mer 19 mai 2021 - 01:05

Connais-toi toi-même

Une devise que des générations de francs – maçons complètent… suivant une phrase entendue, répétée et rarement vérifiée.

Le vrai commencement pour en vertu accroître/ C’est, disait Apollon, soi-même se connaître/ Celui qui se connait est seul maître de soi,/Et sans avoir royaume, il est vraiment un roi[1]

Connaissez-vous le Gnothi seauton[2] ? 

Cette devise est inscrite au frontispice du Temple de Delphes dédié à Apollon. Socrate la reprend à son compte mais Pline l’Ancien l’attribue à Chilon de Sparte.

Pour Socrate, «Connais-toi toi-même» signifiait qu’il faut atteindre la connaissance et la maîtrise de soi et s’affranchir des spéculations idéologiques et des explications théologiques. Le «toi-même» du précepte invite à l’éveil de soi-même, à ne plus s’en remettre aux dieux pour tous les choix à faire et, par conséquent, à ne pas faire porter aux dieux la responsabilité de toutes ses erreurs  (à une époque où la vénération des dieux était telle que l’on s’en remettait à eux pour tous les grands choix et évènements de la vie).

«Et tu connaitras l’univers et les dieux» n’a jamais été gravée sur le temple de Delphes. D’ailleurs l’injonction «Connais-toi toi-même» appelle à la modestie et non à l’ambition d’égaler qui que ce soit ! Connaître les dieux serait d’ailleurs antinomique avec ce que disait Socrate : «ce qui est au-dessus de nous est sans rapport avec nous».

«Connais-toi toi-même», signifie aussi s’interroger sur son savoir. Se connaître est prendre conscience de soi et par là de son ignorance.

On ignore généralement que, sur le marbre de ce même fronton, s’offrait aux yeux du pèlerin l’inscription Μηδὲν ἄγαν, (Mèden agan) «et rien de trop». Sénèque en règle le sens du second précepte, «rien de trop», sur la compréhension du premier précepte de Delphes : « …Tout ce que tu aimes et respectes et tout ce que tu méprises sera également réduit en un seul tas de cendres. C’est sans aucun doute le sens de la formule connais-toi toi-même[3].» La juxtaposition des deux formules, bien sûr, n’est pas fortuite. Elle suggère sans doute que le consultant, avant d’interroger la pythie, la prophétesse rendant les oracles au nom d’Apollon, est appelé à mesurer ses limites, en quelque sorte à descendre en lui-même, afin d’éviter de poser une question dont la réponse le conduirait à concevoir des entreprises  outrepassant ses propres forces (la limite de la nature, la limite de la raison, la limite du raisonnable).

C’est ainsi qu’Aristote, en particulier pour ce qui concerne le contenu de la vertu éthique, le définit comme le juste milieu (mêsotès) entre deux extrêmes condamnables nommés ellipse et hyperbole. «La vertu fait viser le milieu. Ainsi, quiconque s’y connaît fuit alors l’excès et le défaut. Il cherche au contraire le milieu et c’est lui qu’il prend pour objectif. Et ce milieu n’est pas celui de la chose, mais celui qui se détermine relativement à nous». C’est la tempérance maçonnique.

Il ne s’agit pas seulement de se connaître en tant qu’individu mais aussi et surtout en tant que partie prenante de l’univers puisque nous sommes un, que la vérité est une et que notre quête est celle de l’unité. «Le détachement intime s’éprouve à la fois comme une libération et une plénitude, quand la dissolution de l’être dans une sorte de présence désincarnée mais recouvrant l’infini de l’existant se vit comme une modalité de la conscience de soi[4]».

La pensée de l’accomplissement de soi, héritée d’une tradition immémoriale, est celle de l’épreuve. Cette pensée de l’épreuve est la pensée de l’effort en tant qu’il construit le moi, mais en tant que le moi trouve, par son intermédiaire, une finalité plus haute que lui qui est sa place dans le réel naturel ou social. Dans le grand mouvement des idées métaphysiques et religieuses, l’homme cherche son centre immobile, celui de la quiétude et de plénitude ultime où ni le temps ni la contingence n’ont de prise. L’effet miroir appelé aussi loi des correspondances nous dit que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ; donc ce centre en soi correspond au centre du Tout. Ce qui est visé au terme de l’initiation c’est de comprendre ce que signifie la réintégration de l’Être en son propre centre.

Tout être est gonflé de possibles. Toute connaissance nouvelle devient un outil de la connaissance à venir.

Restent les questions de Gide : Peut-on dire la vérité sur soi-même ? Tout avouer ? Se dévoiler totalement aux yeux des autres et de soi ?

Illustration de Salvador Dali, Regardez en vous, 1947.


[1] Pierre Ronsard, Institution de l’Adolescence du roi très chrétien Charles neuvième de ce nom, p.156 : education.persee.fr/doc/revin_1775-6014_1882_num_4_2_1514

[2] Γνῶθι σεαυτόν, traduit en latin par Nosce te ipsum ?

[3] Sénèque, Consolation à Marcia : journaldujour.re/?La-voie-du-Juste-3-rien-de-trop

[4] Jean Mourgues, Lettres fraternelles du travail maçonnique en Loge de Perfection, p.38,  glnc.org/document/mourgues%204_14.pdf

Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférence honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de plusieurs livres maçonniques dont le "Dictionnaire vagabond de la pensée maçonnique", lauréat de l'Académie maçonnique de France (Essais et symbolisme)

Articles en relation avec ce sujet

RESEAUX SOCIAUX

5,800FansJ'aime
7,600SuiveursSuivre
4,300AbonnésS'abonner

DERNIERS ARTICLES