, c’est la spiritualité, nous ne sommes pas en loge pour réaliser des affaires. Si des dérives étaient constatées et si la justice confirmait cette implication, des mesures pouvant aller de la suspension jusqu’à la radiation seraient prises. »

Les instances nationales sont « avisées » depuis plusieurs mois, et une enquête interne est en cours.

Cette position s’aligne sur les valeurs maçonniques de tolérance et de fraternité, tout en soulignant la complexité du dossier. « Cette affaire est nettement plus nuancée qu’annoncé initialement », précise le porte-parole, invitant à attendre les investigations du Parquet national financier. La GLNF, qui compte des loges dans le Gard et l’Hérault, met en avant son engagement pour la transparence et le respect des lois, loin des stéréotypes conspirationnistes souvent associés à la franc-maçonnerie.

Un réseau local sous les projecteurs

À Alès, la maçonnerie est un pilier discret de la vie associative : obédiences variées, dont la GLNF, coexistent avec des loges du Droit Humain ou du Grand Orient. Mais ce dossier ravive des débats récurrents sur les risques d’instrumentalisation : les loges, espaces de réflexion philosophique et fraternelle, peuvent-elles devenir des réseaux d’influence professionnelle ? Les plaignants insistent : les impliqués ne représentent qu’une « minorité », et le malaise général appelle à une régénération spirituelle.

Le CHU de Nîmes, quant à lui, n’a pas réagi publiquement, se concentrant sur ses opérations quotidiennes. La mairie d’Alès, via ses services, évoque une « routine administrative » pour les liens mentionnés, sans commentaire sur l’enquête.

Perspectives : attente judiciaire et introspection maçonnique

Ce dossier, encore au stade préliminaire, illustre les défis des institutions fraternelles face à la transparence moderne. En attendant les suites – perquisitions en cours, possible audition de témoins –, il invite à une réflexion plus large : comment concilier réseau et éthique dans une société vigilante ? La GLNF, par sa réponse mesurée, semble opter pour l’introspection, fidèle à son idéal de « perfectionnement moral ».

Une affaire à suivre, où la lumière de la justice pourrait éclairer non seulement des pratiques suspectes, mais aussi les vertus d’une fraternité qui se remet en question.

Le Petit Poucet : un apologue initiatique aux multiples lectures

Le Petit Poucet, conte immortalisé par Charles Perrault dans son recueil Histoires ou contes du temps passé, avec moralités (1697), est bien plus qu’une histoire pour enfants. Issu de la tradition orale, ce récit s’inscrit dans la lignée des apologues, ces narrations visant à illustrer une leçon morale à travers des personnages et des situations symboliques. De l’Antiquité avec Ésope à la modernité, en passant par La Fontaine, Grimm ou Andersen, l’apologue traverse les siècles, se distinguant de l’apologie – qui défend ou justifie – par sa portée didactique.

À travers les aventures du Petit Poucet, Perrault tisse un récit riche, oscillant entre horreur historique et symbolisme ésotérique, notamment maçonnique, invitant à une quête intérieure vers la lumière. Explorons ce conte dans ses différentes dimensions : ludique, historique, philosophique et initiatique.

Couverture du Petit Poucet

L’apologue : une tradition millénaire

Un apologue est une histoire conçue pour transmettre une morale explicite, souvent incarnée par des figures symboliques – animaux chez Ésope (VIe siècle av. J.-C.), esclave grec devenu maître des fables, ou humains chez Perrault. Ces récits, accessibles en première lecture, cachent des couches plus profondes. Ésope a inspiré La Fontaine (1621-1695), dont les fables coïncident avec l’époque de Perrault, ainsi que Grimm, Andersen et d’autres, chacun adaptant ce genre à son contexte. Contrairement à l’apologie, qui vise à défendre (un acte courageux, une personne accusée) ou à justifier (un crime, une haine), l’apologue cherche à éduquer, à faire réfléchir.

Préambule : un conte ancré dans une époque sombre

Publié le 11 janvier 1697 sous le titre Contes de ma mère l’Oye, le Petit Poucet s’inscrit dans un XVIIe siècle marqué, notamment dans sa première moitié, par des famines endémiques en France. Ce contexte éclaire la misère des paysans, en particulier des enfants, thème central du conte. La victoire sur la faim y est littérale – survivre à l’abandon – mais aussi métaphorique, évoquant une faim spirituelle. Comme les fables de La Fontaine, le récit propose plusieurs niveaux de lecture :

  • une première, ludique, captivant les enfants,
  • une seconde, historique et politique, reflétant les luttes sociales,
  • une troisième, philosophique et sociétale, questionnant l’existence,
  • une quatrième, maçonnique, révélant des symboles cachés aux initiés.
Le petit Poucet

Introduction : un temps hors du temps

Les contes, avec leur incipit intemporel « il était une fois », nous plongent dans un univers suspendu, au-delà des limites matérielles. Peter Pan vole, le Petit Poucet fait des pas de géants, la Belle au Bois dormant fige le temps, et les animaux parlent – comme dans Mary Poppins. Ces récits interrogent destin, amour, bien, mal, mort et relations humaines, souvent sous un voile de magie ou de dogme. le Petit Poucet, quittant son « nid » pour une quête initiatique, incarne le pèlerin des contes, guidé par des formules comme « tire la chevillette et la bobinette cherra » (Petit Chaperon Rouge) ou « sésame ouvre-toi » (Ali Baba). Perrault s’inspire-t-il de Thésée, sauvé du labyrinthe par le fil d’Ariane, trahissant Minos par amour ? Cette faiblesse humaine préfigure les multiples sens du conte : historique, allégorique, ésotérique et maçonnique. lire ici exige plus que la simple maîtrise des lettres ; c’est une initiation.

La fée symbolise la lumière intérieure, la sorcière l’ombre et les monstres intérieurs. La forêt, lieu d’épreuves récurrent (Brocéliande, jungle de Tarzan), est un labyrinthe initiatique où l’on se perd pour mieux se retrouver, incarnant nature sauvage et transition. L’expression « c’est l’arbre qui cache la forêt » appelle au discernement. L’enfant, cœur pur, s’oppose au loup (bestialité) ou à l’ogre (avidité), comme dans le Loup et l’Agneau, où le pavé mosaïque (noir et blanc) reflète dualité. Le Petit Poucet regorge de tels symboles, à décrypter selon son niveau de compréhension.

Le contexte : misère et abandon

La misère des parents symbolise leur incapacité à nourrir leurs sept fils, matériellement et spirituellement. Conscients de leur déchéance, ils envisagent l’abandon, acte d’horreur dénoncé par Perrault en première lecture. Symboliquement, c’est laisser s’éteindre une flamme intérieure par négligence, une ruine morale et spirituelle. Le Petit Poucet, dernier et malingre, surnommé ainsi (diminutif de pouce), se distingue par sa curiosité : il écoute aux portes, réagissant avec des cailloux blancs – symbole de pureté, lumière et spiritualité naissante. La pierre (matière) et l’enfant (pureté) s’unissent dans cette image.

Le Petit Poucet au Lit

Abandonnés, les frères cèdent à la peur, sauf le Petit Poucet, qui suit ses cailloux pour revenir. Pourtant, l’histoire évolue : les parents, dotés d’argent (richesse spirituelle potentielle), retombent dans l’inertie. Le Petit Poucet, caché sous un tabouret, entend à nouveau leur plan. Sans cailloux, il éparpille son pain – symbole multiforme – mais novice, il sème superficiellement, et les oiseaux (mauvais augure) le dévorent. La nourriture spirituelle, semée en profondeur, est imputrescible ; la matérielle, éphémère.

L’initiation : de l’ogre aux bottes de sept lieues

Persévérant, le Petit Poucet grimpe sur un arbre, voyant une lumière – quête spirituelle – mais elle le mène à l’ogre, rustre et prédateur. Sa femme, parcelle d’humanité, retarde l’inéluctable, soumise à ses instincts. Dans la chambre, deux lits (dualité) attendent : l’un vide, l’autre avec les sept filles de l’ogre, couronnées d’or (matérialité). Le 7, chiffre d’accomplissement (chakras, péchés capitaux), évoque une loge juste et parfaite. Éveillé, le Petit Poucet échange bonnets et couronnes, rétablissant les vraies valeurs : les auras spirituelles brillent sur ses frères.

L’ogre, aveuglé par ses pulsions, dévore ses filles, éliminant sa propre bestialité. Furieux, il chausse ses bottes de sept lieues (28 km, distance initiatique) pour traquer les garçons. Endormi sur un rocher creux – cabinet de réflexion ? –, il perd ses bottes, volées par le Petit Poucet. Ce dernier ramène ses frères, faisant des « pas de géant » vers la maîtrise de soi, loin de sa condition initiale.

Devenu « grand », il voyage, rencontre la sagesse (le Roi, figure spirituelle), s’enrichit (or philosophal ?) et sauve sa famille. cette richesse intérieure – pas matérielle – évoque Ulysse, Jason ou le Graal, symboles de quête intérieure.

Conclusion : de la bestialité à la sagesse

Autour du Petit Poucet, parents et frères végètent dans ignorance et turpitude. Perrault dénonce la misère intellectuelle, source d’actes horribles. Le Petit Poucet, muet mais attentif, use de son intelligence pour triompher. Son message : chacun, quel que soit son état, peut devenir maître de soi via devoir et responsabilité, vainquant la bestialité par la sagesse. Le conte oppose maison terrestre (parents) et maison de vie (Roi), appelant à couper le cordon ombilical pour trouver son Orient.

Les ogres – avides, dominateurs – s’opposent au Petit Poucet, qui affaiblit les ténèbres sans nuire, laissant l’ignorant accéder à la lumière. La richesse intérieure enrichit l’extérieur, servant autrui avant soi. Du bonnet à la couronne, il retourne au Père, comme David vainquant Goliath, transformant faiblesses en forces. Un poème anonyme conclut :

« Parfois, c’est ce marmot qui sauve la famille. »

Bibliographie succincte

  • Les 8 contes de ma mère l’Oye (Perrault)
  • Grimm : Tom Pouce, La maison dans la forêt, Petit frère petite sœur
  • Andersen : Le Petit soldat de plomb

Réponses possibles

Dans une version, les parents dilapident l’argent en orgies, incarnant misère matérialiste. Dans une autre, l’ogre engraisse les garçons pour les saler, confirmant la vanité de la nourriture profane face à la spirituelle.

Ce conte, paru en 1697, reste un miroir initiatique, où le Petit Poucet guide vers la lumière, pierre par pierre, pour qui sait lire entre les lignes.

Dignité et respect de l’autre

Les questions de la dignité et du respect de l’Autre, qui présentent des dimensions multiples, d’ordre philosophique, religieux, spirituel et juridique, est au cœur de notre réflexion, comme elle mérite d’être l’inspiratrice de nos actions. Il y a deux siècles et demi, Kant énonçait que la dignité est le fait qu’une personne humaine ne doit jamais être traitée seulement comme un moyen, mais toujours aussi comme une fin en soi.

On pourrait dire aussi qu’aucune personne humaine ne doit jamais être traitée comme un objet, mais seulement comme un sujet. De là découle naturellement le respect que je lui dois, en même temps que la responsabilité qui lui revient, en tant qu’être pensant, et ce, d’autant plus qu’il est libre de ses pensées, quand bien même il ne le serait pas de ses actes.

Paul Ricoeur Balzan

Quelle que soit sa naissance, quel que soit son parcours, toute personne a droit au respect absolu de sa dignité. C’est ce qu’exprimait, beaucoup plus près de nous, le philosophe Paul Ricoeur lorsqu’il écrivait, en 1988 :

« quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain ».

Le respect dû par chacun de nous à toute personne humaine est inconditionnel, quels que soient l’âge, le sexe, la santé physique ou mentale, l’identité de genre ou l’orientation sexuelle, la religion, la condition sociale ou l’origine de l’individu en question. 

Naturellement, j’entends certains parmi vous dire, avec juste raison, qu’il convient de respecter non seulement tout être humain, mais aussi toute créature vivante, tout animal sauvage que l’on ne saurait tuer par plaisir, autrement que s’il est menaçant, non plus qu’un animal d’élevage, qui ne doit aucunement être maltraité. Et j’entends tout aussi bien ceux qui font justement remarquer que c’est la nature tout entière qu’il nous faut respecter, car l’homme n’est qu’un élément d’un écosystème global, auquel les végétaux, les montagnes, les mers et les rivières appartiennent tout autant que nous, et à dire vrai depuis bien plus longtemps que nous.

Mais je vais concentrer mon propos sur la dignité de l’être humain en ce qu’elle a d’intangible, et sur le respect absolu qui est dû à chacun en cette qualité.

Et s’il fallait justifier cette focalisation, je vous dirais que seul semble-t-il l’homme tue, violente, dégrade et maltraite son prochain par cruauté, malice, plaisir ou désœuvrement, pour l’exploiter, voire au nom d’une idéologie extrémiste qui rejette l’autre simplement parce qu’il est l’autre, simplement parce qu’il est différent.

Un demi-siècle avant que la République en fasse sa devise, les Francs-maçons de la Grande Loge de France avaient adopté ce triptyque que nous connaissons tous : Liberté – Egalité – Fraternité.

La liberté dont il est question ici doit être comprise dans toutes les acceptions du terme.

  • Nul ne doit être asservi, être l’esclave d’autrui, sous quelque forme que ce soit.
  • Nul ne peut être contraint dans sa pensée, sa croyance, son expression. Naturellement, cette liberté que chaque être humain peut revendiquer pour lui-même, chaque être humain doit la reconnaître à autrui.

Je suis libre de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, d’aimer – ou d’ailleurs de ne pas aimer – qui je veux, d’avoir telle opinion ou telle préférence politique, et si je revendique ces libertés pour moi-même, je dois évidemment les consentir à autrui. La liberté impose donc la réciprocité, la pluralité et donc la tolérance. Il est donc déjà question ici du respect d’autrui

L’égalité, le second terme du triptyque, est reliée au premier.

Dire que l’autre et moi sommes égaux, cela signifie en particulier que le point de vue de l’autre a la même valeur que le mien, même si je ne le partage absolument pas et même si je le considère infondé. Je peux combattre le point de vue de l’autre s’il exprime une idée que je juge dangereuse, ou malfaisante ; cela ne doit pas m’empêcher de le respecter en tant que tel, et pour cette raison, de laisser l’autre l’exprimer. Encore une fois, la réciprocité suppose simplement que je puisse – et même que je doive – exprimer à mon tour mon point de vue et le faire valoir. Vous connaissez la formule prêtée à Voltaire, bien qu’il ne l’ait en réalité jamais prononcée :  

« Je ne partage pas vos idées mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer ».

Peu importe que le sage de Ferney n’ait jamais tenu ni écrit ces paroles, nous pouvons en faire nôtre le sens ultime : le droit de l’autre à exprimer son point de vue est égal au mien. Et c’est cette égalité qu’il m’importe de défendre.

L’égalité est une expression essentielle du respect de la dignité d’autrui : il faut affirmer en effet l’égale dignité entre les humains quelle que soit leur origine, leurs croyances, leurs convictions… La seule condition, je le répète, est que la dignité et la liberté de chaque individu soient respectées, la mienne y compris, ce qui veut dire réciprocité.

Et naturellement, vous comprenez que cette réciprocité, cette reconnaissance de l’autre comme une personne, nous amène à la notion de fraternité.  

L’autre est mon frère, mon frère ou ma sœur en humanité. A ce titre, je lui dois le respect que je revendique pour moi-même. Et à la vérité, je ne peux revendiquer le respect pour moi-même que si je l’accorde à l’autre, quelle que soit sa différence.

Cette notion de la valeur de l’autre, quel qu’il soit, est pour nous fondamentale.

Matt Damon à la Berlinale de 2024

Peut-être certaines ou certains d’entre-vous se souviennent de l’excellent film de Ridley Scott inspiré d’un roman de Andy Veir « Seul sur Mars », avec Matt Damon. Comme souvent dans les œuvres de science-fiction, le synopsis peut nous amener à un constat qui vaut autant pour l’humanité que nous connaissons que pour d’hypothétiques temps futurs.

L’histoire, donc, est celle d’une première mission sur Mars, au cours de laquelle un astronaute est laissé pour mort par ses coéquipiers, une tempête les ayant obligés à décoller en urgence. Mais en fait, cet astronaute a survécu et il est désormais seul, sans moyen de repartir, sur une planète hostile. Il va devoir faire appel à son intelligence et son ingéniosité pour tenter de survivre et trouver un moyen de contacter la Terre.  Pendant qu’on s’active à la Nasa pour tenter de le sauver, ses coéquipiers, mis au courant qu’il est vivant, vont faire demi-tour malgré le véto formel de la Nasa pour le récupérer, au péril de leurs vies.

Premier constat : même s’il dispose de moyens et de technologies qui lui permettent de survivre, de se nourrir, de boire, de se protéger du froid glacial ou de la chaleur extrême, un humain cherche avant tout à communiquer, à échanger avec d’autres humains, à partager ses craintes comme ses espoirs.

On se souvient ici des aventures de Robinson Crusoé.

Deuxième constat : pour un humain normalement constitué, la vie d’un autre être humain, surtout s’il le connaît ou si simplement il peut le voir et l’entendre, a une valeur sacrée qui peut aller jusqu’à justifier qu’il se sacrifie pour lui. Pensons par exemple aux volontaires de la société de secours en mer, ou à nos sapeurs-pompiers. On pourrait ajouter qu’aux deux âges extrêmes de la vie, aucun humain ne peut venir au monde ni survivre seul. La valeur première intangible sur laquelle nous pouvons nous accorder est la valeur de l’autre.

Déclaration des droits de l'Homme
Déclaration des droits de l’Homme

Et puisque nous sommes conduits à vivre ensemble, il faut comprendre cette injonction comme « vivre tous ensemble ». Cela signifie agir en faveur de ce qui participe à accueillir, intégrer, inclure. Cela signifie respecter en toutes circonstances la dignité de l’autre, quelle que soit sa différence, et même, s’il y a lieu, quelle que soit sa déviance.

Max de Haan, un franc-maçon néerlandais qui fût professeur de philosophie et recteur de l’Université de La Haye a écrit que la franc-maçonnerie recherche constamment ce qui unit les hommes et veut ignorer ce qui les sépare.

Chacun de nous croit connaitre les termes de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Pourtant, nous n’en faisons qu’une citation incomplète, tronquée : tous les êtres humains naissent tous libres et égaux en droits. Restons-en là un instant, c’est-à-dire à l’égalité des droits reconnus à chacun.

Les instructions données aux policiers et aux gendarmes du RAID ou du GIGN sont de tout faire pour appréhender les criminels, meurtriers et autres terroristes, afin qu’ils soient remis à la justice et bénéficient, quelle que soit la gravité ou la barbarie de leurs crimes, d’un procès équitable, sans qu’il soit porté atteinte à leur dignité d’être humain, non plus qu’à l’intégrité de leur personne.

Les Francs-Maçons se définissent volontiers comme humanistes.

L’humanisme est une attitude philosophique qui revendique pour chaque humain la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines. 

Selon le Dictionnaire de l’Académie française, l’humanisme vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité. 

La relation entre humanisme et dignité humaine est manifeste, immédiate. Répondant à un journaliste, l’ancien Grand Maître de la Grande Loge de France Alain-Noël Dubart a eu cette formule explicite : C’est le respect de la dignité humaine dans la droite ligne de la pensée de Kant. Notre humanisme est celui de la Renaissance revisité par les Lumières ».

René Cassin

C’est à René Cassin que l’on doit la finalisation du texte de la Déclaration Universelle adoptée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

Je voudrais attirer ce soir votre attention sur deux courts extraits. D’abord les trois premiers paragraphes du préambule :

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l’homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l’humanité et que l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l’homme.

Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression…

Puis l’article premier, celui que nous croyons connaître mais dont nous omettons en général deux éléments pourtant essentiels :

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Car la liberté, l’égalité en dignité et en droits de tous les êtres humains ne sont que la conséquence du fait qu’ils sont tous doués de raison, tous dotés d’une conscience.
Et appartenant tous à la famille humaine, ils ne sauraient agir entre eux que dans un esprit de fraternité.

C’est sur ce fondement qu’a été rédigé il y a fort longtemps le premier paragraphe de la Constitution de la Grande Loge de France, que je prends pour exemple et pour référence : La Franc-maçonnerie est un ordre initiatique traditionnel et universel fondé sur la Fraternité et constitue une alliance d’hommes libres, de toutes origines, de toutes nationalités et de toutes croyances ayant pour but le perfectionnement de l’Humanité.

Les Francs-maçons savent qu’il est un temps pour la réflexion, ils savent que la sagesse doit présider à toute construction, à toute action. Mais ils savent aussi que la conception doit être au service de l’action, et que celle-ci doit être poursuivie avec force, c’est-à-dire avec persévérance et détermination.

On pourrait, diront certains, faire preuve de tolérance.

Ils n’ont naturellement pas tort, mais la tolérance n’est que la première étape du chemin qui conduit à la pleine acceptation de l’autre. Tolérer, c’est ne pas rejeter, c’est laisser se produire ou subsister une chose qu’on aurait le droit ou la possibilité d’empêcher, c’est aussi supporter avec patience ce qu’on trouve désagréable, injuste. Mais rien de plus, j’allais dire : rien de mieux.

Dans le cadre de l’émission que la Grande Loge de France propose sur France Culture un dimanche matin par mois, le Frère intervenant  a trouvé une jolie formule pour exprimer l’idée que je vous propose de méditer :

« la tolérance nous modère, le respect nous modèle, c’est-à-dire qu’il nous donne une forme qui nous érige en modèle d’humanité. »

Et d’ajouter, parce que respecter l’autre c’est entendre ce qu’il a à dire, c’est le laisser s’exprimer, quitte à lui porter la contradiction après l’avoir écouté :

« L’écoute de l’autre…sans l’interrompre, quelle que soit son opinion, son origine, ses croyances ou non, C’est un préalable à un dialogue constructif, où chacun a le droit à la parole et s’enrichit de celle de l’autre. »

Cette notion de dialogue respectueux de l’autre résume en fait un des engagements essentiels du Franc-maçon. Et c’est ce qu’exprime par exemple le nom des Fonds de Dotation ou Fondations qu’ont créé de nombreuses obédiences, institutions de mécénat qui ont pour objet d’aider à réaliser une œuvre ou une mission d’intérêt général, dans l’écoute et le respect de l’autre.

Mais ne faisons pas preuve d’angélisme ni de naïveté : pour promouvoir la dignité et le respect de chaque être humain, le chantier est à l’évidence encore immense, qu’il s’agisse de lutter contre le racisme, la xénophobie et toutes les formes de discrimination.

Chacun de nous, dans sa vie propre, à l’échelle de sa famille, de son quartier, de son administration ou de son entreprise, peut – et en fait doit – aussi promouvoir des valeurs actives comme la tolérance, la bienveillance et la fraternité pour cimenter ce socle commun que constitue l’idée d’humanisme, ou plus simplement celle « d’humanité ». 

La liberté de pensée, la liberté qui doit être reconnue à chacun de croire ou de ne pas croire, de pratiquer ou de ne pas pratiquer, doit nous conduire à favoriser le dialogue entre laïcité, religions et spiritualités, sans a priori, sans exclusion d’aucune sorte.

Nombre de nos obédiences sont à l’image de cette société, plurielle, accueillante à des adeptes de toutes les religions, catholiques, protestants, musulmans, juifs, … mais aussi de toutes les formes de spiritualité, comme le bouddhisme ou le taoïsme, tout autant qu’à des agnostiques ou des athées. Nous sommes le contraire d’une secte, puisque nous sommes attachés au respect absolu de la liberté de pensée de chacun. Nous n’avons pas de gourou. Nous sommes une association selon la loi de 1901, et les présidents, qui sont appelés « Grands Maîtres », sont élus pour une durée maximum de trois ans.

L’ancien Grand maître, Marc Henry, viendra à Albi le 7 décembre animer une conférence. JDI (GLDF) – Grande Loge de France

Il y a quelques années le Grand Maître de la GLDF de l’époque, Marc Henry, s’adressant à des étudiants et à des élèves des grandes écoles, avait déclaré : « l’appartenance à une loge de la Grande Loge ne saurait se limiter à la production de discours touchant à la solidarité, l’humanisme, la dignité, etc., aussi élevés soient-ils, mais bel et bien par la réalisation de projets concrets portés par le ou les frères dans le cadre des structures de la société qui est la nôtre. »

Là est, je le répète, l’essentiel. La réflexion n’a de sens que si elle est au service de l’action.

La Franc-maçonnerie que nous pratiquons est dite « spéculative », par opposition à la franc-maçonnerie « opérative » des bâtisseurs de cathédrales. Mais nous sommes nous aussi engagés sur un chantier exigeant. Nous sommes en effet engagés à construire une humanité plus éclairée, plus juste, plus solidaire. Une société plus respectueuse de chacun.

La Franc-maçonnerie est discrète, même si elle n’est pas une société secrète.
Mais cela n’empêche pas les Maçonnes et les Maçons d’agir dans leur entourage, dans la cité, non pas selon des mots d’ordre qui leur seraient donnés, mais au nom des valeurs, des principes et des vertus qu’ils perfectionnent en loge.

Je voudrais, avant de conclure et de vous donner la parole, partager avec vous sur trois thèmes qui font souvent l’objet de questions liées au thème de la dignité que nous abordons aujourd’hui.

Le premier est celui du respect que l’on doit non pas à l’autre, mais à soi-même. On peut ne voir là que narcissisme, auto-satisfaction et complaisance, mais c’est un peu court.
La fierté, l’amour-propre, une juste estime de soi ne sont pas méprisables, au contraire.

Le personnage que je vois dans le miroir de ma salle de bains chaque matin est-il digne de mon estime, voire de mon respect, tandis que je suis le seul à pouvoir le juger en réelle connaissance de cause ?
Suis-je digne de ma propre estime ? Est-ce que je mérite la dignité à laquelle je prétends ?

Je peux tromper mon entourage, les autres. Je peux aussi me tromper moi-même.
Mais si je sais être honnête et sincère ne serait-ce que face à mon miroir, suis-je vraiment digne de me respecter moi-même, avant d’être respectable pour autrui ?   

Il est donc essentiel de se respecter soi-même, à sa juste valeur, à son juste mérite et en assumant ses propres insuffisances, ses propres marges de progression. Car il va de soi que je ne suis pas parfait. Je cherche seulement à me perfectionner, à progresser plutôt qu’à régresser…  

Faisant sans doute référence aux communiqués et prise de parole très fréquentes de certaines obédiences, notamment sur les questions d’actualité, le choix de la plupart des obédiences est sans équivoque : les instances  nationales ne s’autorisent à alerter l’opinion publique que si de graves atteintes sont portées aux libertés fondamentales, à la dignité et aux Droits de l’Homme.

En plus de 37 années d’appartenance à la Franc-Maçonnerie, je n’ai été invité qu’à deux reprises à exprimer mon attachement à ces valeurs essentielles et sur lesquelles on ne saurait transiger, en marchant avec mes Frères, cordon ou sautoir en évidence, après l’attentat de la rue Copernic et après le drame de Charlie Hebdo.

On voit donc l’importance qu’ont à nos yeux ces thématiques essentielles.

Second thème : on nous demande souvent pourquoi nous persistons à être une obédience masculine, pourquoi nous ne recevons pas les femmes lors de nos travaux rituels.

Ne serait-ce pas faire insulte à leur dignité ? La réponse est donnée par les faits, par l’histoire.

Maria Deraismes

Ce sont des Frères de la Grande Loge Symbolique Ecossaise, intégrée depuis à la GLDF,  – qui ont, par un petit subterfuge réglementaire, initié en 1882 la première femme, Maria Deraismes, puis, à l’initiative de notre Frère le Dr Georges Martin, rejoint cette dernière pour créer une nouvelle loge, devenue rapidement la Grande Loge Mixte « le Droit Humain ».

Ce sont encore les mêmes Frères qui, quelques semaines après la Libération en 1945, ont voté l’abrogation des textes anciens qui n’autorisaient que des loges féminines dite d’adoption, subordonnées à des loges masculines. Ainsi était rendue possible la création d’une obédience féminine indépendante, l’Union Maçonnique Féminine de France, qui deviendra en 1952 la Grande Loge Féminine de France, travaillant au Rite Ecossais Ancien et Accepté.

Qu’elles soient membres d’une obédience mixte ou strictement féminine, nos Sœurs sont donc des Maçonnes de plein droit, et nous avons entre nous et entre nos obédiences des liens étroits et fraternels. La dignité de l’autre est pour chacun de nous une valeur sacrée, sur laquelle on ne saurait transiger. Respecter, faire respecter la dignité de chaque être vivant est un devoir absolu, un impératif catégorique. Être reconnu, fût-ce et y compris dans sa différence quelle qu’elle soit, est un besoin vital de chaque être humain. C’est aussi un droit absolu, imprescriptible.

De ce droit découle que nul ne peut être un sujet, au sens d’une personne et non d’un objet, sans un autre qui reconnaisse sa dignité et les droits qui s’y attachent, au-delà de son altérité, quand bien même elle serait radicale.

Il n’est pas de sujet sans un autre qui le reconnaisse comme tel dans sa différence.

La première étape dans la reconnaissance de l’autre comme un être humain respectable en tant que tel, au-delà de l’humanisme en tant que doctrine, en tant que principe philosophique, c’est de s’efforcer de le comprendre, et à tout le moins de le connaître.

Reconnaître, c’est tenir pour véritable. Comment pourrait-on totalement reconnaitre l’autre comme l’un de ses semblables sans avoir cherché à le connaitre, à le comprendre, à savoir ce qu’est son histoire, ce qu’est son référentiel, ce que sont ses valeurs, ses principes ?

Connaître l’autre, c’est la première étape vers accepter l’autre, le respecter pour ce qu’il est, parce qu’il est.  C’est la première étape vers aimer l’autre. Quelle que soit votre foi ou votre croyance, vous connaissez le commandement qui nous appelle à la fraternité : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Car tout, au fond, n’est qu’une histoire d’amour…

Et s’il fallait une raison pour que nous fassions tous de ce respect de l’autre et de sa dignité un élément central de notre propre vie, je terminerai en citant l’anthropologue Charles Gardou qui dédie l’un des ouvrages qu’il a dirigé par ses mots :

A ceux qui croient que, faute d’apprendre à se reconnaître comme des semblables et à vivre ensemble en bonne intelligence, nous risquons de disparaître ensemble comme des sots.

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