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28/01/2023 : Le DROIT HUMAIN en conférence à Châtellerault

A l’initiative de la loge châtelleraudaise “La pierre de lumière” du DROIT HUMAIN, Amande PICHEGRU Grand Maître National de la Fédération française, animera une conférence-débat à Châtellerault le samedi 28 janvier 2023 à 18h30 dans la salle du parc du Verger (avenue du Maréchal Leclerc) sur le thème “La franc-maçonnerie du DROIT HUMAIN – 130 ans de voyages initiatiques en mixités”.

L’entrée est libre et un verre de l’amitié clôturera cet évènement.

En savoir plus via www.droithumain-france.org/conference-publique-a-chatellerault-le-28-janvier/

La recette du bonheur selon un grand philosophe

Vladimir Jankélévitch, nait le 31 août 1903 à Bourges et meure le 6 juin 1985 à Paris. Il était philosophe et musicologue français.

Vladimir Jankélévitch naît de parents intellectuels russes ashkénazes qui ont fui les pogroms. Il est naturalisé français à l’âge de un an. Son père, Samuel Jankélévitch, est un médecin otorhinolaryngologue, qui est un des premiers traducteurs de Sigmund Freud en France. Également traducteur de Hegel et Schelling, il publie des articles dans les revues de philosophie.

En 1922, Vladimir Jankélévitch entre à l’École normale supérieure, où il étudie la philosophie ; il y a pour maître Léon Brunschvicg (1869-1944). En 1923, il rencontre Henri Bergson, avec qui il entretient une correspondance.

Reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1926, Jankélévitch part pour l’Institut français de Prague l’année suivante. Il y enseigne jusqu’en 1932 et rédige une thèse sur Schelling. De retour en France, il enseigne au lycée Malherbe de Caen, puis au lycée du Parc de Lyon avant d’intégrer l’université de Toulouse en 1936, puis celle de Lille en 1938 en tant que professeur de philosophie morale.

Sa pensée

Professeur à la Sorbonne pendant près de trente ans, Vladimir Jankélévitch a marqué de nombreuses générations d’étudiants par ses cours de morale et de métaphysique autant que par sa personnalité.

Parmi ses ouvrages, on note Le Traité des vertus, Le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, ou La Mort. Il porte également un regard neuf sur la musique des xixe et xxe siècles. Dans L’imprescriptible, composé de deux textes (« Dans l’honneur et la dignité », 1948, et « Pardonner ? », 1971), Vladimir Jankélévitch reprend un article qu’il a fait paraître en 1965 dans le no 103 de la Revue administrative. Cet ouvrage contribue à définir la notion d’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité, au moment où les crimes des nazis vont être couverts par la prescription.

Philosophe engagé, il est de tous les combats de son siècle (Résistance, mémoire de l’indicible ; engagement pour la défense de la philosophie lors des États généraux de la philosophie en 1979). Il est surnommé « le marcheur infatigable de la gauche » à cause de sa participation à de très nombreuses manifestations, joignant philosophie et histoire vécue. La pensée morale de Vladimir Jankélévitch ramène à une vie vécue selon l’ordre du cœur puisque ce dernier, et lui seul, constitue la vraie structure d’acte de sa philosophie. Son combat est de faire reconnaître la prééminence absolue de la morale sur toute autre instance.

Son œuvre est centrée autour de trois axes de réflexion.

La métaphysique du « je ne sais quoi » et du « presque rien »

Vladimir Jankélévitch est, à la suite de Bergson, le philosophe du devenir, qu’il veut surprendre « sur le fait », « en train de » devenir, en flagrant délit, en équilibre sur la fine pointe de l’instant ! Qu’il parle de la mort, de la liberté, de l’intention, de l’intuition, de l’acte, et finalement de l’amour, il tente d’encercler l’instant au plus près et des deux côtés (avant, dans le « pas encore », et après, dans le « jamais plus », qui ne sont pas symétriques), tout en rappelant sans cesse que c’est impossible.

Il a d’ailleurs été désigné par Bergson, avec Jean Guitton, comme l’héritier de sa pensée.

Dans la continuité de l’intervalle qui conduit à cet instant, tout est possible et l’être « s’arrondit » sur ce capital en espérance, sur cette potentialité : il est bien question de liberté, d’intuition, de création, d’amour, mais de loin et à la troisième personne (surtout dans le cas de la mort). Après, dans l’autosatisfaction du fait accompli, l’être se reforme autour de son égoïté, de ses souvenirs teintés de complaisance et de nostalgie : de mort, de liberté, d’amour, il n’est déjà plus question. Mais il reste de cet instant brèvissime, de ce « presque rien » où l’être s’est amenuisé jusqu’à n’être presque plus rien pour aimer, un « je ne sais quoi » qui traîne dans l’atmosphère, comme un charme, et rien ne sera plus comme avant.

Il est le chantre de la transcendance quotidienne, le philosophe mystique, puisqu’il dit emprunter cette expression « je-ne-sais-quoi » à saint Jean de la Croix lui-même qu’il cite d’ailleurs abondamment sans en partager la foi, ce saut dans l’inconnu. Le seul saut qu’il a expérimenté est celui de l’instant quel qu’il soit, celui de l’amour ou, par exemple, celui de la tentation : il décrit, comme seul peut le faire quiconque l’a expérimenté, le pécheur encore en équilibre, entraîné vers l’avant et retenu vers l’arrière, « en train » de basculer.

Sa conception de la liberté n’est pas statique, figée dans un état de conscience mais dynamique et en progression constante vers un au-delà de conscience toujours à conquérir: « la liberté c’est de rester fidèle à la prise de conscience elle-même, laquelle n’est pas un exposant, ni un cryptogramme, mais un dynamisme et une mobilité ».

La morale de l’intention bienfaisante

« Ce qui est vrai du mystère de la mort… n’est pas moins vrai du mystère de l’amour… L’expérience morale enfin suppose à la fois la notion universelle et rationnelle d’une loi inhérente à la dignité de l’humain en général et, au vif du for intime, une expérience privilégiée, urgente, hyperbolique qui nous pousse toujours au-delà de notre devoir… Aussi la morale, dès qu’elle cesse d’être une pure déduction cognitive et synonymique des devoirs, ne se distingue-t-elle plus de la métaphysique. »
— Vladimir Jankélévitch, Philosophie première ch. 3, par. 2
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Un des paradoxes de la morale tient en ceci : le devoir moral est infini et certain, je sais que je dois faire, et ceci absolument, mais, pour devenir effectif, il doit passer par des moyens limités et hypothétiques et ambigus, je ne sais pas quoi ni comment faire : « Entre la finitude d’un pouvoir limité par la mort et l’infinité du devoir moral ou de l’amour, la contradiction paradoxale s’aiguise jusqu’au paroxysme de l’absurde et de l’intenable. » (Le paradoxe de la morale ch. 2, par. 4). Une autre façon d’approcher ce paradoxe est de rapprocher la morale de l’amour qui en est le moteur secret : tout le problème de l’agent moral comme de l’amant est de « faire tenir le maximum d’amour dans le minimum d’être » (Le paradoxe de la Morale ch. 3, par. 14).

Un autre paradoxe de la Morale tient au fait que l’intention doit se traduire en acte, c’est-à-dire prendre les moyens bien limités de sa fin infinie, et, pire, « se déposer » en actes posés : cette traduction est forcément une trahison, car elle doit accepter les médiations, les compromis et les compromissions… si elle est vraiment sérieuse. Elle doit finalement accepter que ses œuvres se détachent et, parfois, s’éloignent d’elle. On touche ici à un point essentiel de la pensée de Jankélévitch qui est « une paradoxologie de l’organe-obstacle » (concept emprunté à Bergson) : « il ne suffit pas de dire que la volonté morale est reléguée dans une zone intermédiaire : la volonté peut ce qu’elle peut malgré l’obstacle et par là même grâce à lui. » (Le paradoxe de la morale ch. 3, par. 4).

L’esthétique de l’ineffable

Passionné par la musique (notamment le répertoire du piano) et musicologue, sa réflexion est autant philosophique qu’esthétique. Il a écrit une douzaine d’ouvrages sur la musique et les compositeurs qu’il admire (Gabriel Fauré, Maurice Ravel, Claude Debussy, Franz Liszt etc). C’est l’une des originalités de son œuvre qui se distingue également par les thèmes abordés. Influencé par Bergson, bien qu’il n’ait pas été son élève mais à qui il a consacré son premier ouvrage, Jankélévitch a aussi développé une réflexion sur l’existence de la conscience dans le temps. On peut trouver une introduction à sa pensée dans le livre d’entretiens Quelque part dans l’inachevé (Éditions Gallimard) où Béatrice Berlowitz dialogue avec le philosophe sur l’ensemble de ses thèmes. Pendant cinquante-sept ans, Vladimir Jankélévitch a écrit à Louis Beauduc, ancien coturne de l’École normale supérieure ; ces échanges rassemblés sous le titre Une vie en toutes lettres (Éditions Liana Levi) témoignent de l’itinéraire philosophique et personnel du philosophe.

Procédant par variations autour de quelques thèmes dominants – le temps et la mort, la pureté et l’équivoque, la musique et l’ineffable – la philosophie de Jankélévitch s’efforce de retraduire, dans l’ordre du discours, la précarité de l’existence. C’est tout d’abord l’essence très fragile de la moralité qui retient l’attention du philosophe : la fugace intention morale n’est qu’un « Je-ne-sais-quoi », constamment menacé de déchéance, c’est-à-dire de chute dans l’impureté. Seul l’amour en effet, inestimable dans sa générosité infinie, confère une valeur à tout ce qui est. Apaisante et voluptueuse, la musique témoigne elle aussi de ce « presque-rien » – présence éloquente, innocence purifiante – qui est pourtant quelque chose d’essentiel. Expression de la « plénitude exaltante de l’être » en même temps qu’évocation de l’« irrévocable », la musique constitue l’image exemplaire de la temporalité, c’est-à-dire de l’humaine condition. Car la vie, « parenthèse de rêverie dans la rhapsodie universelle », n’est peut-être qu’une « mélodie éphémère » découpée dans l’infini de la mort. Ce qui ne renvoie pourtant pas à son insignifiance ou à sa vanité : car le fait d’avoir vécu cette vie éphémère reste un fait éternel que ni la mort ni le désespoir ne peuvent annihiler.

20/02/23 : Reconsécration de la pierre angulaire du George Washington Masonic National Memorial

Un événement auquel le George Washington Masonic National Memorial, bâtiment maçonnique dédié à la mémoire de George Washington, premier président des États-Unis et Franc-Maçon, nous convie.

Pose de la première pierre du George Washington Masonic National Memorial à Alexandria, Virginie, le 1er novembre 1923.

Une invitation lancée aux Frères du monde entier par la Franc-Maçonnerie américaine qui célébrera, le 20 février prochain, le 100e anniversaire du début des travaux de la construction, à Alexandria en Virginie, du mausolée en mémoire de George Washington.

Vue de face du George Washington Masonic National Memorial.

Une cérémonie solennelle pour renouveler la dédicace de la pierre angulaire mais aussi et surtout représentant l’hommage de la franc-maçonnerie américaine aux valeurs de liberté.

Chaque année, des milliers d’invités du musée visitent ce Mémorial pour en savoir plus sur Washington et la Franc-Maçonnerie, et pour s’inspirer aussi du grand héritage laissé par le père des États-Unis et, selon certains, le plus grand Maçon du pays.

La célébration originelle de la pierre angulaire avait été un événement maçonnique national de très grande ampleur. Plus de 10 000 Frères avaient assisté à la pose de la première pierre du Mémorial en 1923. En 2023, les maçons se réuniront à nouveau au Mémorial pour assister à la réinauguration de cette pierre angulaire.

Maquette du George Washington Masonic National Memorial en 1922.

Par ailleurs, une pierre d’angle est, pour certains bâtiments, la première pierre à avoir été scellée lors de l’édification. Elle se distingue des autres par le fait qu’elle a été posée au cours d’une cérémonie, généralement par un officiel, acquérant ainsi une valeur symbolique. Pour mémoire, le prophète Ésaïe et l’auteur du Psaume 118 font de la pierre de tête ou pierre angulaire un symbole.

Toutes les Grandes Loges, les Loges, les groupes maçonniques et les Francs-Maçons de par le monde en amitié avec la Grande Loge de Virginie peuvent participer au défilé, à compter de 13 heures, depuis la vieille ville historique d’Alexandria jusqu’aux magnifiques terrains du Mémorial. Toutes les personnes participant aux événements du 20 février 2023 doivent s’inscrire sur le site Web.

Les initiatives, qui comprendront des rencontres et des visites, avec un accueil dans des Loges et des groupes maçonniques, se tiendront du vendredi 17 février au dimanche 19 février. Mark Tabbert et Shawn Eyer, parmi les plus grands experts américains de l’histoire de la Franc-Maçonnerie, seront à la disposition de répondre aux questions des invités qui se seront spécifiquement inscrits.

L’équerre et le compas, un grand symbole maçonnique construit en béton, ont été ajoutés au mémorial en 1999.

Point d’orgue du 20 février, à 15h30 précises, la réinauguration solennelle de la pierre angulaire.

Le George Washington Masonic National Memorial

L’idée de construire un mémorial maçonnique pour George Washington a été proposée pour la première fois en 1852 par la Loge Mère de la région de Washington, « Fredericksburg Lodge » No. 4, à l’Orient de Fredericksburg, en Virginie.

Des fonds ont été recherchés auprès des Grandes Loges à travers les États-Unis pour construire un temple maçonnique commémoratif avec une grande statue dans le vestibule. Assez de fonds ont été collectés pour commander une statue en bronze grandeur nature de Washington en décor maçonnique au célèbre sculpteur Hiram Powers qui vivait alors à Rome, en Italie. La statue est arrivée à Alexandria au début de 1861, juste avant le déclenchement de la « The Civil War », la guerre de Sécession ou guerre civile américaine. La statue, exposée à Alexandria jusqu’à l’été 1863, puis déplacée à Richmond, où elle a été détruite dans l’incendie du 3 avril 1865.

 « M.O.V.P.E.R. » est l’abréviation de Mystic Order of Veiled Prophets of the Enchanted Realm, soit l’Ordre Mystique des Prophètes Voilés du Royaume Enchanté.
 

Aujourd’hui, « Alexandria-Washington Lodge » # 22 expose nombre de ses précieux souvenirs de Washington. Ce mémorial accueille le public sept jours sur sept pour voir de très nombreuses expositions et profiter de la vue spectaculaire depuis le sommet de sa tour de 333 pieds, soit 101,50 m. Il fut construit uniquement avec les contributions volontaires des membres de la Franc-Maçonnerie.

Le président Truman portant son tablier, avec d’autres dignitaires au Masonic National Memorial, le 22 février 1950

Le George Washington Masonic National Memorial est de style néoclassique. ​​Des parties du bâtiment sont également de style néo-grec et néo-roman.

Le mémorial se compose de neuf étages. Le premier étage ou « rez-de-chaussée » semble, de l’extérieur, faire partie de la fondation. Au centre du premier étage se trouve le Grand Masonic Hall qui compte huit grandes colonnes de granit vert, quatre de chaque côté de la salle. Cette salle mesure 66 pieds (20 m) de long, 66 pieds (20 m) de large et 20 pieds (6,1 m) de haut. Les 12 dioramas commandés au milieu des années 1960 sont situés dans cette salle.

Peinture murale de la salle Cryptic Masonry au septième étage, détail.

L’architecture du monument

La forme du Mémorial s’inspire du phare d’Alexandrie, en Égypte, l’une des anciennes sept merveilles du monde, et sa conception reflète l’architecture classique de la Grèce et de Rome. Ces styles relient le Mémorial à l’architecture de l’époque de Washington, lorsque l’esthétique classique était utilisée pour exprimer les principes démocratiques guidant la nouvelle république.

L’autel de la chapelle de la salle des Templiers au huitième étage du Mémorial.

L’entrée du Mémorial, inspirée du Parthénon, est d’ordre dorique. L’intérieur du Memorial Hall est un ordre composite modernisé. Les trois sections de la tour montent en niveaux de complexité, avec des éléments doriques en bas, ioniques au milieu et corinthiens en haut. La Tour est coiffée d’une pyramide et surmontée d’un fleuron stylisé qui symbolise la Lumière. Le Mémorial est un phare qui diffuse la lumière de la Franc-Maçonnerie et l’héritage de Washington à toute l’humanité.

En 1942, le département du commerce fait don d’équipements pour éclairer le monument afin, tel un phare, qu’il diffuse la lumière de la Franc-Maçonnerie.

Sources : « Wikipédia, l’encyclopédie libre », Wikimedia Commons, Newsletter du Grand Orient d’Italie, George Washington Masonic National Memorial

Société secrète… Ordre hermétique de l’Aube dorée

The Hermetic Order of the Golden Dawn in the Outer (littéralement L’Ordre hermétique de l’Aube dorée à l’extérieur) est une ancienne société secrète britannique fondée à Londres par William Wynn Westcott en 1888, avant de se disloquer, de 1900 à 1905, à la suite de conflits internes. S’inscrivant dans la mouvance occultiste propre au dernier tiers du xixe siècle, la « Golden Dawn » (ainsi communément désignée) se présentait comme une école consacrée à l’étude des sciences occultes, à leur systématisation, leur organisation et à leur enseignement.

Origines de la Golden Dawn

On trouve trois hommes à l’origine de la Golden Dawn, par ailleurs membres d’un ordre maçonnique : la Societas Rosicruciana in Anglia.

  • le docteur William Wynn Westcott
  • William Robert Woodman
  • Samuel Liddell MacGregor Mathers

Aux origines de l’Ordre

L’anecdote entourant la fondation de la Golden Dawn est une histoire contestée. Tout aurait commencé en 1884, lorsque le Dr W.W. Westcott, membre haut placé de la S.R.I.A., soumit à ses « confrères » W.R. Woodman et S.L. Mathers des manuscrits codés. À l’en croire, c’est le révérend A.F.A. Woodford, pasteur anglican, qui, ayant trouvé ces obscurs textes dans les rayonnages poussiéreux d’une petite librairie de Farrington Street à Londres, lui aurait confié le soin de les déchiffrer.

William Wynn Wescott décode lesdits manuscrits et y découvre notamment les coordonnées d’une certaine Anna Sprengel, domiciliée en Allemagne et soi-disant membre d’une mystérieuse société secrète rosicrucienne. Westcott se serait alors résolu à engager, le 12 octobre 1887, une correspondance avec celle-ci.

Après cinq mois de prétendue liaison épistolaire, Westcott aurait reçu, par l’intermédiaire de Sprengel, une charte officielle de la dite société, ayant pour nom Temple Licht, Liebe und Leben – Lumière, Amour et Vie, Woodman et Mathers et leur donnant la permission de fonder en Grande-Bretagne une fraternité rattachée à celle d’Allemagne. Elle devait avoir pour nom « Aube dorée de l’extérieur » (Golden Dawn in the Outer).

Westcott demande l’aide de son compère Samuel Liddel Mathers afin de mettre en forme les ébauches des Rituels d’initiations de l’Ordre, ce qu’il fit remarquablement. Dès lors, Mathers s’occupera des enseignements Magique de l’Ordre, Westcott de la Kabbale et du système Rosicrucien et le Révérend Ayton de la branche Alchimique (qui ne verra jamais le jour).

Fondation et ramifications

En mars 1888, à Londres, fut inaugurée la loge « Isis-Urania », première loge « officielle » de l’Ordre hermétique de l’Aube dorée. L’événement fut publiquement annoncé dans une revue théosophique en 1889. L’« Isis-Urania » était également dénommée « Temple n°3 » du fait de la pseudo-existence de deux premières loges allemandes — n’étant pas, elles, « dans le monde extérieur » — (la première, le « temple-mère », étant celle dont était censée faire partie l’énigmatique Anna Sprengel, et la seconde étant désignée sous le nom de « loge Hermanubis » dans les lettres qu’elle aurait adressées à Westcott).

De 1889 à 1905, la Golden Dawn implanta des loges secondaires à Bristol (la loge « Hermès », n°4), à Bradford (« Horus », n°5), à Édimbourg (« Amon-Râ », n°6), à Paris (« Ahathöor », n°7), et enfin à Weston-super-Mare (« Osiris », n°8).

Au sein de la Golden Dawn

Le parcours initiatique au sein de la Golden Dawn, dénommé « Cursus studiorum magicorum », était subdivisé en treize niveaux :

  • Premier Ordre : l’Ordre de l’Aube Dorée ou « Ordre extérieur ». Ce premier ordre, dont le nom sert aussi à désigner la fraternité dans son ensemble, visait à la formation théorique des initiés :
  • un grade d’introduction, Néophyte 0=0
  • Zelator 1=10
  • Theoricus 2=9
  • Practicus 3=8
  • Philosophus 4=7
  • Seigneur du Portail : second grade d’introduction au second ordre.
  • Second Ordre : l’Ordre de la Rose Rouge et de la Croix d’Or (Ordo Rosae Rubeae et Aureae Crucis) ou « Ordre intérieur » : Ce deuxième ordre octroyait le statut d’« Adepte » et enseignait les techniques et rituels magiques pratiques jusqu’alors uniquement étudiés en théorie dans le premier Ordre. Ce troisième et dernier ordre comprenait les grades :
  • Adeptus Minor 5=6, grade sous divisé en Zelator Adeptus Minor (Z.A.M.), Théoricus Adeptus Minor (T.A.M.), Practicus Adeptus Minor (P.A.M.)
  • Adeptus Major 6=5
  • Adeptus Exemptus 7=4
  • Troisième Ordre : l’Ordre de l’étoile argentée (Ordo Astrum Argentum ou Argenteum Astrum) :
  • Magister Templi 8=3
  • Magus 9=2
  • Ipsissimus 10=1

Cette structure est inspirée de l’Arbre des Séphiroth (élément majeur de la Kabbale).

Membres

Parmi les membres de la Golden Dawn, on retrouvait Arthur Edward Waite, le poète William Butler Yeats, l’artiste Pamela Colman-Smith, l’actrice Florence Farr, le peintre Isabelle de Steiger, Algernon Blackwood, Allan Bennet, Aleister Crowley, John Brodie-Innes, Annie Horniman (fondatrice avec Yeats de la Société Théâtrale Nationale d’Irlande, puis de l’Abbey Theatre), les écrivains Arthur Machen dans la branche de A.E. Waite, et Enoch Soames, Henry Rider Haggard, Sax Rohmer, William Sharp, John Todhunter, l’auteure et journaliste Constance LLoyd Wilde, etc. Il est possible, mais non prouvé, que l’écrivain irlandais Bram Stoker ait fait partie de l’ordre.

Enseignements

L’enseignement de la Golden Dawn reposait principalement sur l’étude de la Kabbale, des arts Divinatoires :

  • l’Astrologie,
  • le Tarot divinatoire,
  • la Géomancie
  • l’Alchimie et l’Hermétisme,
  • la Talismanie,
  • le Voyage Astral (nommé projection Astrale par la Vision de l’esprit),
  • l’étude des textes traditionnels (exégèse guématrique),
  • la Gnose,
  • les religions monothéistes autant que le paganisme,
  • la Haute-Magie et tout ce que cela comprend de disciplines, afin que l’initié explore les tréfonds de son être intérieur, de sa nature et de la Nature qui l’environne,
  • l’apprentissage de la Magie énochienne.

L’étude de la Kabbale (également nommée Qabale lorsqu’elle est étudiée conjointement à l’hermétisme), commençait dans l‘« Ordre Extérieur » et était approfondie dans l’« Ordre Intérieur » ; l’énochien, quant à lui, était uniquement enseigné aux « Adeptes » (membres de l’« Ordre Intérieur »). En dehors de ces deux fondements, les initiés s’adonnaient également à des disciplines occultes « secondaires » telles que la tarologie, la géomancie, l’alchimie, etc.

La fin de la Golden Dawn

Douze années après sa fondation, la Golden Dawn partit en morceaux. Cet éclatement est l’aboutissement d’un vaste écheveau d’évènements qui, somme toute, découlerait fondamentalement de la lutte de pouvoir entre Mathers – basé à « Ahathöor » depuis 1890 – et Westcott – basé à « Isis-Urania » – qui durent se partager l’administration de la Golden Dawn à la suite du décès de Woodman en 1891.

Les deux hommes entrèrent en conflit au sujet des Rites de l’Ordre qu’ils devaient ensemble mettre au point. Mathers prétendit alors être en relation avec les « chefs secrets » censés diriger la Golden Dawn en coulisses, et s’en servit comme prétexte pour témoigner de penchants despotiques progressivement croissants, qui ne furent d’ailleurs pas au goût de tous les Adeptes… Les tensions occasionnées parmi les membres, en cette dernière décennie du xixe siècle, débouchèrent sur le « schisme de 1900 ».

Le « schisme de 1900 »

Ce rejet massif de l’autorité de S.L. Mathers fut la réaction de l’« Isis-Urania » lorsqu’il tenta de soumettre l’Ordre à son contrôle total. La méfiance des Adeptes de Londres s’intensifia à la suite de l’expulsion de Annie Horniman, qui fut la bienfaitrice, et la bourse du couple Mathers. Malgré ce que disent certains auteurs ne connaissant pas l’historique de l’Ordre, ce ne fut pas à la suite de l’initiation d’Aleister Crowley (à l’époque encore jeune initié que rien ne distinguait des autres) par Mathers au temple parisien « Ahathöor ». Aussi, après que Mathers eut envoyé son nouvel initié pour tenter de faire plier les membres du temple londonien et d’imposer à tous sa nouvelle vision autocratique de l’Ordre, ainsi que les Rituels et enseignements que lui seul avait écrits, ce dernier préféra faire scission, ne reconnaissant que l’autorité de Westcott et Florence Farr et entraînant en même temps dans son camp les autres Temples de Grande-Bretagne.

S.L. Mathers annonça alors, dans une lettre de 1900 adressée à Florence Farr (1860-1917, dirigeante de la loge Isis-Urania depuis 1897), que les écrits codés au fondement de la Golden Dawn n’étaient que des faux fabriqués de toutes pièces par Westcott. Ce dernier, à la fois excédé et harcelé par la bureaucratie Victorienne, argua être accaparé par ses nouvelles responsabilités à la Societas Rosicruciana in Anglia (S.R.I.A., où il était alors promu à un poste important) pour se retirer de ses fonctions de Chef Adepte, bien qu’il demeurât dans l’ombre.

Ce ne fut pas la première fois que Mathers souhaita éliminer Westcott de l’Ordre pour devenir le seul chef, ce ne fut qu’une tentative de plus.

À la même époque, Mathers fut éclaboussé par le scandale de l’« affaire Horos », un couple d’escrocs que Mathers avait pris pour des adeptes, croyant même que cette femme était un avatar de Madame Blavatsky, mais ces derniers vont se servir des rituels de l’Ordre pour escroquer et même abuser sexuellement de jeunes femmes. Les rituels de l’Ordre furent publiés dans la presse, et les temples britanniques changèrent le nom de l’Ordre en « Hermetic Society of the Morgen Rothe ». Les trois chefs sont alors, Brodie-Innes, J. Felkin et P. Bullock.

Après le retrait apparent de Westcott en 1901, Yeats fut élu pour le remplacer à la tête du Temple Isis Urania. Mais l’institution n’était pas à l’abri de nouveaux bouleversements… En effet, d’autres divergences apparurent — toutes reliées à celle d’ordre doctrinal qui opposa, de 1903 à 1905, Yeats et son successeur Waite au sujet d’une réforme entreprise par ce dernier : l’Ordre devait-il rester « magique » ? Oui pour la majorité, les autres préférant l’aspect « mystique », donnant lieu à un nouveau « schisme ».

La réforme de Arthur E. Waite

En 1903, Arthur Edward Waite succéda à Yeats comme Grand Maître. Le premier acte de celui-ci en vertu de son nouveau statut fut une réforme des principes fondamentaux de l’Ordre : il proclama la primauté de l’accomplissement spirituel (accent mis sur la connaissance ésotérique et la quête de la Vérité) sur l’accomplissement matériel (que présuppose l’occultisme en général, et la magie en particulier). Voyant dans cet acte de négation du fondement même de la Golden Dawn (à savoir la pratique des sciences occultes) l’annihilation pure et simple de l’Ordre, l’ancien Grand Maître Yeats s’opposa vivement à Waite. Deux camps se formèrent alors : l’un regroupant les partisans de la réforme et représenté par William Alexander Ayton, (relativement peureux en matière d’opérativité), bras droit de Waite, et l’autre rassemblant, aux côtés de l’ancien Grand Maître Yeats, les conservateurs.

La querelle dura deux ans, après quoi le camp Yeats4 finit par aller fonder son propre ordre (La Stella Matutina, l’« Étoile du Matin ») — transposition parfaite de la Golden Dawn avant la réforme de Waite, faisant sécession de ce qui prit alors le nom de Holy Order of the Golden Dawn (« Saint Ordre de l’Aube dorée » ; l’expression « saint ordre » illustrant davantage les nouvelles tendances mystiques insufflées par Waite) et qui continua du reste à être ébranlé par des luttes intestines jusqu’à sa dissolution en 1915, à la suite du départ de Waite. Après ce « schisme de 1905 », qui fut le véritable coup de grâce pour l’Ordre Hermétique de l’Aube dorée, certains initiés restés neutres dans la lutte entre le camp Yeats et le camp Ayton préférèrent aller fonder, seul ou par groupe, leur propre fraternité.

Plusieurs branches virent alors le jour :

  • L’Ordre hermétique de la Stella Matutina, qui fut dirigé par le Docteur Felkin, et qui existe encore de nos jours.
  • L’Ordre réformé de la Golden Dawn, qui devint The Holy Order of the Golden Dawn, puis Fellowship of Rosy Cross, par A.E. Waite.
  • L’Ordre rosicrucien de l’Alpha et Omega, fondé par Brodie-Innes, (qui passa de la Stella Matutina et retourna vers Mathers). Cet Ordre repris par Mathers, vivota pendant quelques années, puis à la mort de Samuel Mathers, sa femme Moina Mathers tint l’ordre d’une main de fer ; jusqu’à créer de nouveau schismes. Cette branche implantée aux États-Unis donna naissance plus tard à B.O.T.A. (Buiders of the Adytum), fondé par Paul Foster Case qui fut expulsée par madame Mathers, ou encore Society of the Inner Light, fondée par Dion Fortune, initié par Brodie-Innes au sein de l’Alpha et Omega. De nouvelles tentatives étranges de faire renaître l’Ordre Rosicrucien de l’Alpha et Omega, virent le jour à la fin des années 1990, en France, Suède et États-Unis.
  • L’A∴A∴ ou Argenteum Astrum, fondé par Aleister Crowley et d’autres anciens membres de la Golden Dawn, mais dont la vision intégra au cursus la mystique orientale et le Yoga ; sans parler de la « prétendue » révélation de Crowley, le Livre de la Loi — Liber Al vel Legis, qui transforme la Golden dawn en une structure Thélémite. Cette branche possède actuellement plusieurs visages et chefs qui s’entredéchirent. Seul l’Ordre associé à l’O.T.O. semble encore en activité à ce jour.
    Actuellement, et depuis la fin des années 1990, plusieurs structures se réclament de la filiation authentique de la Golden Dawn. La plupart d’entre elles proviennent des États-Unis et sont devenues très structurées et « business » :
  • The Hermetic Order of the Golden Dawn International, devenu Order of the Morning Star, puis récemment Esoteric Order of the Golden Dawn qui comprend de nombreux temples aux États-Unis et en Europe, fondée par Robert Zinc.
  • The Hermetic Order of the Golden Dawn, provenant des enseignements que Israel Regardie transmit à Chic Cicero. I. Regardie fut le secrétaire de Aleister Crowley, puis il rejoignit les branches survivantes et moribondes de la Stella Matutina et publia de nombreux ouvrages sur la Golden Dawn, ses pratiques et ses rituels.
    De ce groupe proviennent différentes branches, également nommées Stella Matutina :
  • Une branche (prétendument ininterrompue) de la Stella Matutina de Nouvelle-Zélande, fondée par le Dr Felkin et divulguée par Pat Zalewski, qui prend racine en Nouvelle-Zélande, en Australie et au Québec.
  • Une branche, aux filiations incertaines, de l’Ordre Rosicrucien de l’Alpha et Omega, fondée par J.P. Ruggiu (France), Robert Word (États-Unis) et D. Griffin (Suède et États-Unis).

Ordres issus de la Golden Dawn

Les plus connus des « ordres dérivés » de l’Ordre Hermétique de l’Aube dorée sont :

  • La Stella Matutina (« branche Yeats ») — sus-mentionnée ; groupe traditionaliste scissioniste qui, désapprouvant la réforme de Waite, fonda cet ordre pour faire perdurer la Golden Dawn originelle.
  • L’Ordre Rosicrucien Alpha & Omega (« branche Mathers ») — arrêté en 1939.
  • L’Astrum Argentum (« branche Crowley »).
  • L’Ordre Solaire (« branche Brodie-Innes »).
  • L’Ordre de la Lumière (« branche Pattinson »)
  • Builders Of The Adytum (« branche Paul Foster Case »).
  • Ordres dont les fondateurs ont été responsables dans différents organismes de Builders Of The Adytum – BOTA :
  • BOTA Europe (« branche Daniel Wagner »). Branche dissoute en 1996
  • BOTA Europe BE (« branche Daniel Wagner »). Branche dissoute à la suite d’accords juridiques entre BOTA et Daniel Wagner
  • Artisan of Light (« branche Jacob Fuss »)
  • Fraternitas Lvx Occulta (« branche Paul Clark»)
  • (« branche Robert Word »)
  • AOR (Branche issue de Fraternitas Lvx Occulta créée en 2004 et non pas 1989 comme le prétend son fondateur Hamid Mirzaie alias Elias Rubenstein » qui fut responsable FLO pour les pays de langue germanique).

Sous le Bandeau #64 – Perspectives 2023

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Dans cet épisode, nous avons discuté de la gratitude que nous avons ressentie en 2022 et de l’aspect de notre vie que nous souhaitons améliorer en 2023. Nous avons également partagé des conseils et des réflexions sur la manière de maintenir une attitude positive et de travailler en direction de nos objectifs pour l’année à venir.

Si vous êtes intéressé par la philosophie maçonnique et par l’introspection personnelle, n’hésitez pas à regarder cette vidéo jusqu’à la fin ! Nous espérons que vous y trouverez de l’inspiration et de l’aide pour votre propre cheminement en 2023.

Hésitez pas à écrire dans les commentaires vos aspirations pour cette nouvelle année!

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Merci à nos Patrons (https://www.patreon.com/SousleBandeau):
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Néo-chamanisme : l’Occident en mal d’ésotérisme – Par Radio France

Peuplé d’une génération en quête de spiritualité, traversé par des considérations écologiques, l’Occident est devenu un terreau fertile pour des pratiques chamaniques revisitées. Reliant l’Amazonie à l’Europe en passant par la Sibérie, le néo-chamanisme se diffuse… et se monétise.

Avec :

  • Denise Lombardi Anthropologue et chercheuse au GSRL – Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, laboratoire de recherche du CNRS et de l’École pratique des hautes études
  • Anne-Marie Losonczy Anthropologue, directrice d’études à l’École Pratique des Hautes Études et professeure à l’Université libre de Bruxelles
  • Clément Jacquemund Docteur de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), chercheur rattaché au laboratoire GSRL – Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (laboratoire de recherche du CNRS et de l’École pratique des hautes études)

Loin de la Mongolie, de la Sibérie ou de la jungle péruvienne, les pratiques chamaniques ont fait leur apparition dans nos contrées européennes dans les années 1960. Si notre intérêt pour ces rituels ne date pas d’hier, l’engouement pour le chamanisme s’est accru depuis les vingt dernières années. Depuis, loin d’être marginalisée, une nouvelle génération d’adeptes pratique aujourd’hui, de manière décomplexée, le chamanisme que l’on peut définir comme une pratique spirituelle centrée sur la médiation entre les êtres humains, les esprits de la nature, les âmes des animaux, ou encore la communication avec les divinités. Une recherche spirituelle qui trouve un public sensible aux questions écologiques et à la puissance de la nature, jusqu’à remettre au gout du jour des chamanismes ancestraux, par exemple celtes, ou allant jusqu’à la prise de psychotropes comme l’ayahuasca – drogue tout droit venue des chamanes amazoniens. D’ailleurs, les rituels ayant évolués par rapport à ceux pratiqués anciennement en Amazonie ou en Sibérie, on parle désormais de néo-chamanisme. Et qui dit néo-chamanisme, dit nouveaux chamanes.

Qui sont ces néo-chamanes qui essaiment sur le Vieux continent et quel chamanisme enseignent-ils ? Développement personnel, recherche de spiritualité, quête d’authenticité… que recherchent les adeptes du néo-chamanisme ? Ce phénomène est-il révélateur d’une crise de spiritualité de l’Occident ? Cette pratique internationalisée est-elle source de revenus considérables et peut-on parler de business de la filière néo-chamanique ? Ce phénomène mondialisé est-il l’expression d’un changement des rapports de domination nord-sud ? Et quels impacts pour les régions latino-américaines, berceau du néo-chamanisme, qui voient arriver des touristes et pratiquants occidentaux ?

Au commencement était le verbe

Nous n’en parlons jamais !

Certes, en loge, nous remarquons que nos rituels maçonniques – quel que soit le rite pratiqué – sont à la fois des « conducteurs » qui articulent et rythment nos cérémonies et des recueils de bons principes de vie, voire de morale.

Certes, nous y apprécions les thèmes des planches présentées par nos frères et sœurs et nous permettent échanges et réflexions lors de débats, souvent passionnants, passionnés même, mais généralement enrichissants.

Certes, lors des agapes partagées après les tenues, nous poursuivons parfois les discussions, en donnant une large place aux rires et plaisanteries, traditionnellement de mise pour accompagner nos plaisirs de bouche.

Certes, de retour dans la Cité – parce que nous n’oublions pas notre devoir de transmission et aussi pour recueillir des avis « profanes » – il nous arrive de prolonger les sujets en cause en famille, au bureau ou autres lieux de rencontre.

 Nous sommes tout à la fois des êtres de comparaison, d’imitation et de répétition, en clair des « hommes et des femmes de paroles » et nous respectons ainsi notre engagement. Par notre volonté de nous rapprocher de l’autre, cet « autre Moi ». Bref, autant par désir que par plaisir de communiquer et d’être utile. Mais…dans toutes nos circonstances de communication, sommes-nous bien conscients, francs-maçons, franc-maçonnes de notre état, que nous utilisons un merveilleux outil qui est, non seulement le langage, mais LA LANGUE ? En l’occurrence, la langue française. Il en est de même, bien entendu, pour tous les francs-maçons et maçonnes du monde, dignes de ce nom, qui pratiquent la langue de leur pays.

Nous n’en parlons jamais, sinon, soyons francs, pour remarquer « gentiment » les tournures rituelliques ampoulées du 18ème siècle que nous reprenons pourtant avec cœur au fil des tenues, à l’ouverture et à la fermeture de nos travaux. A noter ici que le sempiternel commentaire de rites à longueur de tenues – qu’il s’agisse de disserter sur leurs auteurs réels ou supposés, sur les dates et lieux de rédactions ou encore sur les formes lexicales utilisées – ne signifie pas leur approfondissement et objet. A l’oreille, le rituel embellit. A la pensée, il suggère. A la raison, il enseigne.

Et, sans que nous y prêtions toujours attention, l’emploi de ces « envolées poétiques » d’un autre siècle, impriment et influencent notre « narratif » (pour user d’un mot, lui, à la mode actuelle) en loge et au dehors. Ordo ab chao : les rituels ordonnent les phases cérémonielles et – sans rien exagérer – favorisent le séquencement et l’épanouissement de notre idéation. Il n’est pas interdit de penser d’ailleurs que l’on peut distinguer un franc-maçon, précisément, à sa façon de s’exprimer et à son élégance verbale en société.

Nous l’avons dit dans d’autres textes, le mot n’est pas la chose. Il n’en est ni l’être ni l’âme. Que l’évocation, que la représentation, que l’ombre, en quelque sorte. Raison impérieuse de plus pour être le plus éclairant, le plus précis possible, le plus descriptif dans notre expression orale ! Serais-je en train de dire que, partant, la franc-maçonnerie, nous rend davantage présents, attentifs, jusqu’à devenir « amoureux » même du mot, des mots, des phrases, et au final – par la sculpture signifiante que nous leur donnons – soucieux de leur sens ? Réponse : Oui, je le pense et le soutiens ! D’autres, qui plus est célèbres et crédibles, l’ont bellement souligné avant moi. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » nous confirme Nicolas Boileau.

Cet art de parler, nous avons le bonheur de l’exercer en rédigeant puis en présentant ce que l’Art Royal nomme par métaphores des « morceaux d’architecture » ou plus communément des « planches ». Nous le vivons à chaque tenue : le frère conférencier, la sœur conférencière, nous offrent la lecture d’un texte auquel il ou elle a donné son temps, sa réflexion, sa générosité, bref son point de vue sincère avec sa façon personnelle d’écrire et de penser. Vous l’avez remarqué, que le narrateur, la narratrice lise son écrit les yeux baissés, prisonnier, prisonnière de son texte, nous en percevons le sens mais pas ou mal les sentiments contenus. Une vitre nous sépare. Qu’il ou elle lève les yeux vers l’assistance, alors les mots prennent vie dans le regard du locuteur, de la locutrice qui se libère. L’obstacle disparaît. Ses phrases bien articulées se parent d’émotions, de ressentis, lesquels nous gagnent et nous sommes en communion de pensée avec le « parlêtre ».

Un petit miracle s’accomplit : Quand les mots s’incarnent posément par la parole, quand le geste la souligne à propos, c’est précisément une part de l’Etre, une part de l’âme du frère, de la sœur sur l’estrade, qui s’échappent, s’élèvent et parviennent à notre « entendement », au signifiant et signifié du terme. Le fond monte avec la forme, l’art exulte avec la manière. « Les hommes sont comme les lapins, on les attrape par les oreilles ! » dit Honoré de Mirabeau, avec malice et justesse.

Nous sommes loin ici du débit des animateurs de radio ou de télévision qui déroulent davantage leurs paroles plus qu’ils ne les délivrent dans leurs micros. Parce qu’au siècle de la vitesse, la mode est au « parler vite » et au « tout, tout de suite ». Et nous voici à l’opposé même de la lenteur avec des textos sur les écrans des téléphones mobiles, où les mots sont « squelettisés »! Toujours au nom de l’accélération, de la performance et de cette nouveauté constante qui s’appelle le « progrès » !

Sans être passéistes excessifs ni conservateurs obstinés, nous devons bien admettre que la langue fleurie du 18ème siècle avait le mérite inestimable d’entretenir notre patrimoine linguistique. Et en même temps, l’orthographe ! A l’heure de l’écriture inclusive qui, soi-disant, assurerait par des modalités syntaxiques « une égalité des représentations entre hommes et femmes », il est heureux que la franc-maçonnerie soutienne, à sa façon, l’intégrité de la belle langue française. La pérennité des rituels, la qualité de nos échanges, le prouvent. L’Art royal a choisi son camp depuis longtemps et s’y maintient : il est du côté des grands esprits et de la philosophie, de la littérature et de la poésie, ancienne comme contemporaine. Au commencement était le Verbe, dit d’entrée la Bible.

Le jardin des penseurs et des poètes qui instruisent et enchantent le monde est vaste et foisonnant de leurs œuvres. Ainsi relient-elles les époques par un beau ruban conceptuel. De Socrate à Spinoza, de Molière à Voltaire, de Victor Hugo à Albert Camus, de Frédéric Nietzsche à Sigmund Freud, de Simone Weil à René Girard. Autant de lumières éclairantes et expressives qui ensoleillent les planches présentées en loges ! Mais…le plus souvent une seule fois lues, ces centaines de textes s’endorment dans les dossiers ou les tiroirs de nos frères et sœurs !

C’est tout le mérite de l’équipe de l’originale revue maçonnique « 450 fm » (360° du compas + 90° de l’équerre) de maintenir en éveil cette pensée maçonnique sous les diverses formes communicationnelles. Ainsi y apparaissent en un mouvement permanent, les articles, réflexions, photos, illustrations et vidéos de notre grande famille ! Ainsi, grâce à cette véritable plateforme vivante, de « concentrés intellectuels » nait et renait cette expression orale et écrite qui illustre et défend nos idées, en autant d’« agents de liaison ». Et ainsi, au vrai sens du mot, la parole circule !

« La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu’on l’aime de toute son âme et qu’on n’est jamais tenté de lui être infidèle »

dit joliment Anatole France.

MATIÈRES à penser – Apocalypse(s)

Se repérer – analyser – se projeter – anticiper

Pour beaucoup « Matières à penser » est l’émission de fin de semaine de Antoine Garapon sur France Culture qui s’ouvre avec la désormais célèbre musique de « Requiem pour un con » de Serge Gainsbourg. Mais pas que…

Depuis le printemps 2016, MATIÈRES à penser est aussi une remarquable et belle revue, en couleur, traitant de thématiques qui ne peuvent laisser les Sœurs et les Frères indifférents.

Le sous-titre d’ailleurs « se repérer – analyser – se projeter – anticiper » éveille en nous curiosité, désir et envie d’aller plus loin.

Pierre Pelle Le Croisa (PPLC)

Ce dernier opus qui compte parmi leurs contributeurs des plumes bien connues du monde maçonnique dont, à titre d’exemple, Pierre Pelle Le Croisa – prix littéraire IMF 2019, catégorie « Symbolisme » pour Les langages symboliques de l’ésotérisme maçonnique (Éd. Dervy, 2018)

Jean-Claude Mondet

ou Jean-Claude Mondet – prix littéraire IMF 2018 catégorie « Symbolisme » pour La Genèse : Volume de la connaissance sacrée (Éd. Numérilivre, 2017), a pour thématique Apocalypse(s).

Cette belle collection, connue aussi sous l’abréviation MAP, qui possède déjà 28 numéros à son actif,

Georges Bertin (OE)

rend d’abord hommage à un auteur et un collaborateur discret et dévoué de la revue. Georges Bertin dont « les nombreux livres, études et séminaires témoignent de son regard sur notre société ».

450.fm avait d’ailleurs, ici même, rendu hommage à notre Frère Georges, le 2 février 2022 avec notre texte Notre Frère Georges Bertin (1948-2022) est passé à l’Orient Éternel et avait aussi rendu compte de son dernier ouvrage, le 18 octobre 2021, Mystères de l’Apocalypse de Jean. Un merveilleux livre qui nous entretenait, fort justement, d’apocalypse…

Commençant par une tribune de l’animatrice d’ateliers d’écriture Nadine Auzas-Mille, coauteure avec Michel Auzas-Mille de l’ouvrage Les 22 Portes aux (Éd. Cosmogone, 2007), auteure d’Envol de Plumes – L’atelier d’Écriture, Une Co-Naissance (Édilivre, 2012) et de Ces Mots qui nous font Signe – Itinéraires d’Écriture (Éd. du Cosmogone, 2022), celle-ci nous définit ce qu’il faut entendre par apocalypse. Et d’en donner l ‘étymologie. Comme quoi partant de cette science de l’origine des mots et allant vers la langue des oiseaux cette révélation va nous mettre sur la voie. Et cette voie, c’est l’initiation…

Adoration du Christ. Noces de l’agneau. Ange appelant les oiseaux. Combat contre la bête. La bête et le faux prophète dans le feu., Apocalypse flamande, vers 1400.

S’il est vrai que l’apocalypse est un écrit du judaïsme ou du christianisme ancien contenant, généralement sous forme de visions, des révélations notamment sur la fin des temps, nous nous retenons, bien souvent, que l’Apocalypse de saint Jean, dernier livre canonique du Nouveau Testament, contenant les révélations faites à son auteur – selon la tradition, saint Jean l’Évangéliste, exilé dans l’île de Patmos.

Frontispice de l’Apocalypse de Jean de la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs, vers 875.

Mais, dans la Bible, il est vrai que les grands textes apocalyptiques sont rares et dans l’Ancien Testament, nous n’avons que le Livre de Daniel, texte écrit en hébreu et en araméen et décrivant les événements se déroulant de la captivité du peuple juif à Babylone sous Nabuchodonosor II, le roi de Babylone entre 605 et 562 av. J.-C., jusqu’à l’époque séleucide sous Antiochos IV, entre 175 et 163 av. J.-C.

Claude Guérillot

Pour le Maçon plus particulièrement, quand nous parlons d’apocalypse, comment ne pas faire référence à l’ouvrage de l’ancien professeur de l’université de Rennes Claude Guérillot (OE) dont Les Degrés de l’Apocalypse (Éd. Vega, Coll. Voies Traditionnelles, 2007, rééd. Dervy, 2021) où il abordait les XVII e et XIXe degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, connus sous les noms de Chevalier d’Orient et d’Occident et de Sublime Écossais ou Grand Pontife.

La vision de saint Jean à Patmos, Les Très Riches Heures du duc de Berry, musée Condé, Chantilly, ms.65, f.17.

De ces révélations, de ces apocalypses – ne serait-ce pas d’ailleurs la révélation de secrets divins ? – chacun apporte sa pierre. À commencer par la publication de La Lettre du Crocodile de mars 2022 qui saluait le départ pour l’Orient Éternel de Georges Bertin. Un texte que nous devons à Sylvie et Rémi Boyer retraçant le parcours littéraire si riche que Georges Bertin nous a laissé en héritage. Ces nombreuses publications nous accompagnerons toujours. Puis vint les témoignages de Lauric Guillot, professeur émérite à l’université d’Angers et de Cécile Bryon-Portet, professeur de sociologie de l’université Paul Valéry Montpellier 3 qui nous apporte leurs regards qui restera à jamais dans nos cœurs. J’avais eu la chance et le bonheur de le rencontrer aux Imaginales Maçonniques & Ésotériques d’Épinal…

L’Agneau sur le Mont Sion (Apocalypse XIV). Beatus de Morgan, vers 940-945.

Après le chapitre intitulé « Georges Bertin, pérennité de son œuvre », trois autres chapitres constituent l’ossature de cet ouvrage.

Le premier « Déclinaisons et réflexions sur le texte de Georges Bertin » dans lequel nous trouvons les apports de l’artiste peintre et écrivain Michel Auzas-Mille avec « L’initiation selon Georges Bertin dans l’Apocalypse de Jean », propos suivis d’« Une lecture croisée de l’Apocalypse de Jean et du Coran » de David Frapet, historien des institutions dans les domaines de la mystique et de la théologie comparée. Puis l’imam, écrivain, poète Hocine Atrous – diplômé en langue et études coraniques de l’université Abd el Kader de Constantine en Algérie et en Histoire des religions de l’université Lyon 2, impliqué dans le dialogue inter-religieux et auteur de Les 99 Noms de Dieu dans la tradition musulmane (Éd. du Cosmogone, 2017) – s’attaque aux « noms divins dans l’Apocalypse de Jean », où il n’en recense pas moins de dix-neuf : L’alpha et l’oméga, le Seigneur Dieu, celui qui est qui était et qui vient, le Puissant-sur-tout, le Maître, le Saint, le Véritable, Celui qui Siège sur le Trône, le Vivant, etc.

Saint Jean l’évangéliste à Patmos, par Domenico Ghirlandaio, Musée des beaux-arts de Budapest.

Le second chapitre intitulé « Exégèses du texte de saint Jean » nous vaut les très beaux papiers de Jean-Claude Mondet et sur « L’Apocalypse de Jean, un itinéraire spirituel », « Christologie de l’Apocalypse selon Jean » de Michel Armengaud, auteur entre autres de L’Atlantide : mythe ou réalité ? (Diffusion Rosicrucienne, 2017) – et enfin « La mystique des couleurs de l’Apocalypse » de Pierre Pelle Le Croisa.

William Blake Le grand Dragon rouge et la femme enveloppée de soleil.

Enfin « Apocalypse(e), sujet d’inspiration » clôt l’ouvrage. Nous y trouvons les contributions du professeur de philosophie de Guillaume Dreidemie, directeur adjoint du Campus Lyon St Irénée depuis septembre 2021, de Constantin Mihai, docteur ès lettres à l’Université Craiova et à l’Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3, spécialisé en histoire intellectuelle roumaine et en anthropologie de l’Imaginaire, de Chaoying Durand-Sun, docteur ès lettres, du poète et peintre lyonnais Roland Dauxois et de Stéphane Grobost, chercheur indépendant (formation Science Po Droit et Sciences de l’Éducation) qui travaille dans la médiation culturelle et le webjournaliste, et, enfin, de l’ingénieur-géologue Claude Valsardieu, docteur ès sciences d’État. Tous nous apportent leurs lumières sur des sujets aussi divers qu’inspirants tel le poète franco-uruguayen symboliste Jules Laforgue (1860-1887), le poète romantique, emblématique en Roumanie, Mihai Eminescu (1850-1889) et l’image christique dans ses œuvres, le peintre et graveur allemand associé aux mouvements de l’expressionnisme Otto Dix (1891-1969) ou encore de l’artiste plasticien contemporain allemand Anselm Kiefer.

Trois volumes en un pour cette dernière livraison de MATIÈRES à penser. Qui est et reste une idée de revue, mais aussi et surtout pour tous les cherchants une revue d’idées structurantes… Si précieux par les temps qui courent !

MATIÈRES à penser – se repérer – analyser – se projeter – anticiper

Apocalypse(s) – CollectifÉditions du Cosmogone, #25-28, Année 2022, 322 pages, 28 €

La 4e de couverture

Nous devons certaines illustrations de cet article à Wikipédia.

La mélancolie démoniaque ou angélique ?

La mélancolie comme une nature infinie qui vous submerge jusqu’à la félicité.

Lorsque le soir tombe, je suis souvent prise de mélancolie devant la beauté du monde ;  un bonheur d’être triste comme dirait Victor Hugo, moi qui voudrais mourir en regardant la mer. Est-ce une passion triste ? Est-ce l’attente d’une compréhension du sens de la vie qui me procurerait la sérénité de notre finitude ? J’ai trouvé, dans une gravure d’Albrecht Dürer, l’expression vertigineuse de ces mêmes questionnements, une illustration qui réenchante mes souvenirs imagés de contes de fée. J’ai donc tracé ma planche en l’articulant autour de ces deux axes : Le 1er une approche dogmatique de la mélancolie, le second une approche analytique de Mélencolia, la fameuse gravure de Dürer.

I La mélancolie

«Le thème de la mélancolie est d’origine grecque. Il trouve sa source dans la médecine hippocratique, puis dans un extrait des Problèmes, XXX, du pseudo-Aristote (dont l’authenticité est discutée). Néanmoins, le premier « représentant » de la mélancolie est Héraclite. C’est du moins ce qu’affirme Théophraste, successeur d’Aristote, à propos du philosophe d’Éphèse, témoignage rapporté par Diogène Laërce. Ce témoignage a donné lieu à la légende opposant le rire de Démocrite au caractère sombre et mélancolique d’Héraclite. Les premières figures de la mélancolie sont constituées.»

Cette disposition d’âme a occupé l’Occident en touchant au cœur des problèmes auxquels l’homme est aujourd’hui sensible, en passant de l’histoire à la philosophie, de la médecine à la psychiatrie, de la religion à la théologie, de la littérature à l’art. L’iconographie de la mélancolie est d’une infinie richesse et il n’est donc pas étonnant que ce soit l’histoire de l’art qui ait su la première fournir les bases de cette nouvelle approche de l’histoire culturelle du malaise saturnien.

La mélancolie a fait, tout d’abord, l’objet, sous son appellation de «dépression», d’une approche médico-scientifique. Les médecins de l’antiquité n’y voyaient en général qu’une maladie ; mélancolie se traduisant par bile noire. Ils considéraient la mélancolie comme l’une des quatre humeurs (sanguine, cholérique, mélancolique, lymphatique), tempéraments qui affectent tous les êtres humains. Mais si une d’entre elles domine trop, elle peut conduire au vice et même à la folie, être une passion triste.

Du grec pathos, puis du latin patior, souffrir, pâtir, les passions tristes sont des états affectifs qui sont excités dans l’âme sans le secours de la volonté  nous dit Descartes. Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour…) et négatifs (haine, envie ressentiment…).

Passions tristes, cette expression est employée par Spinoza dans L’Éthique. Les passions tristes, par opposition aux passions joyeuses, diminuent le pouvoir d’agir. Ce sont toutes les passions associées à l’idée de quelque chose qui va à l’encontre du conatus, c’est-à-dire de l’effort physique, intellectuel ou moral, telle la haine, la crainte, l’envie, la colère, la honte, la pitié. Par nature mauvaises, elles  diminuent la  puissance d’agir et  tendent à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Nous éprouvons de la tristesse lorsque nous rencontrons un corps qui ne convient pas avec le nôtre, tout se passe comme si la puissance de ce corps s’opposait au nôtre. Notre puissance d’agir c’est-à-dire notre conatus en est empêché. Nous éprouvons alors de la tristesse.

Cette «torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien» n’était pas une simple paresse au sens de fainéantise, elle était considérée par les chrétiens comme un grave péché. Pour les Réformés, la mélancolie est un piège diabolique, un péché. Les passions tristes sont reprises par le christianisme sous la forme des 7 péchés capitaux identifiés par Thomas d’Aquin comme : l’acédie (l’ennui) ou paresse spirituelle, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie. De l’ennui existentiel, Baudelaire poétisant le spleen, écrit : «Dans la ménagerie infâme de nos vices, Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, Il ferait volontiers de la terre un débris Et dans un bâillement avalerait le monde ; C’est l’Ennui !» 

Nietzsche trouve un remède à la mélancolie en assignant à la musique, non pas la gaieté à tout prix, mais la perfection, l’achèvement des états du corps et du désir, surtout des affects, sentiments et passions, y compris par le jeu cathartique et reposant (ou apaisant) de la mélancolie. Les passions doivent ainsi se «spiritualiser» ou se «sublimer» par les rythmes, les mélodies et les harmonies de la musique et pourquoi pas par des paroles tout aussi effectives. C’est ainsi que le corps et l’âme deviennent légers, «de belle humeur», autrement dit, la musique serait le moyen du dépassement de soi, de l’accomplissement physique et moral sans négation de soi et sans négation de la vie ni du corps. Cette paix de l’accomplissement, Nietzsche l’appelle parfois aussi le bonheur. De même, Rousseau fait-il dire à l’un de ses personnages, à propos d’un autre : «La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie.»

Cependant, la mélancolie, était, tout aussi, considérée depuis l’Antiquité comme le tempérament des hommes marqués par la grandeur ; sa désignation comme «maladie sacrée» induit cette dualité. Marsile Ficin, humaniste de la Renaissance, décrivait la mélancolie comme faisant alterner, voire coexister, des états de détresse et d’ardeur enthousiaste qui métamorphosent l’individu en être inspiré, sinistre à ses heures, à la fois angélique et démoniaque. Pour le romantisme, une seule constante : on fera du culte du cœur souffrant et mélancolique l’essence même de l’artiste maudit. Gérard de Nerval parlait du «soleil noir de la mélancolie», tandis que Victor Hugo écrivait pendant son exil : «La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste». La mélancolie n’est donc pas toujours vue comme une pathologie, elle est aussi un sentiment à la fois intense et ambigu, elle est une plénitude équivoque. Ainsi, chez les romantiques, coexistent, en elle, la tristesse et la joie, exaltation que l’on retrouve en particulier avec les personnages de Dostoïevski qui pleurent et rient à la fois.

Un tel ressenti conduit à une tentative de saisir ce qui a lieu dans cette intensité et à expliquer pourquoi c’est à la fois saisissant et insaisissable, comme une expérience initiatique. Ma mélancolie serait plutôt douce mélancolie, vague mélancolie, ineffable mélancolie ; elle ne peut être dite qu’en disant : elle est un je-ne-sais-quoi. Sans cause, la mélancolie est donc un questionnement sur soi.

Durer a transcrit ce «je-ne-sais-quoi» dans sa célèbre gravure sur cuivre.

II Melencolia

La scène se situe sur un lieu en hauteur, offrant une vue… sur la mer et une petite côte urbanisée. Ce rivage m’évoque le port d’Ophalèse, ville où vécut pendant 12 ans le prophète de Kahlil Gibran ; les habitants viennent l’écouter une dernière fois avant son embarquement qui doit le ramener dans son pays d’origine.

Un personnage ailé occupe une moitié diagonale de l’espace, captant le regard par l’importance spatiale de sa représentation ; la robe, dont il est vêtu, et son visage évoquent une femme, sa silhouette massive le rende étrangement masculin, ni homme, ni femme, forcément, parce que c’est un ange. Assis devant un bâtiment sans fenêtre, le coude gauche appuyé sur son genou, l’ange tient sa tête dans une pose triste ou pensive, tête couronnée de plantes, cresson et renoncule d’eau, traditionnellement utilisées pour lutter contre l’asthénie. Walter Benjamin attire l’attention sur le poing fermé de la silhouette mélancolique de Dürer : «alors que le motif lui-même est antérieur à Dürer, ce poing, maintenant pressé contre la tête comme le siège de la pensée, se confond avec le visage pensif en une seule étendue de puissance concentrée, qui est aussi l’endroit où l’on obtient le plus fort contraste d’ombre et de lumière, absorbant toute la vie physique et mentale de la figure immobile de Dürer».

Dans sa main droite il tient un compas, l’avant-bras prenant appui sur une tablette, l’esprit ailleurs, le regard perdu dans le lointain. Le regard sérieux, la créature a dû écrire quelque chose sur cette  tablette avec la pointe du compas, maintenant le regard est pensif, peut-être même triste. À l’arrière-plan, le rivage au soleil couchant est couronné d’un arc-en-ciel blanc et sur un phylactère, présenté dans le ciel par une créature ailée, genre chauve-souris ou dragon volant, on peut lire en latin : Melencolia § I.

Aux pieds de l’ange, un chien, un lévrier, est allongé, semblant s’ennuyer.

À côté, traversant la gravure en diagonale, comme pour séparer le premier plan du second, une échelle repose contre le mur de la bâtisse.

Et voici un second personnage, un angelot, un putto, assis sur une roue de meunier recouverte d’un tapis qui s’appuie à cette échelle et, par opposition à la rêverie de l’ange, lui, il est concentré car il est en train d’écrire. Fait-il des devoirs donnés par l’ange ? Écrit-il parce que plus inspiré, plus savant que l’ange qui s’est arrêté dans la perplexité, faute de savoir poursuivre ? L’ange lui a-t-il confié quelque chose qu’il serait en train d’enregistrer ? Parce qu’enfantin, le putto est-il disciple de l’ange adulte ?

Et surtout, des objets posés au sol ou accrochés au bâtiment proposent un décor énigmatique. Aux pieds des personnages, oh les beaux outils éparpillés ! Un soufflet, des clous, une scie, un rabot, un marteau, une règle, une sphère, des pots en étain,  une tenaille dépassant à peine de dessous des plis de la robe de l’ange, tous objets de bois et métal.

Derrière l’ange, un énorme bloc, peut-être de marbre, d’une pierre taillée à 8 faces irrégulières, dont 4 visibles, empêche l’accès à l’échelle en étant levé contre elle. Si on tente de construire physiquement ce polyèdre, on a l’impression qu’il s’agit d’un volume «impossible», qui n’existe qu’à la limite d’un rhomboèdre partiellement tronqué avec un art consommé de stéréotomie. L’importance de ce volume vient de ce qu’on ne peut dire, de prime abord, si la direction du regard interrogatif et pensif du personnage central est orientée vers le phylactère ou vers cette énorme pierre.

L’ange, pour moi, n’est pas dans un état de somnolence mais bien plutôt en état de super-éveil. Son visage sombre et son regard fixe expriment une interrogation intense. Il a suspendu son travail, non par indolence, mais parce qu’il est devenu en attente de sens. Il médite.

Dans sa Septième lettre, Marsile Ficin reprend la métaphore de Platon où il conte que «notre âme, après avoir contemplé les idées (justice, beauté, sagesse, harmonie) à l’état pur dans les cieux, se retrouve dégradée par les désirs des choses terrestres. Pour y échapper, l’âme peut s’envoler grâce à deux ailes, deux vertus : la justice qu’on obtient grâce à un comportement moral actif représentée sur le mur de la gravure par une balance à fléau, et la sagesse, comportement contemplatif. Le fait que Dürer représente sa Mélancolie avec des ailes pourrait en être un écho.

Sur le mur de la bâtisse, un sablier, une cloche, un cadran solaire et un carré magique de 4×4. Le carré magique est situé dans le coin supérieur droit de la gravure. Le carré chiffré n’est pas accroché au mur comme le sont la cloche, le sablier ou la balance, il en fait partie, construit comme une fenêtre selon les plans de l’architecte. Ce carré montre que Dürer connaissait la quadrature surfacique du cercle entourant la boule en bas à gauche de la gravure.

Selon la remarque d’un proche de Dürer, qui traduisit en latin  sa Théorie de la proportion humaine : «il faut observer à la presque fenêtre la toile des araignées», ainsi les nombres, comme des araignées dont le rôle est de tisser un diagramme à l’aide d’un fil, vont de 1 à 16 structurant un gnomon carré magique[1]. Les sommes dans chacune des lignes, colonnes et diagonales, ainsi que la somme des quatre nombres du milieu, sont toutes de 34. En outre, toute paire de nombres placés de façon symétrique par rapport au centre du carré conduit à la somme 17, une propriété qui rend le carré encore plus magique. Et je vous passe toutes les combinaisons possibles donnant une somme magique. Les astrologues de la Renaissance pensaient que le carré magique, aujourd’hui des sodokus, pouvait servir de traitement contre la mélancolie perçue comme état dépressif.

Les numéros 15 et 14 apparaissent dans le milieu de la rangée du bas, indiquant la date de la gravure, 1514, mais qui peut être aussi la date de la mort de la mère de l’artiste à laquelle il était attaché. Le 5, placé la tête en bas, peut s’expliquer par le fait que les chiffres arabes, d’abords utilisés dans l’abaque, n’étaient pas encore stabilisés, mais cela ne peut s’appliquer au 9, gravé à l’envers comme vu dans un miroir, d’autant qu’il existe un second état de la même gravure plus largement diffusé, où la position du 9 a été rectifiée.

Peut-être est-ce un hommage à Léonard de Vinci qu’il a certainement rencontré lors de son séjour à Florence en 1505. Aurait-il aussi rencontré à Florence, à cette époque, son aîné, Sandro Botticelli, dont les personnages à la beauté mélancolique, comme ceux de l’ange de la Vierge à l’enfant, ou de Vénus ou du  printemps, auraient pu le toucher, voire l’inspirer pour le visage de son ange ?

Cet être ailé est donc entouré d’une collection d’objets et d’instruments qu’il semble avoir délaissés. Ils ont un rapport à la géométrie (un compas, une règle, une sphère, un polyèdre), au travail artisanal ou alchimique (un rabot, un gabarit pour moulures, un marteau, des clous, des tenailles, une scie, un creuset, une échelle, une balance, un sablier avec un cadran solaire), aux nombres (un carré magique), à la littérature (un encrier, un livre fermé, une tablette) et à la musique (une cloche), collection d’objets qui donnent à penser aux arts libéraux. Symboliquement, Dürer a réuni tout cela dans une image qui donne à penser ; symboliquement je suis submergée de questions.

Mais que signifie cela ?

Selon ses propres notes accompagnant un dessin préparatoire du putto, Dürer nous apprend que, dans Melencolia I, «les accessoires sont tous chargés d’un sens emblématique». Une courte inscription en allemand[2], que l’on peut traduire par «la clef désigne le pouvoir, la bourse la fortune», est le seul commentaire qu’il fit. Cela est à déchiffrer dans la gravure avec le ruban, qui pend de la ceinture de l’ange, avec, à son bout, un trousseau de clefs et dans les replis de la robe, comme tombée, une bourse. Mais, aussi laconique qu’elle puisse paraître, cette note confère à chaque objet une signification symbolique et nous livre la formule qui commande à leur répartition. Dürer considère la richesse comme revenant de droit à l’artiste. Dans ses instructions à l’usage des peintres il affirme : «Si tu es pauvre tu peux atteindre à beaucoup de pouvoir par cet art», et : «Dieu donne un grand pouvoir aux hommes de talent».

Dürer dessine un ange qui est familier de l’esprit des mathématiques et de la géométrie ainsi que des possibilités techniques qui en découlent mais qui se fige dans la contemplation face à l’infini. Nous savons, aujourd’hui, que Dürer exprimait aussi sa propre résignation devant l’impossibilité de pouvoir trouver le secret de la beauté avec les seuls moyens de la rationalité, des mathématiques et des mesures. Dürer s’interroge sur les limites des actions et du savoir humains avec le doute d’un artiste, perpétuellement inquiet ; il écrivait : «il n’appartient qu’à Dieu de soumettre, à la mesure, la beauté absolue». Lucidité, scepticisme ou pessimisme de Dürer dans un temps qui affirme au contraire un humanisme triomphant.

«Dans le dédale de ces interprétations», comme le dit si bien Hartmut Böhme, aucun commentateur n’a encore réussi à donner une explication qui fasse l’unanimité. Pourtant cette réponse existe. Elle correspond au génie plus géométrique que mathématique de Dürer dont le dessin suit toujours un plan précis. Ceci est vrai non seulement pour Melencolia §I mais aussi pour trois autres de ses gravures : Adam et Ève ; Le Chevalier, la Mort et le Diable et Saint Jérôme dans sa cellule. Ensembles, elles constituent une tétralogie fondée sur l’ancienne théorie des quatre humeurs comme l’atteste le titre inscrit par son auteur sur les ailes déployées du petit dragon volant : Melencolia §I, attribuée à Saturne parce que cet astre était alors considéré comme la première et la plus haute des planètes. L’anagramme de Melencolia, limen caelo, ou «porte vers le ciel», est l’image que l’on retrouve sur le blason familial de Dürer.[3]

Alors j’ai tiré des traits, une échelle s’est dressée sur le corps du personnage principal, parallèle à celle contre le mur ; l’ange, qui est bien en train de lire le phylactère, a son regard pointant sur le O de Melencolia ; j’ai trouvé des contours de cercles de rayon identique à celui de la sphère, délimitant ainsi des régions d’importance, le visage de l’ange, sa main qui tient le compas, le visage du putto, le cœur de la pierre, le soleil, quadrature surfacique du carré magique ; j’ai articulé le carré pour qu’il devienne carrés longs. Pour moi, dans une mélancolie imaginative, l’ensemble des symboles, ceux de la pierre, des outils, les références aux nombres, la présence d’un astre, les mystères, font de cette gravure une hypostase d’un tableau de loge maçonnique.

Cela a enchanté ma rêverie, ma recherche m’a donné un peu plus d’intimité avec l’ange avec qui je me suis mise à dialoguer, il me  dit alors :- Tu vois le dragon là-bas, il ricane dans la lumière, il croit que ma mélancolie est de n’avoir pu réaliser plus de beauté, de n’être que ce dont je suis capable, de n’être pas un ravissant et studieux putto, de n’être qu’un rêveur qui ne sait même pas guérir. – Mais non, lui dis-je, le dragon n’est qu’une chauve-souris, il nomme seulement ce que tu ressens, ce n’est qu’un élément de langage. Il ne sait pas ce qu’il en est d’être inconsolable à la vue de ses propres imperfections ; et cependant, de se tenir face à face avec elles ; sans les flatter ni les tolérer, cherchant à se corriger sans devenir irritable, en désirant ce qui est bon en soi. – C’est vrai, poursuivit l’ange, dans le fond, pourquoi écouter le ciel, ici tout peut être sagesse, force et beauté.

J’étais avec l’ange qui avait fait une pause dans son travail. Le regard trop plein regardait au loin sans voir, il n’était pas dans la vacuité, il vivait charnellement le temps présent qu’il avait saisi, se demandant comment s’accomplir, et quoi offrir à cette quête dans la chambre nuptiale de la matière et de la lumière. Peu à peu, je devenais lui, mon âme-double, dans son regard qui ne cherche pas à posséder, ni à être possédé. J’en fus vivifiée comme une abeille future de son miel, j’ai quitté le pays d’Ophalèse, le temps s’est arrêté et j’ai vu l’innombrable sourire de l’onde de la mer.

MELENCOLIA a probablement inspiré le tableau de Lucas Cranach l’Ancien (1532)


[1] Pour comprendre les carrés magiques The magic, myth and math of magic squares par Michael Daniels

[2]  Schlüssel beteut Gewalt, Beutel beteut Reichtum 

[3] Compléter par le texte d’Yvo Jacquier La composition de Melencolia

Les raisons de l’engagement en Franc-Maçonnerie…

La question a le mérite d’être encore et toujours posée. Pour quoi et pourquoi s’engage-t-on ? Comprendre qu’un jour un être humain franchisse le pas et décide de consacrer une partie de son temps – de sa vie – à la Franc-Maçonnerie, cert art qui dit-on est royal. Même si de nombreuses conférences, débats, tables rondes ont éculé ce sujet…

Citons, par exemple, les Rendez-vous Maçonniques de Blois en 2019, organisés par l’association interobédientielle Culture et Patrimoine Maçonnique en Région Centre (CPMRC), qui, en sa conférence de clôture, eut pour thème « Les raisons de l’engagement en franc-maçonnerie ». Chaque réponse est, bien naturellement, personnelle et intérieure. Une affaire de conscience.

Lucien Millo, dont le 1er novembre 2022 nous présentions, ici-même, son dernier opus intitulé Petit manuel de symbolisme écossais dans les Hauts Grades du 4e au 30e degré, nous livre ses réflexions quant à l’engagement. Un beau cadeau en ce début d’année 2023 ! Lucien Millo, un Frère précieux. Ainsi va la Franc-Maçonnerie !

À lire, le travail de notre Bien-Aimé Frère…

L’engagement en Franc-Maçonnerie : un acte libre, responsable et juste

Dans un monde où tout se délite et s’accélère, où les valeurs morales et éthiques paraissent désormais désuètes et pire, inefficaces, la Franc-Maçonnerie propose une réponse qui s’apparente aujourd’hui à une riposte à l’éclatement de la société. Mais pour ce faire, il faut s’engager.

Les outils du « Craft », le « Métier ».

Dans des temps aujourd’hui révolus, l’engagement, qui pouvait être militaire, religieux, missionnaire ou sanitaire, était toujours communautaire. Il avait un goût de vocation. On se disait alors « appelé ». Mais autres temps, autres mœurs ! L’engagement connaît aujourd’hui sa dévaluation. Les colonnes d’engagés se sont peu à peu clairsemées. Dans cette modernité, l’engagement est passé du collectif à l’individuel. Ne croyant plus aux effets de l’engagement sur le monde, on en attend les effets pour soi. Dans ce monde dit « moderne », plein de contradictions, chacun de nous éprouve souvent le besoin de se retirer du jeu et de se mettre à l’écart, en spectateur détaché. Le motif d’une pareille fuite du monde n’est pas forcément du ressort de l’égoïsme, mais plutôt le désir de pouvoir constituer une vie pleine de sens dans sa sphère individuelle et privée en se repliant sur soi-même.

Affiche militaire d’engagement dans l’armée.

En un mot, l’homme moderne, profondément individualiste, ne veut plus s’engager. La motivation, clairement manquante, l’empêche de le faire. Pour autant, l’engagement n’a pas totalement disparu. En effet sincère sur le plan individuel, mais sceptique collectivement, l’engagement a changé d’expression. Pour être humanitaire, il ne veut plus être communautaire et pour être solidaire, il refuse d’être collectivement prédéfini. Ainsi il se personnalise, s’individualise, s’atomise. Mais que l’on entre dans l’engagement par la porte de la vocation ou par celle de la motivation, l’engagement n’en demeure pas moins l’expression la plus haute de la liberté humaine.

Mais au fait qu’appelons-nous « engagement » ? C’estle fait d’assumer  concrètement la responsabilité d’une œuvre à réaliser dans l’avenir. L’étymologie rappelle que l’engagement suppose de « mettre quelque en chose en gage ». L’engagement n’est donc pas gratuit et son prix n’est rien d’autre que la mobilisation de sa liberté. En tout cas, force est de constater qu’il s’est creusé un fossé entre l’atonie des initiatives imposée par la mondialisation et les forces que peut mobiliser l’engagement individuel.

La Franc-Maçonnerie qui n’échappe pas à ce « désenchantement » comme l’explique le sociologue Michel Maffesoli, va devoir « réenchanter le monde »

I. L’engagement : un acte libre pour faire progresser notre humanité

Malgré cette démobilisation, on constate toutefois que l’existence humaine est pourtant totalement investie dans un destin commun et que la vie n’a de sens qu’en participant à l’histoire des collectivités auxquelles l’homme appartient. C’est du reste la brièveté de l’existence qui exige l’engagement comme condition de notre humanité. Il est un fait : nous avons beaucoup de mal à nous désolidariser de l’avenir collectif. L’avenir possible pour l’individu dans un moment donné n’est envisageable que par la mobilisation des forces collectives dans la transformation de la société. Dans ce contexte, l’engagement se définit comme un acte total et libre que l’on ne doit confondre ni avec une opération purement intellectuelle ni avec un embrigadement aveugle.

Affiche militaire d’engagement dans l’armée, détail.

L’engagement est un acte total parce qu’il ne s’agit pas d’une activité de l’intelligence qui opère isolément, pas plus que de l’activité de la seule volonté, mais l’œuvre d’un homme intégral, en qui intelligence et volonté se confondent. L’engagement est aussi un acte libre parce qu’il traduit une décision de la personne qui prend conscience de sa responsabilité propre. Il se distingue en cela de certains actes qui proviennent soit de la faiblesse soit du désespoir, actes qui tendent à détruire la personne : il en est ainsi de l’embrigadement. C’est la raison pour laquelle l’engagement n’est en rien une abdication de la personne. L’homme engagé reste un homme libre, c’est-à-dire qu’il se libère perpétuellement dans son processus d’humanisation. En cela, celui qui s’engage ne peut être pris ni pour un esclave ni pour un désespéré, car ces derniers perdent leur liberté de jour en jour. Loin d’être un obstacle dans la recherche de la vérité, l’engagement permet d’influencer valablement les avancées dans les sociétés. Car l’attitude de ceux qui se mettent en dehors du monde comme de ceux qui se contentent de tout commenter, est devenue un véritable fléau. On peut, comme tout un chacun, constater les ravages des réseaux sociaux. L’engagement s’effectue dans l’acte de se solidariser et de s’identifier à une cause. Tout engagement présuppose une réflexion préalable où le pour et le contre ont été pesés. Ce n’est qu’à cette condition que l’engagement devient un acte libre.

On remarque encore que l’engagement répond à la fois à une envie d’agir et à une raison d’agir.

Photo « source : de nombreux albums d’Astérix… », tirée du LinkedIn ‘Alexandre Amiot, Automation Evangelist

Pas d’engagement sans envies ni raisons. C’est pourquoi l’engagement oppose une approche intellectualiste et une approche volontariste. Pour la première, l’engagement pensé suppose des raisons et de la délibération, comme le choix délibéré chez Aristote. Pour la seconde, on est engagé avant même d’en avoir délibéré, la délibération ne faisant à l’extrême que rationaliser un coup de tête. La force de la volonté, l’envie d’agir ou l’énergie du désir excède la justification : l’engagement est ici pensé en termes de motivations. Les envies d’agir se situent plutôt dans l’intériorité de l’être alors que les raisons d’agir relèvent plus de l’extériorité. Ainsi, les envies sont-elles la matière de l’engagement, mises en forme par des raisons d’agir. Les raisons tirent ainsi les envies vers le haut, à savoir  la liberté et  l’humanité. Inversement, les envies donnent une véritable impulsion à ce choix délibéré de s’engager. Ce qui signifie que se retrouver « embarqué », au sens où l’entendait Pascal, ne fait pas encore un engagement comme en atteste l’exemple du « volontaire désigné d’office », qui révèle dans ce cas la passivité de l’être engagé. C’est que l’engagement suppose une mobilisation de soi, une forte capacité d’innovation, une puissance vitale, le « conatus », c’est-à-dire l’effort tel que Spinoza le définissait !

Affiche militaire d’engagement dans l’armée, détail.

On mesure la force de l’engagement dans une mise en œuvre. L’engagement est ainsi pris entre une spontanéité mal contrôlée, celle de l’impulsif ou du fougueux qui ne manque pas d’énergie ni d’envie de se mobiliser, et l’expertise raisonnable et raisonnée du précautionneux. L’engagement relève d’une logique du risque. Il y a une audace de l’engagement, celle qui ose provoquer un commencement (dont on rappelera qu’il se dit « initium » en latin). L’engagement est un exercice volontaire qui doit se situer entre l’hésitation et l’entêtement. Il faut de la constance, de la persévérance, et parfois de l’opiniâtreté pour tenir un engagement. Ce dernier suppose d’être volontaire mais il se parodie lorsque, prenant la forme pour le fond, l’engagé se fait obstiné, entêté ou pire borné. La volonté se fait alors tyrannique et déraisonnable. S’il y a de la beauté dans l’engagement tenu, en tant que témoignage de la constance et de la fidélité à la parole donnée, il y aurait en revanche une véritable erreur lorsqu’il s’assimile à une simple habitude ou à une obsession.

La Chaîne d’Union

Par ailleurs, l’engagement se refuse à la faiblesse, qui est littéralement un manque de volonté, que l’on trouve dans l’irrésolution, l’indécision, l’atermoiement voire le fatalisme. Ces défauts, qui ne sont pas à proprement parler des fautes morales, le deviennent lorsqu’ils sombrent dans la veulerie et la lâcheté. À l’évidence, l’engagement présuppose un exercice de la volonté.

Enfin, sur le plan de l’action, l’engagement ne saurait se confondre ni avec l’emportement qui en fait un activisme, ni avec une agitation aux limites du divertissement, ni non plus, mais cela va de soi, avec la nonchalance de l’indifférence ou l’apathie du léthargique. S’engager n’est pas simplement s’occuper, ni même s’affairer.

L’engagement se situe clairement dans le domaine de l’action, là où l’emportement en désigne la part involontaire. Bien sûr, l’engagement capte les énergies involontaires de l’être. Mais alors que ces énergies cassent, chez celui qui est emporté, ce qu’il voudrait construire, elles sont, chez l’engagé, coordonnées, unifiées et  orientées. L’engagé est un décidé parce qu’il s’est décidé. Il met un terme au calcul dans le choix d’une option comme le prônait Pascal qui affirmait :

« Il faut choisir » !

Choix que le Franc-Maçon a fait résolument en commençant son aventure initiatique.

II. L’engagement maçonnique : un acte juste pour  influencer le monde

Nous avons expliqué pourquoi l’acte d’engagement en général est libre et nécessaire, il nous faut à présent dire en quoi, dans le contexte maçonnique, il peut être qualifié au surplus de « juste ». Là un premier constat s’impose  : le Franc-Maçon est avant tout un homme bien dans son temps et qui le revendique. Afin de peser sur le monde dans lequel il évolue, il a pris le parti de se transformer pour transmettre les vertus qu’il a acquises dans son enseignement initiatique. À cette fin, il doit agir.

C’est dans cette perspective que l’engagement maçonnique prend tout son sens.

Dans une première analyse, l’engagement maçonnique n’est en rien différent à toute autre forme d’engagement. Il consiste à s’intégrer, en l’occurrence, à une communauté pluriséculaire, aux origines ancestrales. L’accès à cette communauté suppose un certain nombre d’obligations de la part de l’impétrant qui sont matérialisées au travers de serments. À cet égard, l’engagement du Franc-Maçon ne se distingue pas  des autres prestations de serment, à ceci près que dans le cadre maçonnique, ces serments sont mis dans une perspective psychodramatique afin de les rendre plus solennels et de les sacraliser. En seconde analyse, l’engagement maçonnique revêt une dimension particulière parce qu’il a pour mission rien de moins que la transformation de soi et du monde ! C’est la nature même de sa mission, particulièrement noble, ambitieuse et en même temps utopique, qui lui confère ce caractère spécifique.

L’on peut distinguer trois formes d’engagement chez le Franc-Maçon.

C’est tout d’abord un engagement envers soi-même. Dans une représentation symbolique, le Franc-Maçon devient un ouvrier sur le chantier d’œuvre qui a pour objectif de construire un Temple qui n’est rien d’autre que lui-même. Le Franc-Maçon a compris que c’est dans ce Temple intérieur, que se situe l’essence spirituelle. Sa mission devient alors lumineuse : malgré la présence toujours active de ses passions, de ses préjugés et de ses vices, il poursuit la lutte au plus profond de lui-même pour les maîtriser et peut être, demain, les transformer pour en faire de véritables vertus. Même si le chemin s’annonce difficile, certainement semé d’embûches, la volonté du Maçon est intacte pour agir en justice ici et maintenant.

C’est ensuite un engagement envers l’Ordre, sous-entendu l’Ordre initiatique maçonnique.  On rappellera qu’un Ordre est une association de membres, frères (religieux ou maçonniques) ou de confrères comme les avocats, les médecins. S’agissant de l’Ordre, cet engagement sous-tend loyauté et fidélité. Ce que confirment les « Constitutions d’Anderson » qui stipulent :

« Les personnes admises comme membres d’une Loge doivent être des hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mur, circonspects, ni serfs, ni femmes, ni hommes sans moralité ou de conduite scandaleuse, mais de bonne réputation. »

L’engagement s’assimile alors à une marque d’allégeance. Loyauté et fidélité deviennent des engagements irréversibles et donc de véritables  obligations, fondements mêmes de l’éthique maçonnique.

Dans le cadre de l’Ordre, l’engagement prendra aussi la forme du travail. Le travail initiatique consiste, par la pratique du Rituel, à analyser mythes et symboles, fondateurs de l’identité de la Franc-Maçonnerie pour en dégager des valeurs essentielles pour soi et la collectivité et que chacun, individuellement, pourra se réapproprier dans sa vie quotidienne.

C’est enfin un engagement envers le monde. Le Franc-Maçon a pour mission de répandre à l’extérieur ce qui lui a été enseigné à l’intérieur de la Loge. Son chantier d’œuvre ne se limite plus à sa seule personne mais à l’entièreté du monde et de l’humanité. En transmettant ses valeurs éthiques et ses idéaux, il contribuera à influencer le monde pour le placer sur la voie du Bien. L’humanité a en effet plus que jamais besoin d’un système de valeurs qui prenne racine dans le terreau de la Tradition, tout en tenant compte de la dimension spirituelle des sagesses des origines.

Tapis de Loge.

Conserver pour soi les trésors de sagesse acquis en Loge serait totalement vain.

Conclusion

Alors, lorsque le Franc-Maçon s’engage, perd-t-il sa liberté ou l’affirme t-il ?

Exercice de la liberté, l’engagement en est en fait une de ses plus hautes formes en ce qu’il concerne la puissance d’agir et la capacité d’initiative de l’être.

L’engagement n’est pas un renoncement à la liberté, comme le pense l’inconséquent, le versatile ou le capricieux. Au contraire, il participe d’une véritable volonté, se renforçant au fur et à mesure que le temps passe. Non seulement l’engagé rêve d’un autre monde mais il l’invente en s’engageant. En cela, il est une réponse à la résignation désespérée et défaitiste. C’est précisément ce que le Franc-Maçon a compris et pourquoi son engagement est à ses yeux si exaltant. Son acte d’engagement est libre, responsable et juste. C’est la raison pour laquelle il va s’employer à exhorter les profanes à s’engager dans les rangs de la Franc-Maçonnerie. Car grâce à son engagement le Franc-Maçon poursuit sa mission qui consiste à exercer son influence dans le monde en faisant prévaloir les enseignements acquis à l’intérieur de l’Ordre.

Ce faisant, il s’efforce de créer les conditions favorisant l’évolution harmonieuse et équilibrée de la société, profondément et sincèrement convaincu que la construction d’un monde meilleur fait partie du domaine du possible attestant que la Franc-Maçonnerie reste une espérance pour l’humanité.

Lucien Millo